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Full text of "Annales"

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ANNALES 



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DE LA SOCIETE ACADEMIQUE 



DE NANTES. 



ANNALES 

DB LA 

SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE 

DE NANTES 
ET DO DÉPARTEMENT DE LA LOIRE-IFÉRIEURE, ' 



Volume 2* de U 5' Série. 



(•(BODLiLICr 







« C. KELLINET, [UPRIllEIIIt DB Li SOCIETE ACADEHiQEE, 
Place du Pilori, S. 



1872 



ALLOCUTION DE M. DOUCIN 



PRÉSIDENT SORTANT. 



Messieurs , 

Lorsque, au mois de novembre 1869, vos bienveillants 
suffrages me confiaient la présidence de notre Société, qui de 
nous prévoyait les terribles événements dont les suites 
funestes pèseront longtemps sur notre pays, et dont Fin- 
fluence a paralysé nos efforts communs pour le progrès de 
nos pacifiques travaux? Personne assurément. Tous, cepen- 
dant , nous étions animés du plus vif désir d'améliorer à 
tous égards notre situation , et je vous indiquais plus spé- 
cialement un triple but à atteindre : développer nos 
relations avec les autres sociétés savantes et la vie intel- 
lectuelle dans nos diverses sections, accroître les ressources 
de notre bibliothèque littéraire et scientifique, introduire 
enfin , dans nos traditions , les modifications que Teipé-* 
rience signalait comme nécessaires ou utiles. 

Examinons un instant ensemble les obstacles qui se sont 
opposés à la réalisation de ce programme, et le peu que 
m'a permis d'en accomplir un mandat exceptionnel de deux 
années , mandat dû, non pas à mes services, mais à un cas 
de force majeure. C'est surtout dans l'examen du passé 



- 6 - 

qu*on doit chercher les leçons du présent et ramélioration 
de l'avenir. 

Et d'abord, grâce au zèle de notre honorable collègue, 
M. Goupilleau, mon appel à la section d'agriculture, com- 
merce, industrie et sciences économiques, avait été entendu. 
La constitution d'un bureau permettait d'entrevoir le 
moment où recommenceraient les travaux trop longtemps 
suspendus de cette section, dont les sujets d'étude acquiè- 
rent chaque jour une importance nouvelle, lorsque les 
bruits de guerre sont venus troubler tous les esprits et im- 
poser h beaucoup de nos membres des obligations plus 
impérieuses. C'est sur les champs de bataille, comme mo- 
bilisés, que plusieurs payaient noblement leur tribut à la 
patrie, pendant que d'autres consacraient tous leurs soins 
au service des ambulances, soit à l'armée, soit au sein de 
notre ville. Aussi, la section de médecine elle-même , d'or- 
dinaire si laborieuse, se vit-elle réduite à suspendre pen- 
dant une année la publication de son journal. Quels 
développements pouvaient recevoir, dans ces tristes con- 
jonctures, nos relations avec les autres sociétés savantes 
tourmentées, comme la nôtre, de si légitimes préoccupa- 
tions ? 

Nous avons été un peu plus favorisés pour les intérêts de 
notre bibliothèque, en mettant à profit, d'un côté, mes 
vieilles relations avec le Ministère de l'instruction publique, 
de l'autre, les liaisons d'amitié scolaire de mon honorable 
collaborateur, M. le docteur Jules Lefeuvre, avec le secrétaire 
général du Ministère du commerce et de Tindustrie. Aussi , 
pendant mon séjour à Paris , oii je vous représentais , en 
1870, avec notre collègue M. E. Dufour, aux concours des 
Sociétés savantes à la Sorbonne , avons-nous pu obtenir 
près de cinquante volumes. A propos de ces concours , qu'il 
me soit permis de vous rappeler que les savants éminents 



chargés de les présider m'ont exprimé leurs regrets de n'y 
pas voir , comme précédemment , quelques membres de 
notre Société y disputer les prix par des mémoires sérieux. 
Espérons que, revenant avec des temps moins agités à nos 
habitudes studieuses, nous maintiendrons nos premiers 
succès. 

Parmi les modifications que je me proposais de vous faire 
apporter dans vos traditions, était surtout un prompt re- 
tour aux exigences d'une comptabilité sévère, réglant par 
exercice ses budgets de recettes et de dépenses. Pour cela , 
il fallait avant tout entrer dans une voie de stricte éco« 
nomie , même pour les choses nécessaires , et votre comité 
central m'avait efficacement secondé. Mais nous avions dû 
compter sur nos subventions accoutumées, et les circons- 
tances nous préparaient sons ce rapport plus d'un mé- 
compte. Malgré ses dispositions bienveillantes , le Conseil 
municipal réduisait de moitié sa subvention annuelle, et 
plus tard le Conseil général nous supprimait complètement 
la sienne , après des paroles blessantes prononcées contre 
notre Société par quelques-uns de ses membres. Si nous 
n'avions pas à discuter ce vote , notre dignité nous impo- 
sait le devoir de protester contre des assertions tout-à- 
fait erronées. Nous l'avons fait par l'organe de M. Robinot- 
Bertrand, avec ce calme et cette haute raison qui siéent si 
bien à un corps savant. Ce langage contrastait d'autant 
mieux avec la légèreté d'hommes trop souvent en quête de 
popularité et parlant imperturbablement de ce qu'ils ne 
connaissent pas. Une lettre du Président du Conseil gé- 
néral est venue nous prouver que la grande majorité des 
membres de ce corps ne s'était pas associée aux imputa- 
tions qui avaient à si juste titre excité notre susceptibilité. 

Une circonstance imprévue , j'allais dire inespérée, nous 
a permis, tout en allégeant nos charges annuelles, de pou- 



~ 8 - 

voir traverser l'année 1871 , sans compromettre nos 
finances, sans même, suivant toutes les probabilités, re- 
tarder la mise à exécution de la réforme précitée. Je veux 
parler de cette large indemnité , compensation trop lé- 
gitime pour l'abandon de notre local malgré cinq années 
de bail à courir , et pour tous les ennuis d'un déménage- 
ment. Mais pareille ressource ne nous est point assurée 
pour 1872. Pour éviter une mesure bien délicate , je l'a- 
voue, et devant laquelle a reculé la prudence du Comité 
central, l'augmentation de la cotisation annuelle, nous 
allons, en attendant des jours meilleurs , être réduits, au 
moins pour une année, à essayer d'un système rigoureux 
d'économie. 

Enfin, Messieurs, et pour ne pas abuser plus longtemps 
de votre attention, dans le désir de convaincre les plus 
incrédules que les Sociétés académiques sont bonnes à 
quelque chose, même sans recourir à des conférences, je 
me suis attaché, dans notre séance publique, à signaler 
les dangers qui menacent chaque jour notre langue, dan- 
gers qui ne menacent pas moins nos institutions sociales 
en énervant les âmes par le matérialisme et le réalisme 
dans la littérature et les beaux-arts. 

Ce qui me rassure à l'endroit de notre Société , c'est 
que vous venez d'en confier la direction à des mains encore 
jeunes , mais déjà exercées. Nul doute qu'avec son activité 
intellectuelle et son expérience de l'administration , M. le 
docteur Laënnec ne justifie complètement votre attente. Il 
saura profiter de circonstances devenues plus favorables 
pour imprimer une vie nouvelle à vos travaux , grâce au 
concours éclairé des membres du Bureau et du Comité 
central, concours qui, pas plus que le vôtre, ne m'a 
jamais fait défaut et dont je vous remercie tous de cœur. 



ALLOCUTION DE M. LAÊNNEC 



PRÉSIDENT. 



Messieurs , 

L'appréciation, faite par Voltaire des sociétés savantes du 
xvme siècle , est bien le tableau le plus fidèle, et en même 
temps le plus élogieux, des utiles réstiltats donnés par les 
Académies provinciales. 

« Ces Académies , dit-il , dans le dictionnaire philoso- 
» phique, ont produit des avantages signalés. Elles ont 
i> fait naître Témulation , forcé au travail, accoutumé les 
» jeunes gens à des bonnes lectures , dissipé Tignorance et 
» les préjugés dans quelques villes, inspiré la politesse 
» et chassé , autant qu'on le peut, le pédantisme. » 

Je me plais. Messieurs, à rappeler ici ce jugement du 
patriarche de Ferney , parce que je trouve que le résumé 
que le secrétaire général fait tous les ans de vos travaux , 
vient démontrer que la Société académique de la Loire-In- 
ferieure semble avoir pris à tâche de le justifier. 

N'a-t-elle pas, en effet, cherché, depuis sa fondation, à 
faire naître l'émulation par l'institution du concours , à 
forcer au travail , en imposant à ses membres , l'étude de 
questions dont la solution importait au progrès? 

Ses actes sont là , Messieurs , qui témoignent de son ac- 
tivité dans le passé ; et cette année encore , le remarquable 



- 10 — 

exposé de vos travaux lu par mon excellent confrère , M. 
le D^ J. Lefeuvre , à la séance solennelle , ne s'est-il pas 
dressé, comme une éloquente réponse, à certaines attaques 
dirigées contre la Société académique ? 

Loin de moi , Messieurs, la pensée de vouloir rien ajou- 
ter à ce plaidoyer si complet ; mais je ne puis résister au 
désir de revenir sur une idée qui a été lancée dans une 
des séances du Conseil général , et que sans doute , dans un 
premier moment d'irréflexion, notre assemblée départe- 
mentale a semblé accueillir trop favorablement. 

On a exprimé le désir de voir la Société académique ins- 
tituer des conférences publiques. 

Je vous le demande. Messieurs, est-ce qu'aucune des cinq 
Académies qui composent l'Institut , non plus que l'Aca- 
démie de médecine, ou bien encore les nombreuses et 
savantes sociétés médicales de Paris , ont jamais songé à 
établir des conférences ? 

Il méconnaît, selon moi, complètement la constitution 
d'une société savante, celui qui prétend lui imposer l'obli- 
gation de faire des conférences. 

Une conférence publique doit être avant tout une œuvre 
personnelle, originale; et de même qu'une société savante 
ne doit pas s'exposer à assumer la responsabilité d'opinions 
propres à un auteur; de même il pourrait y avoir incon- 
vénient à ce qu'un académicien-conférencier fût entravé 
dans ses libres allures. Les dangers d'une semblable inno-> 
vation sont tellement manifestes, que personne ici, j'imagine, 
n'oserait vous conseiller d'en courir l'aventure. 

Ce n'est point , Messieurs , dans cet éclat trompeur et 
d'une utilité contestable, que notre compagnie doit cher- 
cher à rehausser son prestige, mais bien, comme toujours, 
dans un travail intime, sérieux et continu. 

Pour que la vie , Messieurs , renaisse parmi nous plus 



— 11 - 

florissante que jamais, il faut que toutes les sections riva- 
lisent d'activité, et que la section d'agriculture, commerce 
et industrie reprenne le cours régulier de ses réunions, 
naguère encore si remplies. 

Il serait peut-être à désirer que dans les séances de 
chaque section , comme dans les séances de la société- 
mère, h côté des communications écrites, des questions 
d'intérêt local ou d'actualité fussent mises à l'ordre du 
jour, discutées et plus ou moins approfondies; et qu'un 
résumé de ces discussions, toujours revu par le comité de 
rédaction, fût de temps en temps publié dans les journaux 
de la localité. 

Il faudrait encore appeler à nous , tous les hommes de 
bonne volonté, tous ceux qui ont souci de l'avenir du 
pays et qui ont à cœur de voir ressusciter l'esprit public 
en province. 

La régénération de l'esprit public en province et par la 
province ! n'est-ce pas là, je vous prie. Messieurs, une en- 
treprise bien faite pour tenter les aspirations généreuses 
d'une académie départementale, aujourd'hui surtout, qu'en 
dépit de l'opposition de certains esprits chagrins ou trou- 
blés, l'urgence d'une sage décentralisation est universel- 
lement réclamée. 

Unissons tous nos efforts, Messieurs, pour assurer cette 
salutaire décentralisation , qui devient un besoin général , 
et qui doit certainement contribuer à la reconstitution de 
la patrie. 

Inspirons-nous de l'amour de notre œuvre et de cet 
esprit d'association et d'indépendance qui , dans la libre 
Amérique, permet d'accomplir de si grandes choses. 

Et maintenant , Messieurs , avant de m'asseoir au poste 
d'honneur où m'ont élevé vos bienveillants suffrages , je 
tiens à vous exprimer toute ma gratitude. 



1 



- 1^ - 

Ce îi*est pas qne je me fasse illusion sur les motifs qui 
ont déterminé votre choix, ni que je sois assez téméraire 
pour croire que mon humble mérite ait seul suffi pour en- 
traîner votre décision à mon égard. 

Sans doute , c'est à Técole à laquelle j'appartiens que 
vous avez voulu rendre hommage ; c'est au souvenir peut- 
être de ceux qui m'ont précédé dans votre compagnie, et 
dont j'aime à m'efiforcer de porter honorablement le nom 
respecté, que je dois ce précieux témoignage d'estime et de 
sympathie. 

Toujours est-il que bienveillance oblige : aussi ne serait- 
ce point assez de vous exprimer ma reconnaissance , si en 
même temps je ne vous assurais que mon entier dévouement 
est acquis aux intérêts de la Société académique. 

La tâche, je le sais, sera cette année exceptionnellement 
difficile ; mais soutenu par les honorables collaborateurs 
que vous m'avez donnés , et dont je suis en même temps 
heureux et fler d'être entouré, j'ai le ferme espoir de par- 
venir à surmonter tous les obstacles. 

Un grand exemple m'a du reste été légué par mon très- 
honoré prédécesseur qui, pendant deux ans, a présidé vos 
séances avec autant d'autorité que de distinction, en même 
temps qu'il veillait également aux intérêts moraux et ma- 
tériels de la Société. 

Sans avoir. Messieurs, la prétention de réussir comme 
l'honorable M. Doucin, je m'efforcerai du moins de suivre 
ses excellentes traditions : je ne saurais assurément mieux 
faire que de continuer la bonne direction qu'il a imprimée 
à la marche de nos affaires. 

6 décembre 1871. 



DE 



L'INFLUENCE DES COURSES 

SUR L'AMÉLIORATION DES RACES CHEVALINES 

PAR Mr.B. ABADIE 
Vétérinaire du département de la Loire-Inférieure. 



La production chevaline est une des principales res- 
sources de l'agriculture française, le débouché de ses bons 
produits lui étant constamment assuré, à un prix rémuné- 
rateur. 

N'en fût-il pas ainsi, l'intérêt national, la défense de la 
pairie obligeraient le Gouvernement à stimuler cette pro- 
duction, en vue de la remonte de sa cavalerie. 

Aujourd'hui, la remonte et les particuliers se font con- 
currence pour l'achat des produits de notre élevage. 

Ces produits sont loin de suffire à ces deux demandes , 
puisque le commerce exporte annuellement la somme 
énorme de vingt millions de francs , pour parer à nos 
besoins, à l'insuffisance de notre production. 

Ce n'est pas le nombre de chevaux qui fait défaut; mais 
bien l'appropriation de ces animaux aux usages nouveaux, 



— 14 - 

nés d'une activité de circulation autrefois inconnue, im- 
prévue, et qui résulte de la multiciplité des relations , 
favorisée par le bon état de nos routes, dont le moindre 
bourg est déjà ou sera bientôt doté. Aussi , Téleveur qui 
parviendrait à produire sûrement des chevaux forts et 
légers, aurait- il à son service une mine féconde et de 
longtemps inépuisable, qui assurerait sa fortune. 

Nos anciennes races françaises, parfaitement appropriées 
aux besoins de nos pères, ne répondent plus qu'imparfai- 
tement aux nôtres : 

D'un côté, des cbevaux de carrosse trop lourds, trop 
lents, manquant d'haleine ; 

De l'autre, des chevaux de selle alertes et vifs^ souples et 
dociles, mais trop légers, manquant de force, surtout de 
résistance, pour, en supportant le poids de leurs cavaliers, 
pouvoir exécuter les efforts qu'on exige d'eux, dans le 
service de l'armée et celui de la chasse. 

Du reste, le service exclusif de la selle est actuellement 
si restreint, qu'il n'y a presque pas à s'en préoccuper, la 
plupart des personnes qui montent, attelant encore plus 
souvent leurs chevaux, qui en conséquence sont employés 
à ces deux fins. 

Ces chevaux devraient être appelés à deux fins légers, 
pour les distinguer de ceux à deux fins lourds, ceux-ci 
servant alternativement à la voiture et à certains travaux 
agricoles ou industriels. 

Ces derniers ne font pas défaut en France ; sous ce rap- 
port notre pays est probablement le mieux doté : aussi 
l'exportation de cette catégorie atteint-elle d'importantes 
proportions. Il n'y a donc guère à se préoccuper d'en en- 
courager la production ; d'autant plus que chacun contrac- 
tant l'habitude et le besoin de marcher vite et longtemps, 



- 15 - 

il est raisonnable de prévoir que son usage tendra chaque 
jour à s'amoindrir. 

Le cheval à deux fins léger, au contraire , est celui qui 
manque dans une proportion notable : c'est pour arriver 
à combler le déficit constaté dans sa production que le 
Gouvernement, aidé des conseils généraux et municipaux , 
de sociétés libres, a organisé et patronné les courses, ins- 
titution tant critiquée , sans doute par des personnes qui 
certainement ne se sont pas donné la peine d'en étudier 
sérieusement et les moyens et les conséquences. 

Voici en peu de mots le rôle des courses dans l'amélio- 
ration de l'espèce chevaline, ou tout au moins de quelques-^ 
unes de ses races. 

Dans l'état actuel de nos mœurs, une famille, quelque- 
fois très-nombreuse, veut très-rapidement parcourir un 
long trajet; 

Voilà trois obstacles à surmonter : le poids , la vitesse , 
la distance. 

Nous possédons : le cheval de trait pour l'opposer au 
premier ; le cheval du midi, au deuxième ; mais ni l'un ni 
.Fautre n'ont les qualités nécessaires pour vaincre ces 
deux obstacles réunis, surtout s'il s'agit d'une longue 
distance. 

Il a donc fallu songer à créer un animal répondant à 
ce besoin : l'expérience a démontré que c'est parle croise- 
ment de nos femelles lourdes et trop molles , avec le mâle 
de la race de course que l'on y parvient. 

Si trop souvent le mauvais choix des poulinières est la 
cause que le produit qui résulte directement du pur sang 
est mauvais, on se récrie eontre ce malheureux innocent , 
déclarant qu'à sa place ce sont des demi-sang qu'il nous 
faut. Mais ces critiques ne réfléchissent pas que sans les 
j)ur sang, ces demi-sang tant convoités n'existeraient pas. 



— 16 - 

En deux mots, les seuls étalons capables d'améliorer les 
races destinées au luxe et aux services rapides, sont les 
pur sang ou les demi-sang leurs dérivés. Supprimer ou 
amoindrir les courses, c'est supprimer ou amoindrir la 

• 

production de la race de pur sang; éliminer celte dernière, 
c'est marcher vers la dégénérescence du demi-sang et sa 
disparition dans un avenir peu éloigné. Tout le monde 
déplorerait la perte de cette dernière ressource si précieuse, 
sur le mérite de laquelle personne n'élève de contestation. 

Qu'on ne s'imagine pas que les familles des demi-sang 
puissent, par leur accouplement même très-judicieux, perpé- 
tuer leurs qualités ; celui qui tenterait d'expérimenter cette 
erreur serait bientôt victime de sa témérité : à. cet égard, 
les hommes qui s'inspirent de l'observation , appuyée des 
doctrines scientiGques qui en découlent, sont convaincus 
qu'il faut de temps en temps recourir à la souche pure et 
bienfaisante, pour consolider et améliorer , chez les pro- 
duits , les qualités qu'ils tiennent de leurs ancêtres. C'est 
ainsi qu'on sait par expérience que les étalons de demi- 
sang, qui donnent le plus sûrement les meilleurs produits, 
sont précisément ceux qui dérivent directement du pur 
sang par leur père : la faculté amélioratrice semble s'af- 
faiblir, en raison directe du nombre des générations qui 
sépare le reproducteur de demi-sang de son dernier 
ancêtre de pur sang. 

Ainsi donc , l'utilité des étalons de demi-sang étant in - 
contestable et incontestée , il est indispensable, pour con- 
server leur famille et l'améliorer (car elle en a grand 
besoin), il est indispensable, dis-je, d'entretenir la race 
de course dans toute sa pureté* en développant avec soin, 
à l'aide d'un élevage approprié , le maximum des qualités 
dont la nature l'a douée. 

Ces points établis, on se demande : mais pourquoi l'in^ 



— 17 - 

tervenlion des courses dans la production du cheval de 
pur sang? C'est une question importante qui mérite de 
fixer un instant l'attention. 

Le cheval de course, pour être un parfait reproducteur , 
doit réunir les conditions suivantes : 

l"^ Une conformation belle et nette ; 
^^ Une grande fermeté des tissus ; 
S*> L'énergie qu'il tient de ses ancêtres. 

Ces trois conditions tiennent encore moins du mérite des 
reproducteurs que du mode d'élevage des produits. De 
sorte que si l'élevage de la race de pur sang était aban- 
donnée à l'inQuence des conditions ordinaires de nos éta- 
blissements agricoles, cette race précieuse perdrait bientôt 
ses qualités natives , pour descendre même au-dessous du 
niveau de la valeur de nos races les plus communes. 

La race de pur sang étant une souche mère, entretenue 
et améliorée, mais non modifiée, ne pourrait se maintenir, 
si, à un bon choix des reproducteurs, mâle et femelle, on 
n'ajoutait une nourriture appropriée, une hygi^ène conforme 
au tempérament des produits et un exercice qui développe 
leurs forces, s'il est modéré suivant la résistance de la 
machine et de la vitalité. Tels sont les exercices gymnasti- 
ques qui contribuent tant, dans nos lycées, au développe- 
ment physique et par suite moral, de nos enfants. 

Mais la possession de reproducteurs d'élite, des soins de 
nourriture, de logement, de parcours, de dressage, aussi 
coûteux que ceux que réclament les produits, ne sont pas 
à la portée des éleveurs ordinaires et ne peuvent être en- 
trepris que par des hommes riches, que l'appât des courses 
encourage , autant dans le but de satisfaire leurs goûts 
que de contribuer à la richesse publique. 

De sorte qu'il est vrai de dire que si les courses étaient 

2 



-- 1» -^ 

supprimées aujourd'hui , on verrait demain des noms qui 
ont brillé et brillent sur le turff, vendre leurs haras. 

Car, en dehors des courses, il n'existe aucun stimulant 
efficace de la production du cheval de pur sang. 

Bien mieux, les courses sont des épreuves qui justifient 
si l'éleveur s'est inspiré des saines doctrines que l'expé- 
rience a consacrées, pour l'élevage de la race de pur sang 
d'élite. 

Car c'est par l'épreuve des courses qu'on peut juger si 
les produits issus d'illustres aieux ont été, dès leurs jeunes 
années, traités suivant les exigences de leur nature. Sous 
ce rapport, si les courses n'existaient pas, il faudrait les 
créer : en effet, l'épreuve seule est souveraine pour affir- 
mer la vigueur, l'énergie, la vitalité, sur lesquelles on se 
tromperait souvent si on prétendait vouloir les juger 
d'après les apparences. 

Celui qui aurait été parcimonieux pour l'élevage de ses 
produits, ne rencontrerait que déception, en arrivant sur 
l'hippodrome. 

Quelle que fût, en outre, l'apparence de ses élèves, ceux- 
ci seraient des reproducteurs tout-à-fait incapables d'amé- 
lioration, si cette apparence n'était accompagnée des 
qualités morales que l'épreuve met en relief et qui forment 
le plus bel apanage de la race de pur sang. 

Voilà pourquoi les courses sont le seul moyen de pro- 
duire l'animal précieux qui , en transformant directement 
ou indirectement les produits de nos races, doit, dans un 
temps donné , nous affranchir du tribut énorme que nous 
payons à l'étranger. 

On reproche à l'institution des courses d'admettre , dans 
les luttes hippiques, des sujets mal réussis, et dont les im- 
perfections sont telles, que d'avance ils seront exclus de la 
reproduction. 



— 19 — 

A première vue, ce reproche semble justifié. 

Mais quand on observe, de sang-froid, les difficultés 
qu'il y a à obtenir des sujets d'élite, on se convainc 
bientôt combien il est peu fondé. 

En efifet, dans les élevages les plus prospères, et entre 
les mains des éleveurs les plus renommés , c'est à peine si 
la moitié des produits sont bons : parmi ces derniers , 
quand on en compte un dixième d'élite, et une moindre 
proportion assurément, côtoyant la célébrité, on a lieu de 
s'estimer très-heureux. 

Or, si les sujets médiocres ne pouvaient prétendre à 
disputer quelques prix, afin de rémunérer leurs éducateurs 
de leurs frais immenses, combien, parmi ces derniers, 
seraient forcément arrêtés , dès leurs premiers essais, et 
obligés de renoncer à de nouvelles tentatives. 

Au contraire, les indemnités minimes que leur procurent 
les sujets mal réussis , les engagent à persévérer dans la 
voie de leur prédilection, et bientôt leurs efforts sont cou- 
ronnés par des succès inespérés. 

Combien de fois , en efifet , n'a-t-on pas remarqué que 
tel sportman, malheureux depuis de longues années, parve- 
nait enfin à obtenir un animal hors ligne , qui , en même 
temps qu'il le remettait à flot, après une longue navigation, 
laissant craindre le naufrage, dotait le pays d'un repro- 
ducteur, dont l'amélioration sur la race se gravait dans 
Topinion et imprimait à ses descendants, un cachet 
durable de perfectionnement. 

On reproche encore aux courses de donner naissance à 
des enjeux ou les moins exercés et les moins habiles sont 
souvent dupes. Mais, en vérité, les courses sont-elles plutôt 
coupablies que les personnes elles-mêmes, dont les passions 
sans frein les conduisent fatalement à leur perte, tantôt 
par une voie, tantôt par une autre. Serait-il raisonnable de 



— 20 ~ 

demander la suppression de tous les débits de boisson , 
sous le prétexte que les cabarets favorisent l'ivrognerie ? 

Toutefois , si les paris dans les courses donnent nais- 
sance à de réels abus, il faut reconnaître que dans bien 
des circonstances, ils s'appuient sur des bases raisonnables, 
sinon mathématiques, et que par leur importance ils exci- 
tent le génie des éleveurs et celui des entraîneurs, au point 
de porter le plus haut possible les qualités des sujets sur 
la tête desquels ils reposent. 

Critiquer les courses et vanter les primes aux poulinières 
et aux pouliches, est une théorie séduisante qui produit son 
effet sur certains esprits, parce que l'intérêt des paysans y 
est directement engagé. 

Cependant, qui est-ce qui produit les poulinières et les 
pouliches primées, en première ligne ? Le pur sang ou son 
dérivé le demi-sang. 

Vouloir conserver les primes et frapper le pur sang «n 
frappant les courses, c'est absolument agir comme celui 
qui, pour conserver un cours d'eau, chercherait à tarir ou 
à détourner la source qui l'alimente. 

Certes, l'étalon seul est impuissant à donner au produit 
les qualités que l'on recherche. Il doit être secondé par 
l'influence de la mère et celle non moins efficace des bons 
soins des éleveurs. 

En conséquence, il est d'une bonne administration de 
stimuler ces trois éléments en accordant largement des 
encouragements efficaces à chacun d'eux ; cependant, celui 
qu'il importe le plus de ne pas oublier, c'est l'étalon ; car, 
tandis que la prime à la poulinière n'a d'effet que sur un 
produit, l'encouragement à l'étalon se divise sur soixante 
au moins. 

Aussi, quand les courses mieux étudiées seront appré- 



— 21 — 

ciées à leur juste valeur, ne trouveront-elles plus de détrac- 
leurs. 

Que, comme toutes les institutions, elles aient eu à 
souffrir des tâtonnements , des changements de système, 
inbérents à toute création , il ne faut pas s'en étonner. Ici 
moins qu'ailleurs Fétonnement serait de mise ; car il est des 
choses dont parlent seulement ceux qui les ont sérieuse- 
ment étudiées ; tandis que les courses, tous prétendent en 
parler et les juger. Combien ont eu ainsi de Tinfluence sur 
elles ! 

Quant à moi, j'ai la conviction de faire une chose hon- 
nête et utile en recommandant cette institution aux hommes 
appelés à régénérer notre malheureux pays. Elle doit con- 
courir dans une large mesure à nous créer les ressources 
qui nous manquent et à nous affranchir du tribut considé- 
rable que nous apportons annuellement à l'étranger : à 
l'Angleterre et à l'Allemagne, à cette dernière surtout à 
laquelle nous ne devrions rien emprunter, pas même la 
haine dont elle nous a donné de si cruels exemples. 



NOTE. 



Le raisonnement et le témoignage des savants : Buffon, Daubenton, Isidore 
Geoffroy Saint-Hilaire , Baudement , M. de Quatrefages , démontrent que la 
science seule peut déterminer , d'une manière sûre et précise , la voie à 
suivre , pour obtenir dans la production animale les améliorations réclamées 
par nos besoins , lesquelles devront tourner au profit du producteur. 

Si la plupart des industries sont florissantes aujourd'hui , c'est principale- 
ment aux sages applications des conquêtes de la science qu'elles le doivent. 

Cependant , dans ces dernières , il suffît de diriger avec économie et discer- 
nement les lois qui régissent la matière inerte , et de leur appliquer des 
forces naturelles ou artificielles que le génie de l'homme est parvenu à régler 
avec une précision mathématique. 

Pour pétrir la matière vivante , il faut , en outre , tenir le plus grand 



— 22 — 

compte des forces vitales , dont Forigine et Tessence sont des mystères que 
la science ne peut pénétrer et que la sagesse conseille de rattacher à Dieu. 
Ce sont ces forces qui mettent en mouvement les organes des êtres vivants. 

Mais ces forces produisent des résultats différents, au point de vue écono- 
mique , le seul qui nous intéresse ici , suivant une multitude de conditions 
que Tobservation a permis de déterminer et qu'il est en notre pouvoir de mo- 
difier dans le sens de nos intérêts. 

Pour obtenir le but qu'on se propose, il ne suffit pas de mettre enjeu, avec 
une parfaite intelligence, les meilleures conditions hygiéniques , inhérentes au 
sol , au logement , à la nourriture , à la gymnastique : il faut en outre choisir 
les types reproducteurs dont les facultés puissent imprîmer chez le produit 
les qualités que ces conditions doivent développer. 

Lorsque les qualités recherchées existent , quoiqu'à un faible degré , chez 
les divers individus constituant une race qu'on a sous la main , le problème 
est facile à résoudre : une sélection intelligente et soutenue est la meilleure 
voie à suivre. 

Mais lorsque ce moyen est impuissant et qu'il y a nécessité de recourir au 
croisement , la question se complique et divise les esprits , au point d'entre- 
tenir chez l'artisan un sentiment de défiance. 

La zootechnie n'est pas assurément une science nouvelle ; mais il faut bien 
reconnaître que, jusqu'à ces derniers temps, les savants ne l'avaient pas* 
envisagée , ainsi qu'elle doit l'être , d'après les règles scientifiques dérivant 
de l'observation ou de l'expérimentation , l'une et l'autre dirigées par la 
connaissance des lois qui régissent les espèces et leurs variétés. 

Ces dernières dérivent-elles d'un type commun , et les différences qui les 
distinguent doivent-elles être attribuées à l'influence des climats , du sol , de 
la domesticité, etc., etc.? 

Ou bien sont-elles indépendantes les unes des antres et ont-elles été 
formées chacune avec des caractères propres , immutables , en rapport avec 
le milieu où elles apparurent en sortant des mains du Créateur ? 

Telle est la question qu'il serait d'une grande importance de pouvoir résou- 
dre, afin de ne pas perdre, pour la discuter, un temps et des concours précieux, 
et de marcher dans une voie sûrement tracée. 

Il est évident , en effet , que , si les caractères actuels d'une race sont le 
résultat des modifications que des circonstances multiples ont imprimées 
au type primitif, il sera possible de les modifier dans l'avenir comme ils l'ont 
été dans le passé , et d'assurer à ces modifications un signe de fixité ana- 
logue à celui que nous constaterions aujourd'hui. 

A ce compte , avec le temps et en employant les moyens qui auraient agi 



— 23 — 

déjà , on devrait arriver à la transformation du coursier arabe en cheval 
boulonnais , ou en marchant en sens inverse à ramener ce dernier vers les 
types légers. 

Au contraire , si chaque race possède ses caractères essentiels , qu'elle 
peut communiquer à une voisine, mais dont celle-ci ne conservera Tem- 
preinte que pour un temps , on comprend la nécessité de recourir sans cesse à 
rélément améliorateur et de n utiliser les métis des deux sexes inter se que 
dans les limites établies par les besoins de la consommation. 

Mais il peut arriver aussi , et il arrive assurément , qu'il y ait avantage à 
conserver chez le produit des qualités qui le rattachent dans des proportions 
définies à celles des deux races employées pour le croisement. On comprend 
dès-k)rs l'intérêt qui s'applique à la conservation des deux types , afin de 
pouvoir retourner d'un pas en arrière , quand il en a été fait un de trop en 
avant. 

Le croisement de l'âne et de la jument nous fournit un exemple qui me 
parait saisissant : de même l'une et l'autre espèces sont indispensables pour 
produire le mulet ; de même il faudra un anglais et un breton pour obtenir 
un cheval tenant autant de Tune que de l'autre race. 

Mais si rien ne peut détruire les caractères d'une race que celle-ci tient 
de son origine et qui sont dans son essence, il est cependant avéré que 
l'homme peut développer ses aptitudes variées aux dépens les unes des autres, 
suivant que le besoin s'en fait sentir. Toutefois il est certain que les apti- 
tudes communes à plusieurs races ne peuvent être développées au même degré 
chez chacune d'elles. L'expérience démontre même quelles sont les limites 
qu'il n'est pas possible de franchir à cet égard. 

Ces considérations à peine ébauchées me paraissent militer en faveur de la 
préexistence de la variété dans Tespèce. Ne semble-t-il pas que la main du 
créateur ait mis à la disposition des peuples des éléments divers , parmi les- 
quels chacun doit ou peut choisir celui qui est le mieux approprié aux condi- 
tions économiques , au milieu desquelles il vit. 

Elles prouvent en tout cas combien il est indispensable de connaître les 
règles qui régissent les lois de l'hérédité , soit qu'il s'agisse de sélection 
seulement , soit qu'en outre on doive recourir au croisement. 

Croirait-on que, parce que le cultivateur connaîtrait son sol comme un chi- 
miste , l'organographie et la physiologie végétales comme un botaniste , il 
serait moins apte qu'il ne l'est à faire pousser les pommes de terre. 

C'est cependant ce que prétendent beaucoup d'esprits très-éclairés... en 
d'autres matières que celle-ci. 



.- 24 - 

En somme , on ne peut douter qne Fintervention de la science (mais dé la 
vraie , celle qui copie les lois de la nature) ne doive porter ses fruits dans 
la production animale , comme les sciences de la géologie , de la physique ^ de 
la chimie ont engendré des prodiges dans toutes les industries. 

Mais combien la tâche d'instruire les ignorants est difficile , et quel est le 
meilleur chemin à prendre pour arriver au but ? 



BIOGRAPHIES VENDÉENNES 



CHARLES DE HILLERIN 



(i) 



ET 



BAUDRY DE SAINT-GILLES D'ASSON 



RELIGIEUX DE PORT-ROYAL 



Pab m. C. Mbblaud. 



Il est un livre dont la place est si bien marquée dans 
les annales de la littérature française, qu'on a donné 
son nom à l'époque qui Ta vu naître. M. Sainte-Beuve 
n'appelle pas autrement que l'année des Provinciales, 
l'année 1656 où elles furent publiées. Eh bien, ce livre 
que la police voulait étouffer à sa naissance; c'est à un 
Vendéen qu'on en doit l'impression ; ce fut à Baudry 
de Saint-Gilles d'Asson que fut confié le soin de le 
répandre. Entourée des circonstances qui l'accompagnè- 
rent et de l'agitation qu'elle jeta dans la société, cette 
publication fut un des événements du xvii^ siècle. Elle 

(1) Dreux dn Radier, dans la Bibliothèque historique et critique du 
Poitou, rappelle Charles de Hillerin, et comme pièce à Tappui, M. Dngast- 
Matifenx nous a communiqué la note suivante : — En commençant les fouilles 
des fondations , pour construire la nouvelle église de Belleville , près de 



— 26 — 

suffirait, h elle seule, pour que le nom que nous venons 
de prononcer ne restât pas dans Toubli ; mais bien d'au- 
tres titres le recommandent à la mémoire des bommes et 
méritent qu'une notice de quelque étendue lui soit consa- 
crée. Je lui associerai un autre religieux auquel il tient 
par trop de liens pour que je ne comprenne pas leurs 
figures dans le même cadre. Après avoir suivi des voies bien 
différentes, tous deux renoncèrent au monde qui leur offrait 
de brillants avantages, Charles de Hillerin, pour venir faire 
pénitence dans la retraite, Baudry de Saint-Gilles d'Assoa, 
que son compatriote avait entraîné dans la célèbre abbaye 
de Port-Royal, pour en être l'homme d'affaires et le négo- 
ciateur. 

Si, au lieu d'un récit, j'avais à faire une étude, il me 
faudrait aborder de front le jansénisme dont Port-Royal 
devint le foyer principal. Au milieu de grandes vertus et de 
grands talents, j'y trouverais de grandes faiblesses et l'es- 
prit de superstition coudoyant le génie. J'aurais à signaler, 
dans les questions religieuses, les croyances les plus sin- 

Paris , dont Lassus était Tarchitecte , on a trouvé la pierre de l'ancienne , 
snr laquelle était gravée cette inscription : 

CETTE PREMIÈRE PIERRE 

A ÉTÉ POSÉE PAR 

CHARLES DE HILLERIN, 

CURÉ ET CHANOINE DE 

SAiNT-HÉDERIC , A PARIS , 

LE me JOUR DE JUILLET 1636. 

Le docteur Hamon , qui avait dû le connaître , se serait donc trompé en 
lui donnant , dans son épitaphe , le nom de Jacques, Moreri affirme égale- 
ment que tel était son prénom et que l'auteur du nécrologe s'est trompé en 
l'appelant Charles. 

En présence d'autorités si opposées , nous laissons au lecteur le soin de 
faire un choix. Tout en conservant quelques doutes sur son véritable nom , 
nous avons adopté celui de Charles. 



_ 27 — 

cëres, sinon les plus orthodoxes ; dans la polémique, une 
bonne foi contestable ; dans la pratique, un esprit exclusif 
et intolérant ; dans les habitudes, le plus souvent une 
grande humilité, quelquefois l'orgueil perçant à travers les 
trous du manteau ; à Port-Royal des Champs , bien que 
cette solitude soit loin d'être une thébaîde, des hommes 
d'une vie austère et édifiante ; en un mot , tout ce qu'il 
faut pour fonder un cloître , rien de ce qui est propre à 
former une société. Je n'en parlerai qu'en ce qui a trait 
aux deux personnages dont j'entreprends d'écrire la vie. 

Charles de Hillerin , prêtre , docteur en Sorbonne, curé 
de Saint-Mery , à Paris , est né vers le commencement du 
XVII® siècle, dans les environs de Fonlenay-le-Comte. Son 
père , Henry de Hillerin , était prévôt général de l'Anjou, et 
son oncle, Jacques de Hillerin, chanoine de Notre-Dame 
de Paris , prieur commandaiaire des prieurés de Saint-Pierre 
de Mortagne et de Saint-Julien-de-Concelles, aumônier 
ordinaire du roi et conseiller au Parlement de Paris. Ce fut 
probablement ce dernier qui l'attira auprès de lui. Il y vint 
fort jeune, et, après avoir fait de fortes études classiques 
et théologiques , il entra dans la vie sacerdotale et fut 
pourvu, pour moitié, de la cure de Saint-Mery. Celte 
paroisse avait alors deux curés. De Hillerin y obtint de 
grands succès, comme orateur de la chaire, et se fit aimer 
de tous par la douceur de son caractère et l'amabilité de 
son esprit. Possesseur d'une belle fortune, il en consacrait 
une partie à de bonnes œuvres, mais il lui en restait assez 
pour faire figure dans le monde où il se plaisait fort. Il avait 
un nombreux domestique, équipage, table ouverte, un 
train de maison considérable. On assurait qu'il ne détestait 
pas la bonne chair, qu'il usait largement des biens de la 
terre , qu'en un mot il ressemblait plus à un prélat romain 
du siècle de Léon X qu'à un anachorète de Port-Royal. 



- 28 — 

Commentée bon curé, qui comptait tant d'amis et dont 
la vie, pour être douce , n'avait au demeurant rien de con- 
damnable, se prit-il tout d'un coup à Tamour de la retraite 
et au détachement des choses humaines ? Ce sont les 
grandes fautes qui d'ordinaire amènent les grands repentirs, 
et le curé de Mery n'avait tout au plus à se reprocher que 
des péchés véniel^. 

Au nombre de ses familiers se trouvait un homme d'une 
grande vertu et d'une grande piété. Quoiqu'il eût longtemps 
fréquenté la Cour, qu'il entretînt encore des relations avec 
elle, et que, dans l'intérêt de sa famille, il se soit laissé entraî- 
ner à des actes reprochables, Arnaud d'Andilly avait toutes 
les vertus du véritable chrétien. De Hillerin et l'ancien courti- 
san se rencontrèrent souvent, et ce fut le paroissien qui édifia 
son curé. Homme de la meilleure compagnie, réunissant à un 
haut degré les qualités du cœur et celles de l'esprit, d'An- 
dilly ne ressemblait guère aux prêtres qui composaient le 
clergé AeS^int'Mery^qvutre'Vingt'Six Normands et quatre 
Picards, dit le docteur Besoigne dans son histoire de 
Port-Royal , troupe de mercenaires qui faisaient du saint 
ministère un métier pour vivre et qui n'avaient rien 
d'ailleurs de la sainteté requise dans des ministres de 
Jésu^'Christ. La vulgarité de ces hommes et leurs habi- 
tudes charnelles jetaient de Hillerin dans une profonde 
tristesse ; il voulait sortir de ce milieu si peu en harmo- 
nie avec ses goûts, et si, d'un autre côté, il trouvait des 
esprits cultivés, là encore il n'était pas en paix avec sa 
conscience. Ce monde aimable et léger qui formait sa 
société , ce monde qui déployait tant de séductions pour 
enlacer dans ses filets un curé facile et indulgent ; ce 
monde , si brillant à l'extérieur, n'était au fond que cor- 
ruption et vanité. Gens de robe, gens d'épée, gens d'af- 
faires, gens titrés, grands commerçants et riches bour- 



" 29 - 

geois , ne différaient qu'à la surface el portaient dans le 
cœur les mêmes souillures et les mêmes vices. De Hillerin, 
quand il les quittait, ne pouvait retenir cette exclama- 
lion : Quid est aliud penè omnes cœtus, quam sentina 
vitiorum ! (1) 

Si à certaines natures l'exemple du vice est contagieux , 
aux âmes élevées, au contraire , il est le meilleur préser- 
vatif contre les mauvais penchanis du cœur. C'est ce qui 
arriva à de Hillerin ; il s'exagéra ses fautes , il s'accusa 
presque d'être un sujet de scandale, se dit que c'était tout 
autre chose d'être un bon prêtre, suivant le monde ou 
suivant les vues de Dieu. Tourmenté de cette pensée, il 
s'ouvrit à son ami de l'intention où il était de changer de 
vie. C'est à cette occasion que d'Andilly le mit en rapport 
avec Duvergier de Hauranne. 

Ceux qui ne connaissent le célèbre abbé de Saint-Cyran 
que par ses doctrines, pourraient' croire que personne 
plus que lui n'était animé de l'esprit du prosélytisme reli- 
gieux. Il n'en était rien pourtant. Il exigeait toujours de 
ceux qu'il dirigeait le temps et la réflexion , avant qu'ils 
prissent une grande résolution. Au moment où de Hillerin 
lui fit connaître Tinteniion où il était de quitter la cure de 
Saint-Mery, pour aller vivre dans une solitude, il le trouva 
plutôt opposé que favorable à ce grand renoncement de 
soi-même. Ces deux hommes se comprenaient néanmoins, et 
l'estime réciproque qu'ils se portaient avait établi entre eux 
une inaltérable amitié. Quand Richelieu, après avoir dit 
de Saint-Cyran , c'est le plus grand esprit et le premier 
homme de France , conformant peu sa conduite à son lan- 
gage , l'eût enfermé à Vincennes dont il ne sortit qu'à la 
mort du cardinal, de Hillerin ne s'inquiéta pas d'encourir 

(1) Histoire de Port-Royal, par le docteur Besoigne. 



- 30 - 

la colëfe du tout-puissant ministre et alla souvent visiter 
l'illustre prisonnier. Celui-ci le recevait toujours les bras 
ouverts et courait au-devant de lui pour l'embrasser, en 
s'écriant : voilà notre bon ami (1) ! 

Ce fut donc par les exemples que lui donna de Saint- 
Gyran, bien plus que par ses exhortations, que de Hillerin 
se fortifia chaque jour davantage dans l'intention d'aban- 
donner les biens périssables de la terre, pour n'aspirer qu'à 
ceux de la céleste patrie. Il fut pourtant traversé plus qu'il 
ne pensait dans la résolution qu'il avait prise, les objections 
et les oppositions surgissant de toute part. De Saint-Gyran, 
ce directeur qui avait une influence toute puissante sur son 
esprit, était mort sans lui avoir donné une approbation 
décisive, sans même lui avoir laissé le mol d'encourage- 
ment qu'il en attendait. Son successeur, Singliu, trouvait 
la question délicate et ne se prononçait pas. Deux considé- 
rations le retenaient, et, encore plus que de Saint-Gyran, il 
avait des raisons pour ne rien précipiter. D'abord, il voulait 
être bien sûr que la vocation de celui qu'il dirigeait fût 
réelle et profondément réfléchie. Dans son expérience des 
hommes, il avait vu tant de gens qu'avaient entraînés des 
considérations mondaines ou quelque dépit secret , se 
repentir ensuite d'avoir cédé à un premier mouvement de 
l'âme , qu'il tenait presque toujours à s'assurer par une 
longue étude , si son pénitent obéissait bien véritablement 
à la voix de Dieu. Bien donc que de Hillerin n'eût pas attendu 
davantage pour réformer sa vie, qu'il se fût réduit au simple 
nécessaire, qu'au faste eût succédé chez lui la plus grande 
humilité, aux conversations futiles les méditations sérieuses, 
aux distractions mondaines la prière au pied de l'autel, 
Singliu différait encore. 

(1) Mémoires de Fontaine. 



- 31 — 

Nous avons dit que le directeur des consciences, à Port- 
Royal , était retenu par une autre considération. De Hil- 
lerin avait su capter tous les suffrages, et, parmi ses 
paroissiens , il ne comptait peut-être pas un seul ennemi. 
Dans un temps de troubles religieux, quand Paris se par- 
tageait entre les molinistes et les jansénistes, où trouver 
un curé qui pût , comme lui , être bien accueilli de tous ? 
Craignant que cette question ne devint un sujet de discorde, 
son collègue de la cure de Saint-Mery, avec lequel il s'était 
trouvé auparavant plus d'une fois en désaccord, revenu 
maintenant à d'autres sentiments, le suppliait avec lar- 
mes de ne pas abandonner ses chers paroissiens qui cer- 
tainement n'accorderaient pas à un nouveau venu toute la 
confiance qu'il leur inspirait. Quelle nécessité, lui disait-il, 
de quitter ainsi votre troupeau? N'est-ce pas plutôt un 
devoir pour vous de continuer à lui servir de guide , 
quand, sous la main d'un autre pasteur, il court le risque 
de se diviser ? Si vous croyez que jusqu'à ce jour vous avez 
trop suivi la voie du monde , qui vous empêche de conti- 
nuer à vous en tenir à l'écart, comme vous le faites en 
ce moment, sans pour cela abandonner ceux qui cherchent 
à vous retenir? Les bons exemples que vous donnez ne 
pourront que leur être profitables, et vous aurez fait plus 
pour le salut des âmes en édifiant vos frères, qu'en vous 
retirant dans une thébaïde oii ils vous oublieront. 

La famille de de Hillerin n'était pas plus favorable à 
son retour dans le Poitou ; elle jetait les hauts cris et se 
montrait fort peu disposée à le bien accueillir. 

Toutes ces raisons ne l'arrêtèrent point. 

D'autres , d'un ordre bien différent , n'eurent pas plus 
de succès. 

Quelques-uns de ses amis crurent pouvoir le retenir par 
des séductions purement humaines, par les tentations de 



— sa- 
la sensualité la plus grossière. — « Lorsque j'étais curé , 
D disait-il par la suite, à Fontaine, je croyais que je 
» n'avais qu'à recevoir les offrandes, et je ne trouvais pas 
» de meilleur métier dans le monde; je jouissais ^ avec 
» plaisir, de toutes les douceurs de la vie, j'étais bien 
» aimé de tous, et bien venu chez tous^ mais quand il a 
» plu à Dieu de m'ouvrir les yeux et de me faire voir les 
» choses il fond, j'ai bien changé de sentiment, j'ai vu 
» que cette humeur facile et accommodante que j'avais 
» envers tout le monde, pour me faire aimer de tous, que 
» cette facilité à prêcher dans une chaire de prédicateur, 
» que cette gravité naturelle que j'avais en officiant à 
» Tautel, que toutes les autres choses qui pouvaient flatter 
» ma vanité étaient pour moi de grands pièges. Plus je 
» voulais quitter le monde , plus le monde s'efforçait de 
» me retenir. Dès le premier bruit que j'allais quitter ma 
» cure, il n'y eut personne qui ne voulût m'avoir chez lui, 
» pour me régaler. Je combattais, mais quelquefois je 
o résistais très mal. L'abbé de Bernai, si célèbre par sa 
» bonne table, voulait, avec plus d'insistance, que j'allasse 
manger chez lui; j'eus peine à me trouver chez un 
D homme si décrié par la délicatesse de ses goûts. » 

Un certain Gilles épuisa vainement, pour attirer son 
curé, tout ce que l'art culinaire a de plus fin et de plus 
délicat ; de Hillerin ne voulut point mordre à la pomme» 
Ce fut, au contraire, une raison de plus pour qu'il rompit 
avec les habitudes molles et sensuelles auxquelles il se 
reprochait de s'être laissé aller trop longtemps. Plus décidé 
que jamais à ne pas se laisser entraîner vers l'abîme qui 
s'ouvrait sous ses pas, il était aller trouver Singliu et lui 
avait fait connaître qu'il ne voulait pas différer plus long- 
temps de quitter Paris, pour aller s'enfermer dans son 
petit prieuré du Bas-Poitou. 



— 33 - 

Pressé de lui trouver un successeur, Singliu résistait 
toujours. Dans la pensée qu'un autre aurait sur Tesprit de 
de Hiilerin plus d'autorité qu'il n'en avait lui-même, il 
l'adressa à un religieux de l'Oratoire, le père Gibiou. Mais 
ce père échoua aussi, et, de guerre lasse, Singliu, acceptant 
enfin la résignation de la cure de Saint-Mery, faite entre 
ses mains, demanda à son ancien titulaire de vouloir bien 
désigner son successeur. 

Il y avait en ce moment à Paris , un prêtre d'une élo- 
quence rare, joignant à de vastes connaissances en théo- 
logie, la pratique de toutes les vertus. Ce fut sur lui que 
s'arrêta le choix de de Hiilerin. Mais toutes les supériorités 
ont des envieux et des ennemis. Le père Desmares, dont 
nous voulons parler, n'avait pas été épargné par la calom- 
nie, et Singliu n'osa pas la braver. 

Duhamel, curé de Saint-Maurice de Sens, fut appelé à 
recueillir la succession restée ouverte. Ce jeune prêtre 
n'avait encore été mêlé à aucune des discussions religieuses 
qui, plus tard, rendirent son nom célèbre. Si la sévérité 
de ses mœurs le rendait particulièrement recommandable, 
l'exagération de son zèle et l'excentricité de sa conduite ne 
lui avaient pas concilié tous les esprits dans sa paroisse. Il 
ne s'était pas borné il des prédications incessantes contre le 
relâchement des mœurs, à des éloges outrés de la vie ascé- 
tique, il avait voulu rétablir les confessions et les pénitences 
publiques, et, joignant le geste à la voix , il avait plus 
d'une fois administré de vigoureux sou£Qets à ceux que ses 
arguments n'avaient pas pu convaincre. Qui le croirait ? De 
pareilles extravagances, bien propres à le rendre un objet 
de risée , lui avaient conquis l'estime de Port-Royal, et, 
dans la préface de son livre de la fréquente Communion, 
le grand Ârnauld n'avait pas eu assez d'éloges pour une 
pénitence ridicule que Duhamel avait imposée ii un curé, 

3 



lequel, après avoir donné de mauvais exemples t ses 
paroissiens, les avail édifiés depuis par son repentir. 

L'histoire que Ton trouve dans le libelle, ayant pour 
tilre : Le grand chemin du jansénisme au calvinisYne, 
est une de ces calomnies dont les partis ne sont jamais 
avares. Non-seulement de Hillerin ne présenta pas Labadie 
pour son successeur, ainsi que cela est affirmé dans récrit 
dont nous parlons ; mais, en ce moment, ils étaient séparés 
Tun de Tautre par cent cinquante lieues de distance, et 
de Hillerin a toujours affirmé qu'il ne Tavait jamais vu et 
qu'il n'en avait regu qu'une lettre à laquelle il avait cru 
ne pas devoir répondre. 

Libre enfin, l'ancien curé de Sainl-Mery ne voulut pas 
prendre congé de ses paroissiens , sans leur adresser ses 
adieux. Pour la dernière fois, il monta dans la chaire qu'il 
avait occupée avec tant d'éclat et leur déclara qu'il ne 
partait que pour aller faire pénitence. 

Il avait bien jugé des hommes. Ceux-là même qui avaient 
fait tant d'efforts pour le conserver, n'attendirent pas son 
départ pour s'éloigner de sa personne. Aussitôt qu'il se fût 
aperçu qu'avant même de quitter sa paroisse, son curé 
commençait ses réformes, qu'il réduisait son domestique et 
mettait ordre à ce que les superfluités du luxe fussent 
'bannies de sa maison ; ce monde, qui ne pouvait se passer 
de lui, qui l'avait tant adulé, qui le proclamait le modèle 
des curés de Paris, commença à oublier le numéro de sa 
demeure , et l'estime des grands s'évanouit le jour oh il 
n'eut plus de carrosse. Les pauvres seuls ne purent se cou- 
solcr de son départ. — « Il n'y avait pas un œil qui fût 
» sec, et sa maison ne désemplissait pas. C'était un flux et 
» un reflux continuel. Les uns sortaient, les autres entraient, 
» tous le visage baigné de larmes et éclatant en sanglots. 
» La nuit avait peine à chasser le monde, et ils prévenaient 



— ^5 - 

» le point du jour (!)• » Ce fut seulement entre les mal- 
heureux et leur bienfaiteur qu'éclatèrent les sanglots et les 
déchirements du cœur. 

De Hillerin se mit en route le 16 février 1644. Il ne partait 
pas seul : Fontaine et un digne ecclésiastique du nom de 
Juliers allaient partager sa retraite. 

Pauvre orphelin, qu'au temps de sa fortune il avait retiré 
dans sa maison, Fontaine, dont Pâme s'était fortiflée des 
préceptes de l'Évangile, rendait en dévouement, au curé 
de Saint-Mery, tous les soins qu'en avait reçus son enfance 
et sa première jeunesse. Le sentiment de la reconnaissance 
ne s'éteignit jamais dans son cœur, et, bien longtemps 
après, quand, dans les dernières années dé sa vie, il con- 
fiait au papier ses souvenirs, c'est à la mémoire de son 
bienfaiteur qu'il consacrait les pages les plus touchantes de 
ses mémoires. 

Arrivés au lieu de leur retraite, les trois voyageurs trou- 
vèrent le prieuré de Saint-André dans un état de délabre- 
ment complet, tout y manquait, même les meubles les plus 
indispensables. Les murs des appartements étaient lézardés 
et ornés de moisissures qu'entretenait l'humidité de l'atmos- 
phère. C'est dans un grenier, dont le contraste avec son 
ancienne cure était fait pour effrayer une âme moins réso- 
lue à la pénitence, que s'installa gaiemept Charles de Hil- 
lerin. Il y trouvait ce que son cœur demandait depuis 
longtemps, des mortifications pour sa personne, et, autour 
de lui, des misères à soulager. Mais, ^ ses yeux, pour 
racheter le passé, ce n'était pas assez que de prier Dieu et 
faire des œuvres de charité, il fallait aussi mortifier la 
chaire. Il se couvrit donc d'un cilice, et, par les plus 
grandes chaleurs de l'été, se livra au travail avec une 

(1) Mémoires de Fontaine, 



- 36 - 

telle ardeur que, les forces trahissant son courage, il arro- 
sait la terre avec la sueur qui découlait de son front. C'est 
ainsi qu'il faisait, suivant l'expression de Fontaine, péni-' 
tence à feu et à sang. Ce cher orphelin et l'ecclésiastique 
dont nous avons parlé étaient les seuls témoins de sa 
pénitence. Sa santé ne tint pas contre tant de fatigues ; 
pour ne pas succomber à la peine, il lui fallut, ^ son 
grand regret, abandonner une vie si laborieuse. Alors il 
se plongea dans la méditation et la prière, faisant sa lec- 
ture favorite des saints et, en particulier, de saint Augustin. 
Il annotait les œuvres de ce grand docteur de l'Eglise ; 
mais c'était uniquement pour avoir toujours devant les 
yeux les vérités qu'il y rencontrait et nullement pour 
laisser un livre à la postérité. Son humilité ne lui permet- 
tait pas d'avoir une telle pensée. Il en était même venu, 
en jetant un coup-d'œil sur le passé , à se rappeler avec 
peine les applaudissements et les éloges que lui avaient 
valu ses sermons. Il n'avait pas oublié qu'à cette époque 
de sa vie la louange 

Chatouillait de son cœur Torgueilleuse faiblesse. 

Et, pour ne pas tomber dans le même péché, non-seule- 
ment il s'était interdit la chaire, mais même l'enseigne- 
ment du catéchisme aux petits enfants. 

Attaché, par les liens de la reconnaissance, à celui qui 
lui avait donné le pain du corps et la vie de l'âme. Fontaine 
ne comptait point quitter le prieuré de Saint-André. 
Quoiqu'il n'eût alors que dix-huit ans, sa seule ambition 
était d'y vivre et d'y mourir. Mais, de Hillerin, pensant 
que Dieu avait d'autres vues sur lui , refusa d'accepter ce 
sacrifice et le conduisit à Port-Royal, pour achever des 
études qui n'étaient encore qu'ébauchées. 

De Hillerin, qui n'avait fait le voyage de Port-Royal 
qu'en vue de l'éducation de Fontaine , se réchauffa lui- 



- 37 - 

même au foyer de lant de vertus el de lant de lumières. 
Déjà dégagé des liens du monde, il se retrempa encore au 
contact de ces hommes austères qu'il prit pour maîtres et 
pour modèles (1). 

De retour à son prieuré de Saint- André, il était bien 
décidé à n'en plus sortir -, une circonstance inattendue 
vint changer sa résolution. Son successeur dans la cure de 
Saint-Mery, Duhamel, après avoir montré, dans l'exercice 
de son ministère, un zèle inconsidéré et excessif, était allé 
porter ailleurs l'esprit de réforme et d'innovation dont il 
était animé. Tous les anciens paroissiens de deHillerin, 
ceux môme qui avaient paru indifférents à son départ, se 
tournèrent alors vers lui, le suppliant de reprendre la 
place qu'il avait abandonnée, et, à force d'instances, fini- 
rent par l'ébranler. Au lieu des séductions grossières qu'ils 
avaient déployées pour le retenir, ils curent recours aux 
seuls moyens propres à lui donner la tentation de se 
rendre h leurs vœux. Ils lui dirent que, depuis son départ, 
tout était changé dims la paroisse de Saint Mery, que la 
division y avait pénétré par mille voies, que le troupeau 
était tombé d'égarements en égarements, et que lui seul 
pourrait le rappeler dans le sentier de la droiture et de la 
piété. Ils ajoutèrent que s'il ne se rendait pas à leurs 
prières, s'il les abandonnait sans espoir de retour, l'esprit 
de vertige et d'erreur qui s'emparait de toutes les létes 
pourrait les porter aux plus coupables excès. 

Touché de ce triste tableau, songeant à ses frères égarés 

(1) l\ semblait que M. de Hillerin ne faisait ce voyage que pour moi, c'était 
sa pensée à lui-même î cependant Dieu avait ses fins. H lui fit voir, dans ce 
lieu où il m'amenait, des exemples de pénitence dont la seule vue le couvrait 
de confusion ; ils lui servirent comme d'un heureux contre-poids, pour Tem- 
pêcher d'avoir, d'autres sentiments de ce qu'il venait de faire que ceux qu'il 
devait avoir. ^Mémoires de Fontaine J 



— 38 - 

qui n'avaient jamais cessé de lui être chers, entraîné peut- 
être par le secret désir de vivre dans le voisinage de Port- 
Royal, il se demanda si ce n'était point un devoir pour 
lui de reprendre une place oii sa présence et ses exhorta- 
tions pourraient seules assurer le salut des âmes. Dans 
cette pensée il s'adressa ii son ancien directeur , le priant 
de le rétablir dans la cure d'où il était sorti, presque 
malgré ses conseils. Mais cette fois , Singliu croyant voir, 
dans cette demande, le péché d'orgueil ou l'esprit de ver- 
satilité, lui répondit par un refus dont les termes étaient 
un peu durs. — « Quoique vous en pensiez , lui disait-il , 
» un pareil retour ne pourrait produire que le plus mau- 
vais effet. On ne prend pas de résolutions aussi graves 
» que celle que vous avez prise, pour ne pas y persévérer. 
» Se comporter autrement, c'est se moquer de Dieu ; or , 
» Deus non irridetur. » 

Loin de témoigner le moindre mécontentement de cette 
réponse , de Hillerin ouvrit les yeux sur le danger qui le 
menaçait, et, bien décidé désormais ii rester ferme dans la 
voie où il était entré, il bénit la main qui l'avait empêché 
d'en sortir. D'ailleurs , l'éloignement n'interrompit jamais 
ses relations avec Port-Royal, elles devinrent au contraire 
plus fréquentes que jamais. Il y fit de nombreux voyages, un 
entre autres, pour renouveler ses vœux entre les mains de 
Sacy. C'était le jeune homme qui voyait s'agenouiller ^ 
ses pieds le vieillard, blanchi par les années et les 
austérités. 

L'ancien curé de Saint-Mery ne tenait pas à Port-Royal, 
seulement par la communauté des idées, il y avait contracté 
de saintes amitiés. Si Fontaine était plus particulièrement 
l'objet de son affection, en dehors de cette jeune âme qui 
répondait si bien à la sienne , de Hillerin comptait beau- 
coup de religieux qui lui étaient chers. L'un d'eux, Dufossé, 



- 39 — 

le même qui a laissé des mémoires sur Port-Royal , en- 
treprit même un voyage pour le venir voir dans son ermi- 
tage. Mais, en ce moment, de Hillerin était à Angers, 
auprès de Févêque Henry Arnauld, frère du célèbre docteur, 
qu'il visitait quelquefois , pour s'édifier par l'exemple de 
ses vertus. Les deux religieux s'y rencontrèrent, et, s'y for- 
tifiant l'un l'autre contre les persécutions dont Port- 
Royal était l'objet, ils se promirent de marcher plus réso- 
lument que jamais dans la voie du Seigneur. 

Le prieuré de Saint-André avait des voisins riches et puis- 
sants. La famille Baudry d'Asson dont je veux parler , se 
composait, au dire de Fontaine qui avait dû la connaître , 
de douze enfants mâles, de six, suivant dom Rivet, de cinq 
seulement, à en croire le docteur Besoigne, tous grands et 
forts , respectés et redoutés dans la contrée. Plusieurs 
avaient servi la cause royale dans les guerres de religion 
dont le Bas-Poitou avait été longtemps le sanglant théâtre, 
et, depuis que les douceurs de la paix avaient succédé aux 
horreurs des discordes civiles, ces vaillants hommes 
n'ayant plus d'autres ennemis à combattre , couraient le 
cerf et le sanglier, bien persuadés , comme tout le monde 
l'était alors, que la chasse n'était pas seulement un 
exercice salutaire ; mais qu'elle devait faire partie de l'é- 
ducation d'un gentilhomme. 

L'un des frères, Antoine Baudry de Saint-Gilles d'Asson 
dont il va être question ici, ne s'était pas borné à l'art 
cynégétique ; il y avait ajouté trois années de théologie en 
Sorbonne, savait du grec, avait des lettres, et devait se 
trouver quelque peu dépaysé au milieu de gentilshommes 
qui connaissaient beaucoup mieux la langue du roi Phœbus 
et celle de Jacques du Fouilloux, que les poésies d'Homère 
et la philosophie d'Aristote. 

Esprits cultivés, demeurant porte à porte, de Hillerin et 



_ 40 ~ 

Antoine Baudry d'Asson se recherchèrent et ne tardèrent 
pas h se comprendre. Les bonnes œuvres du prêtre, son 
esprit d'humilité, en même temps que sa foi vive et pro- 
fonde, firent une grande impression sur Tàme du chasseur. 
Pour l'arracher au monde, de Hillerin ne se contenta pas 
des bons exemples qu'il lui donnait et de ses exhortations; 
il appela à son aide le grand docteur en Sorbonne, dont le 
dernier écrit passionnait et passionna longtemps après la 
France tout entière. Arnauld venait de publier le livre de 
la fréquente Communion. On ne se douterait guère qu'un 
livre qui partagea le clergé du royaume, qui, pendant que 
Tordre entier des jésuites se soulevait contre sa doctrine , 
recevait l'approbation de seize évoques, de vingt docteurs 
et des curés de Paris ; un livre dont la lecture , dans une 
des assemblées des évoques de la province d'Ausch, fut re- 
commandé aux fidèles avec des éloges extraordinaires et 
dont Pascal ne pouvait parler sans admiration , dut , en 
partie, sa naissance à deux grandes dames , qui, l'une et 
l'autre voulaient faire leur salut, mais dont la première 
prétendait qu'on pouvait arriver au ciel par un chemin 
semé de fleurs, tandis que la seconde disait qu'il fallait 
qu'il fût hérissé d'épines. C'étaient M"»" de Sablé et de 
Guémené. 

M™® de Sablé avait pour directeur un jésuite , suivant 
son goût pour le monde. Peut-on recevoir la communion 
en allant au bal et au spectacle, lui demandait-elle ? Cer- 
tainement, répondait l'indulgent confesseur, le sacrement 
de l'eucharistie possédant la vertu de ramener le pécheur, 
on doit approcher d'autant plus souvent de la sainte table, 
qu'on s'égare davantage. Un pareil casuiste convenait fort 
à M"^® de Sablé. Danser la nuit et communier le lendemain, 
satisfaire à Dieu et au plaisir, pouvait-on demander rien de 
mieux ? 



- 41 - 

Le directeur de M"« de Gaémené ne renlendail pas 
aiDsi. L'eucharistie, disait-il, est un sacrement qui demande 
tant de sainteté, que ce serait le profaner que de le rece- 
voir avec un cœur impur et une âme non repentante. 

Cette controverse entre deux prêtres dont la doctrine 
était si opposée, arriva, par la bouche de leurs belles 
pénitentes, jusqu'à Port-Royal, oii elle causa un grand 
scandale à l'endroit du directeur si accommodant et si facile. 
Arnauld prit la plume pour lui répondre. A vrai dire, ce 
fut plutôt l'occasion que la cause de la composition de son 
livre. La question n'était pas nouvelle, et l'abbé de Saint- 
Cyran, dont les doctrines étaient restées en grande faveur 
à Port-Royal, l'avait résolue dans le sens le plus restreint. 
De Hillerin mit entre les mains de Baudry de Saint-Gilles 
d'Asson, le livre de la fréquente Communion, en l'enga- 
geant à se bien pénétrer des vérités sévères qu'il ren- 
fermait. 

La victoire d' Arnauld fut complète. 

Bien qu'il aimât le monde et qu'il y fût fort goûté, 
surtout à cause de son talent de musicien; bien qu'il fût 
bénéficier, possédant deux chapelles et un prieuré, les deux 
chapelles à la nomination de sa famille et le prieuré dépen- 
dant de l'abbaye de Geneston, propriété de Pontchâleau, 
avec lequel il avait déjà des relations d'amitié, Baudry 
d'Asson , après avoir fait ses adieux à sa famille , vint un 
jour prier de Hillerin de le conduire à Port-Royal. C'est ce 
qu'attendait l'ancien curé de Saint-Mery. Plein du souvenir 
du prêtre qui l'avait tant aidé lui-même de ses conseils, il 
remit son jeune ami entre les mains de Singliu; le pénitent 
se trouva digne du confesseur (1). 

(1) Je me suis demandé bien souvent, si, dans le cas où Baudry d'Asson, 
avant de prendre la grande résolution que nous venons de faire connaître , 
aurait cru devoir demander un conseil à son évéque , comme la chose a pu 



— 42 - 

Du jour ou il s'était enfermé dans le prieuré de Saint- 
André, de Hillerin , non-seulement avait renoncé à la pré- 
dication, comme nous Tavons déjà dit, mais aussi à toutes 
les autres fonctions sacerdotales, se croyant indigne de les 
remplir. Absorbé de plus en plus dans la prière et le 
recueillement, il ne se décida à faire enlever une tumeur 
qu'il avait au genou, que parce qu'elle Tempéchait de s'a- 
genouiller devant l'image de Dieu. L'opération fut si 

avoir lieu, s'il eût rencontré du côté de ce prélat une grande opposition, j'ai 
de fortes raisons de penser le contraire. Dans ce moment, Tordre des jésoites 
n'était pas en odeur de sainteté auprès du Chapitre de Luçon , et toute 
recrue que faisait Port-Royal ne devait pas lui être désagréable. Je fournis, 
à l'appui de ce que j'avance, une lettre fort curieuse extraite du recueil 
de Mlle Périer, recueil que l'on trouvera à la bibliothèque Richelieu, départe- 
ment des Manuscrits. 

Réponse du Chapitre de Luçon, à une lettre de MM. les 
Chanoines de la cathédrale de Clermont, en Auvergne, 
1656i 

« Messieurs, Nous voudrions être assez heureux pour pouvoir contribuer 

>i aux justes desseins que vous avez pour le maintien de votre illustre Com- 

» pagnie, par la vôtre du 5 mai, dont il vous a plu nous honorer. Nous nous 

M ressentons si fort vos obligés de la croyance qu'avez en notre zèle, que 

M nous voudrions être assez avantagés pour vous en donner des preuves ir- 

» réprochables, et de l'inclination que nous avons pour contribuer à l'accom- 

» plissement de vos saintes intentions, pour secouer le joug que les laïques 

» veulent vous imposer; et à l'éloignement des révérends Pères jésuites 

» de votre ville, et d'autant plus que ce sont des personnes qui semblent 

» n'avoir pour but que la destruction de la hiérarchie ecclésiastique, et de 

» ternir la gloire des communautés célèbres, abusant de la crédulité des peu- 

» pies et du prétexte de l'utilité publique, pour s'introduire dans les lieux qu'ils 

» croient leur être avantageux. Nous avons jusqu'à présent, grâce à Dieu , 

» eu un bonheur que ces révérends Pères à qui rien n'est impossible , n'ont 

» rien eu à démêler avec nous , ni nous avec eux , pour l'établissement en 

» ce lieu ; içeux n'ayant pas jugé que Luçon qui est un lieu de tout temps 

» fort afiOigé de misères, et qui a été le théâtre de la guerre des Huguenots, 



— 43 — 

craellc, qu'après l'avoir subie, il déclara qu'il n'aurait pas 
le courage de s'y soumettre une seconde fois, dans le cas 
où elle redeviendrait nécessaire. Heureusement qu'il ne fut 
pas mis à cet épreuve, et, qu'après de grandes souffrances, 
il guérit radicalement. 

La retraite qu'il avait choisie, comme lieu de pénitence, 
ne lui suffisait plus ; ses visites à Port-Royal se multi- 

» fut capable de quoi satisfaire leur charité sans limite, qui est de s^appro- 
» prier tout pour la plus grande gloire de Dieu; ils ont toutefois eu assez 
» d'adresse par des menées secrètes, pour nous obliger par cy-devant , à 
» leur arrenter quelques domaines d'un bénéfice qui est la prévôté de Fon- 
» tenay, un des premiers de notre église, et parce que les lieux qu'ils 
» demandaient étaient fort éloignés de nous, et qu'ils devaient autant et plus 
» que la chose ne valait ; dans l'appréhension qu'en leur refusant , ils ne 
» s'approchassent de nous, nous leur accordâmes volontiers ; et ayant vu 
» cette première facilité, ils s'étaient persuadés que le dessein de s'établir 
» parmi nous, leur succéderait aisément ; ils i^ntreprirent il y a deux ans 
» ou environ , de faire changer le bien de ladite prévôté , qui est à leur 
» approche et à leur commodité , pour quelque bien sis aux environs de 
» Luçon, qui pouvait valoir les trois quarts moins que ce qulls demandaient, 
» sans considérer les avantages qu'ils en retireraient et les torts que nous en 
» recevrions, le tout à l'intention de réunir ledit bien et ledit bénéfice à leur 
» corps et société, ainsi qu'ils demandèrent peu après à Mgr notre évéque», 
» par une requête qu'ils lui présentèrent à cet effet, dont ils terminaient : Si 
» mieux n'aime mondit seigneur, unir ladite prévôté au corps desdits Pères 
» jésuites. Lequel dessein ayant été découvert, et eux voyant qu'ils n'y pou- 
» vaient réussir, se désistèrent de leur poursuite téméraire, ce qui nous 
» obligea à nous roidir contre une entreprise si inou!e à laquelle nous 

» n'avons pas ouï parler depuis » 

A la même demande, le Chapitre de Nantes fit une réponse aussi hostile 
aux Jésuites. Rappelons encore que Pierre Nivelles, alors évéque de LuQon, 
fut un des rares prélats qui refusèrent leur signature à la lettre par laquelle 
cinq archevêques et évêques déféraient au Pape qui les condamna , les cinq 
fameuses propositions de Jansénius. On lit enfin, dans le journal de Baudry 
d'Asson, que Ruchaud , chanoine théologal de Luçon, refusa de signer la cen- 
sure contre Amauld. 



~ 44 - 

pliaient, et, chaque année, il s'y rendait comme à la source 
d'où s'échappait l'eau vivifiante dont son âme était altérée. 
Ce fut dans un de ces voyages qu'il fut frappé d'une 
maladie qui le conduisit rapidement au tombeau. Une de 
ses dernières pensées fut pour Fontainre, auquel il légua 
les œuvres de saint Augustin, objet de ses longues médita- 
tions. 11 mourut le 14 avril 1669, sur la paroisse de 
Saint-Jacques le Haut-Pas, oii, suivant son désir, il fut 
enterré aux pieds de Saint-Cyran. Son cœur fut transporté 
dans une des chapelles de Port-Royal, et le docteur Hamon 
lui fit cette épitaphe : 

Hic jacet cor Jacobi d'Hillerin, olim parochi meridici, 
qui cum magno omnium plausu evangelium, memor 
domini Jesu, qui cœpit facere et docere, raro sed utili 
exemplo , ad originem fidei reversus , pœnientiam agere 
maluit quàm prœdicare. Cum deum elegit ad quietem so- 
litudinis vocantem a mundo abjectus est, et amissa 
plusquam sex decem millia librorum annui reditus, ut 
fructuosior esset amor pauperum damno conjunctus, 
si damnum est amittere peritura et perdentia, tanti 
beneficii recordatio, nunquam intermissa, et sœpe cum 
lacrymis fidei et charitatis memorabat quantum dea 
deberet, qui tam vili et tam facili jactura contractus, 
regnum cœlorum obtulit non merenti (1). 

(1) Ci-glt, le cœur de Jacques de Hillerin, de son vivant, curé de la 
paroisse de Saint-Mery. Au moment où il prêchait Févangile aux applaudisse- 
ments de tous ceux qui venaient Tentendre, se rappelant que le Christ avait 
fait précéder sa parole par des actes, et revenu à la source de la foi, il pré- 
féra, exemple bien utile et bien rare, faire pénitence que briller dans la 
chaire. Lorsqu'il eût entendu la voix de Dieu qui l'appelait au repos de la 
solitude ; bravant le mépris des hommes , il abandonna plus de seize mille 
livres de rente, pour que, devenu pauvre par cette perte, si toutefois Ton 
peut appeler perte, l'abandon de biens périssables et qui peuvent empêcher 
notre salut, son amour pour les malheureux lui fut méritoire. Le souvenir 



- 45 — 

Charles de Hillerin ue s'est pas borné à édifier les 
fidèles par les longues années de sa pénilence. Avant de 
se retirer dans le prieuré de Saint-André, il avait composé 
un livre ayant pour litre : L^ç Grandeurs du verbe in- 
carné. Ce livre, au dire de Dreux du Radier, pourrait bien 
n'être qu'un abrégé de celui que son oncle avait publié 
sur le même sujet. 

Nous avons interrompu notre récit au moment où l'or- 
gueil de la naissance et de la richesse, faisant place, dans 
son âme, h l'ardeur de la foi, Baudry d'Asson renonçait au 
rang qu'il pouvait occuper dans le monde, pour venir, au 
sein d'une célèbre abbaye, s'humilier devant Dieu. 

Pour lui, les biens de la terre n'avaient plus de prix ; il 
aspirait à la pauvreté comme d'autres aspirent à la fortune. 
Aussi, en entrant à Port-Royal, quitla-t-il un de ses béné- 
fices dépendant de l'abbaye de Geneston, dont il fit la remise 
aux chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, au prix d'une 
modique pension de 800 livres. Quant aux deux chapelles 
qu'il possédait, il n'eut pas demandé mieux que de s'en 
démettre ; mais comme sa famille en nommait les titu- 
laires et qu'il craignait qu'elles ne fussent données, con- 
trairement à ses intentions, il se décida, bien à regret, à 
les garder, abandonnant aux pauvres leur revenu dont il 
ne voulut pas toucher une obole. 

Port-Royal touchait à ses jours d'épreuves et de luttes. 
Si la mort de Richelieu, en ouvrant à Saint-Gyran les 
portes de Vincennes, lui avait rendu une liberté dont il ne 
devait pas jouir longtemps, puisqu'il mourut quelques mois 
après sa délivrance, les colères allumées ne s'étaient point 

d'un si grand bienfait ne s'effaça jamais de son àme, et, dans l'ardeur de sa 
foi et de sa charité, il rappelait avec larmes, combien il devait être recon- 
naissant envers Dieu, qui, satisfait d'un si léger sacrifice, lui avait ouvert, 
sans qu'il en fût digne, le royaume des Cieux. 



- 46 — 

éteintes. J'ai déjà parlé du soulèvement que le livre de la 
fréquente Communion avait produit au sein d'un ordre 
célèbre et de toutes les attaques dirigées contre les doc- 
trines d'Arnauld. Dominées par une compagnie qui ne 
cessait de répéter que Port-Royal était un nid d'hérésies, 
la Cour, la reine en particulier, étaient devenues, pour tout 
ce qui appartenait à cette maison, des adversaires aveu- 
glément passionnés dans leur haine. 

S'il comptait des ennemis puissants et nombreux, Port- 
Royal ne manquait pas non plus de chauds partisans. Les 
curés de Paris, et, à leur tête, le célèbre coadjuteur, n'a- 
vaient pas hésité à prendre hautement sa défense. En dehors 
du clergé, les hommes les plus distingués, parmi lesquels 
on rencontrait principalement des magistrats, ne craignaient 
pas de faire connaître publiquement toute l'estime qu'ils 
portaient à une maison qui renfermait dans son sein des 
personnages d'une grande vertu et d'un grand talent. SI 
l'on contestait la parfaite orthodoxie de leurs doctrines, 
personne, en effet, n'aurait osé nier que les solitaires de 
Port-Royal ne fussent des hommes convaincus, et qu'il ne 
se trouvât parmi eux des savants et des écrivains du pre- 
mier ordre. Tous n'y étaient pas entrés dès leur enfance, 
ainsi que l'avaient fait Sacy et NicoUe; avant de s'y ren- 
contrer, beaucoup avaient suivi, dans le monde, des voies 
différentes. Les uns, comme Lemaître, avaient été l'honneur 
du barreau ; d'autres, comme d'Andilly, d'habiles politi- 
ques qui ne dépouillèrent jamais la robe de courtisan ; 
d'autres, comme Ârnauld , de célèbres docteurs en théo- 
logie; de braves militaires, enfin, avaient quitté l'épée 
pour venir y porter la croix. D'ailleurs, ils ne conservaient 
aucune distinction propre à rappeler le rang qu'ils avaient 
occupé dans la société. On y voyait confondus des princes, 
des ducs, des geqtilshommes de grande maison, des bour-- 



- 47 - 

geois et des enfanta du peuple. Il en fut de même des 
plus grandes dames, dont quelques-unes ne rougirent pa^, 
ainsi que le fit une princesse de sang royal, de porter des 
haillons, après s'être revêtues longtemps de brillantes 
parur€|8u Désenchantés des vanités du monde, tous venaient 
chercher, dans une vie nouvelle, le calme de Tâme et le 
repos de la conscience. Ils ne devaient pas tarder à se 
voir poursuivis, avec un archarnement extrême, par ceux 
auxquels ils abandonnaient les grandeurs et les richesses. 

Les heures de la prière, de l'enseignement et de l'étude, 
n'absorbaient pas tous les instants des solitaires de Port- 
Royal ; ils consacraient leurs loisirs et leurs récréations à 
des travaux manuels. Le plus grand nombre se livrait à la 
culture des champs et des jardins. Ils faisaient les foins, 
coupaient les blés, émondaient les arbres, récoltaient les 
fruits, semaient les grains, labouraient la terre; souvent 
vêtus d'un cilice et ceints d'une chaîne de fer. (1) 

Quelques-uns avaient des emplois plus humbles encore. 
M. Jankins, gentilhomme anglais, était portier ; M. de 
Gibron faisait la cuisine ; M. Deschamps-Deslandes était 
garde ; M. Giroult de Bissé servait les hôtes ; le docteur 
Hamon, quand il ne soignait pas les malades, tricotait des 
bas. 

Baudry d'Asson fut placé à Port-Royal des Champs , où 
il cumula, au dire de dom Rivet, l'état de menuisier avec 
celui de savetier. 11 se fit construire, dans le jardin^ un 
petit logis couvert de chaume, qu'en raison du nom qu'il 
portait, on appela le palais de M. de Saint-Gilles. Le châ* 
telain y apporta sa gaieté, son entrain, sa bonne volonté 
et une rare aptitude à toute chose. Son activité fut mise à 
profit, et il ne tarda pas à être chargé de la direction de 

(1) Nécrologe de Port-Royal. 



.- 48 — 

tous les travaux agricoles de l'abbaye,* dont il devint comme 
rinteudanl. En même temps, il s'occupait des affaires parti- 
culières des religieuses, leur rendait mille services, était 
l'homme indispensable de la maison. Depuis 1686, les reli- 
gieuses avaienl quitté Port-Royal des Champs pow venir 
habiter Porl-Royal de Paris. Quoique résidant d'ordinaire 
h son palais de Saint-Gilles, Baudry d'Âsson venait à Paris 
toutes les fois que les intérêts de la communauté ou ceux 
des sœurs en particulier y rendaient sa présence néces- 
saire, -c'est-à-dire fort souvent (1). 

Cette vie si occupée ne lui paraissait pourtant pas assez 
méritoire. Il croyait que, pour un pécheur tel que lui, la 
règle de la maison était trop douce et que sa pénitence ne 
pouvait y être qu'imparfaite. Bien qu'il ne mangeât pas de 
viande et ne bût du vin que rarement, il lui suffisait d'y 
être autorisé pour penser que toutes les sensualités étaient 
à sa portée. Port-Royal n'était donc pas absolument la 
retraite suivant son désir ; il lui fallait des jeûnes plus 
longs que ceux qui lui étaient imposés, des privations plus 
grandes, des mortifications plus nombreuses, une soumis- 
sion plus absolue. L'abbaye de Saint-Cyran, où la règle 
était plus sévère , lui convenant davantage ; il fit des 
démarches pour y entrer. Mais l'abbé Barcos, directeur de 

(1) Le nom de Baudry d'Asson a été conservé à Port-Royal des Champs. 
On Ty trouve, dans la meilleure compagnie, à la maison des Granges, sur la 
façade du côté du jardin, où Ton peut lire Tinscription suivante : 

DE 1648 A 1679. 

ONT HABITÉ CETTE MAISON SOLITAIRE : 

A. ARNAULD. v^tIId^^* ^' »'^NDILLY. 

B. PASCAL. VITARU. ^^ LUZANCV. 

L.-M. SAC Y. î!/!tr/,» DE PONTIS. 

J. HAMON. p NICOLE '^^ ^'**^^- 

DE SÊVIGNÉ. ]' lll'l^l' JENKINS. 

DE SERICOURT. [' ,''J:.' DE BESSY. 

DE PONT-CHATEAU. ^^^ [^cilol' «ESLANDES. 



— 49 — 

cette maison, qui, d'abord, avait bien accueilli sa demande, 
ayant appris combien il serait difficile de le remplacer à 
Port-Royal , le détourna de l'idée qu'il avait de l'aban-^ 
donner. 

Ce n'était pas seulement comme régisseur de la maison 
des Champs et comme l'homme d'affaires des religieuses 
que Baudry d'Asson avait su se rendre utile; la guerre 
sourde que depuis longtemps un certain monde faisait à 
Arnauld et à ses amis, venait d'éclater, et il devenait néces- 
saire d'avoir sous la main un homme actif, propre à tout, 
prêt à tout, un homme au poil et à la plume, sufvant l'ex- 
pression de Fontaine. A Port-Royal , il n'y eut qu'une 
voix pour confier cet emploi à Baudry d'Asson. 

De ce jour, il devint l'agent principal de la maison et 
rien ne s'y fit sans sa participation. Pour déjouer les 
recherches de la police dont les agents l'épiaient sans cesse , 
quand il sortait de Port-Royal, il quittait l'habit religieux 
pour reprendre Tépée de gentilhomme , et , si l'évoque de 
Luçon s'en plaignait, il répondait que de puissants inté- 
rêts lui faisaient un devoir d'agir de la sorte. Rompu aux 
afiaires, il tenait tôte aux procureurs, et, lorsqu'un arrêt 
du Ghâtelet menaçait sa liberté, il ne s'effrayait pas pour si 
peu de chose. 

Jansénius était mort en 1638, laissant un livre fameux, 
VAugustinus, livre publié seulement en 1640, et dont l'ap- 
parition fit naître tant d'orages au sein de l'Église. L'au- 
teur expliquait, à sa manière, la doctrine de saint Augustin, 
touchant la grâce, le libre arbitre et la prédestination ; il 
prenait corps à corps le jésuite Molina, dont le nom passa 
à ses partisans, comme Jansénius donna le sien à ses 
adeptes. 

Les molinistes trouvèrent dans ce livre cinq propositions 
hérétiques, propositions restées célèbres. Elles furent con- 

4 



— 50 — 

damnées une première fois, en 1658, par le pape Innocent X, 
et une seconde, en 1656, par le pape Alexandre VIL Tous 
les évoques reçurent la bulle de condamnation , même le 
cardinal de Retz, qui, en raison de ses anciennes relations 
avec Port-Royal, avait d'abord hasardé quelques timides 
objections. 

Jansénius avait élé l'ami de Saint-Cyran ; presque tout 
Port-Royal, et en particulier Arnauld «l Nicolle, prirent 
chaleureusement sa défense , niant avec énergie que les 
cinq propositions se trouvassent dans son livre, et cher- 
chant à prouver que ce que la bulle condamnait dans 
VAugustinus, avait été mal compris. Les jésuites maintin- 
rent leurs accusations, et alors s'alluma cette guerre ou 
se mêlèrent tant de passions , guerre dont les péripéties 
furent, pour les religieux et les religieuses, l'exil, l'empri- 
sonnement, la persécution ; et qui, après une paix plus appa- 
rente que réelle, eut pour dénouement la démolition des 
bâtiments de Port-Royal, la violation des tombeaux et la 
dispersion des cendres qu'ils contenaient. 

Arnauld, que le livre de la fréquente Communion avait 
déjà brouillé avec les jésuites, venait, par la publication de 
deux apologies de Jansénius, de soulever contre sa personne 
toutes les colères de la Cour, que dominait Letellier. Ses 
ennemis se donnèrent tant de mouvement qu'ils obtinrent 
que l'affaire serait jugée en Sorbonne. Pendant que l'on 
instruisait son procès, les pamphlets les plus grossiers et 
les plus injurieux le dénonçaient à ses juges et à l'opinion 
publique. Un jour qu'il se trouvait avec ses amis de Port- 
Royal et qu'il était question, entre eux, de ces indignités : 
— Comment, lui dirent-ils, vous laissez-vous attaquer 
ainsi sans vous défendre ? — A l'insistance qu'ils y mirent, 
Arnauld promit d'entrer dans l'arène et de soutenir la lutte. 
Quelques jours après, l'auditoire était au complet. Arnauld 



- 51 - 

donna lecture de sa réponse, et Ton pense avec quelle reli- 
gieuse attention elle fut écoutée. Mais un personnage aussi 
grave ne convenait pas au genre de polémique qu'exigeait 
la circonstance. Cette arme si puissante, en France, qu'elle 
reste presque toujours victorieuse quand elle est habile- 
ment maniée, l'ironie, ne lui était pas familière. Le grand 
théologien aurait cru déroger en s'en servant ; il ne voulait 
devoir son triomphe qu'à la froide raison. Il arriva que ses 
arguments en forme et sa logique un peu lourde laissèrent 
son auditoire froid et mécontent. Arnauld s'en aperçut, el, 
loin de s'en offenser : — Je savais bien, dit-il, que je ne 
ferais rien de bien. — Puis, se tournant vers Pascal : 
— Mais vous, qui êtes jeune, qui êtes curieux, vous devriez 
faire quelque chose. 

Pascal ne faisait pas alors partie de Port-Royal ; mais 
il en était un des habitués, et, dans cette circonstance, il 
avait été appelé comme un écrivain puissant dont les 
conseils n'étaient pas à dédaigner. Pressé par les encoura- 
gements de chacun , il accepta la proposition qui lui était 
faite, se mit à l'œuvre, prit jour pour une autre réunion, 
et, à l'heure convenue, se présenta armé de sa première 
Provinciale. 

Le style en était si nouveau à Port-Royal, que Singliu, 
dit-on, en fut presque scandalisé. Tous n'eurent pas les 
mêmes scrupules. Ils saluèrent de chauds applaudissements 
une œuvre où, sous la forme la plus heureuse, la raillerie 
fine et mordante s'alliait à la plus haute éloquence. Il n'entre 
point dans mon sujet d'examiner si, comme on l'a prétendu, 
Pascal, pour les combattre victorieusement, n'a point prêté 
à ses adversaires des doctrines qui n'étaient pas les leurs, 
s'il a toujours été d'une entière bonne foi et si ses attaques 
n'ont pas été passionnées. Voltaire, qui ne peut pas être 
suspect de partialité eu faveur des jésuites, s'exprime ainsi 



— 52 — 

en parlant des Provinciales: « Il est vrai que ce livre por- 
» tait sur un fondement faux, ou attribuait adroitement à la 
» société des opinions extravagantes de quelques jésuites 
» espagnols et flamands. On tâchait, dans ces lettres, de 
» prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre 
» les mœurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune 
» société, n'a jamais eu ni pu avoir. Mais il ne s'agissait 
» pas d'avoir raison , il s'agissait de divertir le public. »> 
Ce dernier succès fut complet. Tous ceux qui les ont lues 
ne peuvent, en effet, s'empêcher de convenir que les Lettres 
à un Provincial sont un livre unique, le modèle du genre. 
Dès le premier jour, la fameuse satyre Ménippée se trouvait 
bien distancée , et , quoique depuis le pamphlet ait pris des 
allures vives et hardies, que les plus grands écrivains 
n'aient pas dédaigné d'y avoir recours, on ne trouve rien 
de comparable, ni sous la plume de Beaumarchais, ni sous 
celle de Courrier, ni sous celle de Proudhon. 

Mais ce n'était pas tout que de les avoir composées, il fal- 
lait encore trouver un imprimeur qui voulût bien les publier, 
et des agents qui ne craignissent pas de les répandre. Ce 
soin fut confié, pour les trois premières, à Baudry d' As- 
son, à Périer, beau-frère de Pascal et à Pontchâteau. 
Dans son curieux recueil manuscrit , M"« Périer raconte 
qu'elles furent imprimées au collège d'Harcourt, aujour- 
d'hui collège Louis le Grand, par les soins de M. Fortin, 
principal de cet établissement. Il est certain qu'elles le 
furent également ailleurs. 

A l'immense succès qu'obtint la première lettre, on doit 
penser quel cri de colère s'éleva dans le camp des ennemis 
de Port -Royal. Tous les yeux de la police se tournèrent de 
ce côté, car, bien que le pamphlet ne portât ni nom 
d'auteur, le pseudonyme de Montalte ne parut que plus 
tard, ni nom d'imprimeur; personne ne doutait qu'il ne 



' 



— 53 — 

sortît de la célèbre abbaye. Le chancelier jura qu'il en 
aurait raison, et que, plutôt que de ne pas mettre la main 
sur les coupables, il résignerait sa charge. Aussi , quand 
après plusieurs jours, il vit ses recherches inutiles, il entra 
dans un tel accès de fureur, qu'il fallut le saigner, dit-on, 
jusqu'à sept fois. 

Pourtant toute la police était sur pied, et le lieutenant 
criminel Tardif se multipliait pour saisir la presse d'où 
sortait une aussi audacieuse publication. Port-Royal avait 
trois imprimeurs; la police courut chez Sabreux, l'un 
d'eux sur lequel se portaient principalement les soupçons, 
et arrêta sa femme et ses ouvriers. Mais, ni son interroga- 
toire, ni les perquisitions faites dans son imprimerie, 
n'apprirent rien de ce que le chancelier tenait tant à 
savoir. 

Pendant la visite que l'on faisait chez Sabreux , l'alerte 
avait été donnée chez les autres imprimeurs. Quand on se 
présenta chez Petit dont les presses étaient encore toutes 
fraîches de leur impression, les exemplaires avaient été mis 
en sûreté. Pas tous pourtant, car sa femme, au moment oii 
la police pénétra dans sa maison , en cacha toute une 
liasse sous ses vêtements. Le président Bellièvre, que la 
lecture de la Lettre à un Provincial avait fort égayé, ne mit 
pas grande ardeur dans ses recherches ; il se contenta d'ap- 
poser les scellés sur les presses de Petit, et lorsque le len- 
demain, un ouvrier lui apporta un exemplaire encore tout 
frais de la seconde lettre, exemplaire qu'avait sauvé la femme 
de Petit, il ne demanda pas mieux que de croire qu'une 
presse, sous les scellés de la veille, n'avait pas pu fonctionner 
pendant la nuit, et il se hâta de les lever; ravi d'ailleurs 
qu'il était d'avoir eu la primeur d'un écrit aussi piquant , 
et de rire aux dépens des bons Pères. 

Si cette déconvenue augmenta l'irritation de la police , 



— 54 - 

on pense bien qu'elle ne découragea pas Tauteur qu'on ne 
pouvait atteindre. Pascal continuait donc la composition de 
ses lettres, et, avant qu'elles fussent portées à l'inapres- 
sion , les communiquait à ses amis de Port*Royal qui lui 
avaient préparé la besogne en recherchant tous les maté- 
riaux dont il avait besoin. Elles étaient relues et embellies 
par Arnauld et Nicolle {i), avant d'être livrées à la publi- 
cité. Pascal prolongeait sa visite et le plus souvent dînait à 
Port-Royal. Parmi les personnes qui étaient dans le secret , 
Baudry d'Âsson cite l'abbé de Rancé, devant lequel on ne 
se gênait pas. Ce ne fut que plus tard que de Rancé rompit 
avec Port-Royal. 

Dans ses trois premières lettres, Pascal s'était principale- 
ment attaché à justifier Ârnauld et Port-Royal ; mais, à 
partir de la quatrième, quittant la défense pour l'attaque , il 
avait traduit la morale des jésuites devant l'opinion publi- 
que ; et, pour que personne n'en ignorât, aussitôt qu'une 
lettre paraissait, elle était immédiatement, sous un nom 
étranger, traduite en latin par Nicolle. Quelques jours après 
elle paraissait en anglais, en allemand, en espagnol, en 
italien, et faisait ainsi le tour de l'Europe. 

La Fontaine l'a dit : 

La contrainte est un charme, on dit qu'elle assaisonne 
Les plaisirs 

Ces plaisirs nous les avons tous connus de nos jours. Rien 
ne sert de brûler lès livres, ils renaissent de leurs cendres, 
et tel écrit, répandu en secret de la main à la main, a été 
plus recherché que s'il avait paru à l'étalage d'un libraire. 

Baudry d'Asson , après avoir veillé à l'impression des 
lettres, ne se ménageait pas pour les répandre. Tel en re- 
cevait des paquets en Bretagne , tel en Poitou, tel encore à 

(1) Journal de Baudry d'Asson. 



— 55 - 

l'armée, comme le maréchal Fabert, sans qu'il pût deviner 
la main qui les lui envoyait. 

Ce n'étaient pas seulement les gens du monde, les beaux 
esprits, M"® de Sevigné en tête, qui s'étaient déclarés favo- 
rables aux Provinciales; le cardinal Mazarin en avait ri de 
bon cœur, pendant que les curés de Rouen et de Paris, 
prenant la chose plus au sérieux, demandaient que la 
morale relâchée des jésuites fut poursuivie et condamnée à 
l'assemblée générale du clergé. 

Cette manifestation sur laquelle on ne comptait pas , 
modéra un peu l'ardeur de la police. Baudry d'Asson, seul 
maintenant à s'occuper de l'impression des Provinciales et 
à en corriger les épreuves , nous a laissé à ce sujet une 
note assez curieuse. 

16 août 1656. 

« Depuis environ trois mois, c'est moi qui immédiate- 
» ment ai fait imprimer par moi-môme, les quatre dernières 
» au Provincial, savoir les 7®, 8®, 9® et 10®. D'abord il fal- 
lait fort se cacher, et il y avait du péril; mais depuis deux 
» mois, tout le monde et les magistrats eux-mêmes, pre- 
• nant grand plaisir avoir dans ces pièces d'esprit, la morale 
» des jésuites naïvement traitée, il y a eu plus de liberté 
» et moins de péril , ce qui n'a pourtant pas empêché que 
û la dépense n'en ait été et n'en soit encore considérable. 

» Mais M. Arnauld s'est avisé d'une chose que j'ai utile- 
9 ment pratiquée : c'est qu'au lieu de donner ces lettres à 
» nos libraires Sabreux et Despretz, pour les vendre et en 
» tenir compte , nous en faisons toujours de chacun douze 
rames qui font six mille, dont nous gardons trois mille. 
» Nous les vendons aux libraires ci-dessus à chacun quinze 
» cents, pour un sol la pièce, et ils les vendent eux, deux 
9 sols six deniers et plus-, par ce moyen, nous faisons 
» cinquante écus , qui nous payent toute la dépense de 



- 56 — 

» Timpression et plus; et ainsi, nos trois mille ne coûtent 
» rien et chacun se sauve. » 

Les salons où les Lettres au Provincial étaient le mieux 
accueillies, élaient ceux de l'hôtel de Nevers, dont M™« du 
Plessis, la divine Âmalthée, faisait les honneurs avec une rare 
distinction. Le Père Rapin nous apprend que parmi les habi- 
tués de la maison, on remarquait Henri de Barillon, le futur 
évéque de LuQon. Ce prélat, sur son siège épiscopal , resta 
Adèle aux doctrines de Jansénius , et il y a lieu de penser 
qu'avant de s'y asseoir, les relations qu'il entretenait avec 
Port-Royal, le mirent en rapport avec Baudry d'Asson. 
Celui-ci n'avait dës-lors aucune raison de lui cacher la part 
qu'il prenait à la publication d'une œuvre dont on s'arra- 
chait les pages. 

Quelque adresse qu'eût mis Baudry d'Âsson à déjouer les 
manœuvres de la police, ses démarches n'avaient pas été 
tellement secrètes qu'elle n'en eût appris quelque chose. 
Elle lui en gardait donc rancune et était bien décidée à 
prendre sa revanche à la première occasion. Il vint un jour 
où le lieutenant de police s'imagina qu'il tenait en main sa 
vengeance. Cette fois , c'était moins des Provinciales qu'il 
s'agissait que des relations que l'on supposait exister entre 
Port-Royal et le cardinal de Retz. Â la mort de son oncle, 
des hommes influents, aujourd'hui religieux de la célèbre 
abbaye , avaient emporté pour lui l'archevêché de Paris. 
Retz s'en était toujours montré reconnaissant , et , en 
maintes occasions, il les avait défendus. Mais le cardinal 
Mazarin, si disposé à ne pas prendre au sérieux la colère 
des jésuites contre les Provinciales, n'entendait pas raillerie 
à l'endroit du fameux coadjuteur. N'ayant rien oublié des 
injures de la Fronde, il traitait en ennemis ceux qui , de 
près ou de loin, avaient tenu à cette faction et en particu- 
lier le fameux abbé de Gondi. N'était-ce pas ce prélat qui 



— 57 — 

avail été un des premiers instigateurs de la guerre ? N'a- 
vait-il pas été, pour moitié, dans les railleries que ne lui 
avait pas épargnées le vainqueur deRocroy, el si, réconcilié 
avec la Cour, Condé était aujourd'hui trop haut placé pour 
qu'il pût s'en venger, Villustrissimo signor faquino n'était 
pas sorti de sa mémoire , et à défaut du prince , sa colère 
retombait sur le cardinal, qui, étant dans les bonnes grâces 
de Condé au moment où il lui avait adressé cette insolence, 
en partageait la responsabilité. D'autres blessures mal 
cicatrisées lui saignaient encore au cœur. Il se souvenait 
de rhumiliation h laquelle il avait été en butte , quand 
forcé d'ouvrir lui-même, au grand Gondé, les portes de sa 
prison, il en avait été accueilli avec tant de dédain ; il se 
rappelait qu'au moment où hué parla populace, bafoué par 
les grands seigneurs el le Parlement, n'ayant que l'appui 
impuissant de la reine-mère, il avait été obligé de quitter 
Paris ; trois cents voitures occupées par les courtisans 
stationnaient à la porte de son ennemi, pour lui faire hon- 
neur. Depuis, il est vrai, les choses avaient bien changé, sa 
rentrée à Paris avait été un véritable triomphe. Accom- 
pagné du roi el de la reine, qui étaient allés au devant de 
lui, il était venu s'installer au Louvre où ses nièces l'avaient 
reçu avec une somptuosité royale, pendant que, par un 
de ces retours si fréquents de la fortune , le cardinal de 
Retz en sortait pour aller à Vincennes. Mais Mazarin avait 
le cœur d'un italien, sa victoire ne l'avait pas désarmé, el 
quoique son ancien ennemi, parvenu à s'échapper, errât à 
l'étranger et dût être un objet de compassion plutôt que 
de haine, le vindicatif ministre ne lui pardonnait pas et sa 
colère s'étendait sur tous ceux qu'il supposait lui être restés 
fidèles. 

Dans l'espérance de gagner Mazarin h leur cause , les 
jésuites et la police cherchèrent à lui persuader que les 



- 58 — 

auteurs et éditeurs des lettres gui Pavaient trop fait rire 
pour le fâcher , n'étaient pas autres que les amis de Tan- 
cien archevêque de Paris. Dans l'espérance de saisir des 
pièces à conviction, ils mirent donc, après quelques ralen- 
tissements, une nouvelle activité dans leurs recherches, et 
apostèrent des mouchards à la porte de toutes les impri- 
meries (1) ; ils apprirent, par eux, qu'une presse avait été 
achetée par des gens qu'ils supposaient dévoués à Port- 
Royal. De ce côté on n'était pas sans inquiétude. — « Chaque 
» matin les amis empressés de Port-Royal et entre autres, le 
» célèbre monsieur de Saint-Gilles, le jeune monsieur de 
» Pontchâteau, alors âgé seulement de vingt-deux ans, et dans 
» tout le zèle d'un néophyte encore à demi-mondain, se mul- 
D tipliaient pour recueillir les bruits , pour épier les plans 
» des adversaires , et ils donnaient l'alerte aux endroits 
» menacés » (^2). C'est ainsi qu'ils surent prévenir leurs 
amis des agissements de la police, et que ceux-ci eurent 
le temps de mettre en sûreté toutes les pièces qui pou- 
vaient les compromettre. 

Se croyant certain , cette fois , de mettre la main sur la 
presse qui lui était signalée , le lieutenant du prévôt de 
l'île avec nombreuse cohorte d'agents, d'archers et de 
libraires, se présenta dès quatre heures du matin à Thôtel 
Bonnier, pour y faire une perquisition. Cet hôtel apparte- 
nait à M. Lepelletier Deslouches, qui, depuis longtemps, 
était retiré à l'abbaye de Saint-Cyran. Il servait de demeure 
à cet abbé quand il venait à Paris. Après en avoir gardé 
toutes les issues, le lieutenant y pénétra, mais il ne trouva 
point la presse qu'il y cherchait. Il courut, dans la même 
intention, à Port-Royal des Champs; mais h on était pré- 

(1) Journal de Baudry d'Âsson. 

(2) M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal. 



~ 59 — 

venu et tout le monde se tenait sur ses gardes. A la demande 
du lieutenant, s'il n'y avait point une presse dans la maison, 
le religieux auquel il s'adressait lui répondit avec un 
grand air de bonhomie qu'il allait lui montrer la seule 
que possédât l'abbaye; puis, le conduisant au pressoir : 
— « Voilà, dit-il, nous n'en avons pas d'autre. » 

En ce moment, Baudry d'Asson était absent de Paris; 
il faisait, dans la compagnie de M. Lemaistre, un voyage 
à Clairvaux, pour y visiter le tombeau de saint Bernard (1). 
A peine était-il de retour à la maison des Champs , qu'un 
huissier, accompagné d'un commissaire de police , se pré- 
sentait à Port-Royal de Paris, demandant M. de Saint-Gilles. 
C'était en effet sous ce nom, beaucoup plus que sous celui 
de Baudry d'Asson, qu'on le connaissait à Paris. Le por- 
tier ayant répondu qu'il n'y demeurait pas , les gens de 
police firent une visite minutieuse , dressèrent un procès- 
verbal, et, avant que de s'en aller, remirent entre ses 
mains une assignation ou ajournement à comparaître à 
l'adresse de M. de Saint-Gilles. 

Baudry d'Asson fut bientôt informé de ce qui venait de 
se passer. Il apprenait en outre, par ses amis , que l'on 
devait bientôt trompeter celui pour lequel on avait laissé 



(1) C'était une coutume à Port-Royal, d'envoyer tous les ans une per- 
sonne à Clairvaux, dans Toctave de saint Bernard, pour y porter un papier 
signé des religieuses, parMequel elles demandaient à Dieu, par Tintercession 
de saint Bernard, quelques grâces particulières, selon les différents besoins de 
la maison. On mettait ce papier sur Tautel, pendant la messe. On appelait 
cette dévotion Vœu, à cause de la promesse qu'elles y faisaient de dire tous 
les jours quelques prières particulières pour obtenir les grâces qu'elles 
demandaient. (CËuv. du doct. Ârn. , t. i, p. 187; c. f. Quilbertenem. Chron. 
t. II, p. 214, etc.) ; extrait de l'appendice de la Vérité sur les Arnauld^ par 
Pierre Varoi, t.ii, p. 367.) 

Le voyage de Baudry d'Asson était-il fait dans cette intention ? 



— eo - 

un ajournement, par trois jours de marché consécutif, et 
à la porte de Port-Royal (1). 

A cette nouvelle , Arnauld d'Andilly , plus inquiet pour 
Baudry d'Asson qu'il ne Tétait lui-même, s'empressa d'écrire 
h Monseigneur Claude Auvry, évêque de Coutances, pour 
l'inrormer de ce qui se passait, le priant , dans les termes 
les plus pressants , d'user de son influence, afin d'arrêter 
les poursuites, s'il en était temps encore. L'évêque de Cou- 
tances s'empressa de se rendre chez le lieutenant civil, et, 
après quelques paroles indifférentes, l'entrelint de l'im- 
primeur des Provinciales et du libraire chez lequel on en 
avait trouvé un certain nombre d'exemplaires -, imprimeur 
et libraire que la police avait fini par saisir et qu'elle rete- 
nait prisonniers à la Bastille. Le lieutenant civil était fort 
animé contre les deux détenus ; il déclara à l'évéque qu'ils 
ne tarderaient pas à être jugés, — a H ajouta qu'ils avaient 
» enfin découvert le chef de tous les jansénistes, que c'était 
a un nommé Saint-Gilles qui avait fait tous les imprimés, 
» qu'il y avait quatre témoins contre lui, sur la déposition 
» desquels ils allaient lui faire son procès ; qu'il était ea 
» fuite, mais qu'ils le feraient trompeter sur les rues à 
» trois brie f s jours , et pendre en effigie devant la porte 
» de Port-Royal » (2). 

L'évéque se hâta de calmer cette colère, en se servant 
d'un de ces arguments tout puissants sur les agents subal- 
ternes que tourmente toujours le désir d'arriver à des em- 
plois supérieurs. — N'allez pas si vite, lui dit-il , je vous le 
conseille dans votre propre intérêt. Ce monsieur de Saint- 
Gilles contre lequel vous criez si fort, est un gentilhoname 
de fort bonne maison que vous ne connaissez pas et que 

(1) M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal. 

(2) M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal. 



^mi 



— 61 — 

moi je connais parfaitement. Que vous importe si le nonce 
ne lui pardonne pas d'avoir fait imprimer les Provinciales, 
ce n'est pas ce prélat qui dispose des places et des faveurs. 
Croyez-moi, vous ferez mai votre cour au cardinal, en at- 
tachant trop d'importance à une affaire qu'il regarde 
comme une bagatelle. Ah ! si vous aviez découvert une 
correspondance entre Port-Royal et le cardinal de Retz, ce 
serait bien autre chose; mais je suis sûr qu'il n'en existe 
pas. Le lieutenant civil ayant répondu qu'en effet il n'avait 
rien trouvé de semblable ; eh bien, reprit l'évêque, restez- 
en là, je parlerai moi-môme de cette petite affaire à M. le 
cardinal et h M. le chancelier. Cette conversation dont l'é- 
vêque de Coutances rendit compte à d'Andilly, arrêta, pour 
le moment, les poursuites dont Baudry d'Asson était l'objet ; 
mais sous l'influence d'incitations opposées, le lieutenant 
civil, peu de temps après, le décréta de prise de corps et 
le flt trompeter deux fois. — « Mais avant le troisième cri, 
» l'homme d'affaires de Port-Royal obtint un arrêt de dé- 
» fense au Parlement, et le fit signifier le jour même au 
» lieutenant civil » (1). 

L'évêque de Coutances s'était beaucoup trop avancé, en 
affirmant qu'entre Port-Royal et le cardinal de Retz , il 
n'y avait aucune relation. Si Messieurs de Port-Royal 
affectaient en toute occasion , les sentiments du plus pur 
royalisme, est-il bien sûr qu'au fond du cœur, ils n'eus- 
sent pas un secret penchant pour la Fronde, et que la 
cause de Mazarin eût toutes leurs sympathies? On pour- 
rait en douter en lisant dans le journal de Baudry d'Asson, 
au milieu de notes presque toutes relatives à Arnauld, un 
article politique très-curieux et fort édifiant à ce sujet. Il 



(1) Docteur Besoigne, Histoire de Port-Royal, 



- 6Î - 

est à la date du 9 août 1656 et a pour titre : — Levée du 
siège de Valenciennes et de irente-deitx édits. 

ce C'est une chose étrange, comme Ton s'est universelle- 
» ment réjoui en toute la France et surtout dans Paris, de 
» la levée du siège de Valenciennes, où Monsieur le prince 
» de Condé, à la tête de l'armée du roi d'Espagne, a forcé 
» les lignes, presque sans résistance, a fait prisonnier le 
» maréchal de la Ferté-Senelerre , gouverneur de Lor- 
» raine, grand tyran, défait entièrement le régiment des 
» gardes, et pris très-grand nombre de prisonniers, avec 
tout le canon et le bagage. 

» Le clergé, la justice et tout le peuple a témoigné 
» grande joie de cet accident , parce que les uns et les 
» autres étaient menacés d'oppression. On disait publique- 
» ment que si nos troupes eussent eu l'avantage, on devait 
» faire payer, au retour de la campagne, plusieurs édits, 
» les uns disent trente-deux, les autres soixante, dont l'un 
D était celui des aisés, qu'on disait déjà se monter è 
» cinquante millions. 

» Gela a donné lieu de faire, ou au moins de dire qu'on 
» a fait un placard qu'on m'a assuré avoir été affiché la 
» nuit à la porte de M. le chancelier, en ces termes qui 
» Tont allusion au cri qu'ont fait des gazettes dans les 
» rues : — Voici la défaite de trente-deux édits, par M. 
» le prince, devant Valenciennes. » 

N'oublions pas que nous sommes en 1656, et qu'à cette 
heure M™® de Longueville compte déjà des amis à Port- 
Royal. 

« La sœur du grand Condé, la reine de la Fronde, l'in- 
» trépide aventurière, celle qui prit plaisir à lutter contre 
» Anne d'Autriche, et qui balança la fortune de la monar- 
» chie, » (1) — M"® de Longueville enfin n'avait pas 

(1) Victor Cousin. 



- 63 ~ 

attendu que les outrages du temps fussent venus lui faire 
connaître le néant des choses humaines. Cette beauté sé- 
duisante pour les charmes de laquelle les hommes les plus 
illustres, oubliant leur serment de fidélité au roi , se dé- 
claraient prêts à faire la guerre aux dieux, songeait à 
revenir vers celui qu'elle avait tant offensé et avait des 
aspirations toutes célestes. Dès Tannée 1650, alors qu'elle 
n'a que trente ans et que sa beauté n'a encore rien perdu 
de son éclat, les lettres qu'elle écrit aux Carmélites du 
grand couvent de Paris , sont pleines de la confession de 
ses fautes. On y trouve, à chaque ligne, l'expression d'un 
profond repentir et le désir de faire pénitence dans l'hu- 
miliation et la retraite. La mort de sa mère , celle de sa 
fille, l'arrestation de ses deux frères survenue presque en 
même temps, n'avaient pas été pour peu de chose dans ce. 
commencement de renoncement au monde. D'après son 
aveu , elle avait été moins l'esclave des passions du cœur 
que de l'orgueil et de l'amour propre. Après que le temps 
eût commencé à calmer la grande douleur des pertes 
qu'elle avait faites, elle songeait encore à entrer aux Car- 
mélites et continuait sa correspondance avec les religieuses 
de celte maison. Mais lout-à-coup une rupture éclate entre 
la Cour et les princes , et la mondaine à demi convertie, 
reparaît sur le théâtre de ses premiers exploits. Elle se 
jette avec plus d'ardeur que jamais dans les horreurs de la 
guerre civile et dans les intrigues amoureuses, quitte La- 
rochefoucault pour le duc de Nemours qui l'abandonne 
pour M™® de Montbazon, a de la peine à se défendre dans 
Bordeaux, où, aidée de son frère, le prince de Conti, elle 
cherche en vain à ranimer la Fronde qui s'éteint, et voit 
sa cause perdue, en même temps que la foule des adora- 
teurs qu'elle avait tenu si longtemps enchaînée, s'éloigne 
de son^ char. Ce fut le dernier coup. Â partir de ce 



— 64 - 

moment, elle n'eût plus qu'une pensée, consacrer à la péni- 
tence les jours qui lui restaient à passer sur la terre, 
et ce n'est qu'à regret qu'elle reprit son rang de duchesse 
auprès du duc de Longueville qu'elle rejoignit dans son 
gouvernement de Normandie. Le duc mort, rien ne la 
retint plus. Aussi bien, depuis longtemps, les grandeurs 
l'importunaient. Elle vint donc à Paris, où désormais nous 
la trouverons pleurant ses fautes et partageant son 
temps entre les Carmélites et Port-Royal. Ce fut aux pieds 
de Singliu qu'elle se jela pour obtenir l'absolution de ses 
péchés. Le directeur de Jacqueline Pascal, d'Agnès Arnauld 
et de tant de saintes filles, devint celui de la Madeleine 
repentante. 

Aux yeux de Singliu, le repentir et une bonne résolution 
pour l'avenir n'étaient pas suffisants; il fallait, autant que 
la chose était possible, réparer le mal dont on était cou- 
pable. Or, cette guerre de la Fronde si pleine d'intrigues, 
de légèreté et de refrains, avait, comme toujours, tourné 
au préjudice du peuple au nom duquel elle était entreprise. 
Après quelques mois de disgrâce, les ducs étaient rentrés 
dans leurs gouvernements, et les grandes dames non 
repentantes, c'était le plus grand nombre, avaient retrouvé 
leurs amants ou en avaient fait de nouveaux. Le peuple 
seul n'avait pas pu se relever de sa ruine. Le confesseur 
de la duchesse de Longueville n'était pas un de ces prêtres 
indulgents qu'un acte de contrition désarme et qui n'en 
demande pas davantage. Il savait le rôle qu'elle avait joué 
pendant la guerre, et si, dans les campagnes et en Bour- 
gogne en particulier, les pauvres paysans avaient été hor- 
riblement pillés, il en faisait retomber sur sa pénitente une 
partie de la responsabilité ; il lui imposa donc, comme pre- 
mière pénitence, de venir largement de ses deniers, au 
secours de ceux qui avaient le plus souffert.. M™® de Lon- 



— 65 — 

gueville fit les plus grands sacrifices, portée qu^elle était à 
soulager les malheureux encore plus par le cœur que par 
Tordre de son directeur. Mais il fallait un homme habile 
qui pût, à l'aide de renseignements certains, discerner, au 
milieu des demandes qui allaient surgir de toute part, les 
victimes de la guerre, d'avec ceux qui, n'en ayant éprouvé 
aucun dommage, seraient les premiers à faire entendre des 
réclamations. Cet homme était désigné à l'avance; nul 
plus que Baudry d'Asson n'était propre à remplir les in- 
tentions de la duchesse et à en recevoir les instructions. 
Muni de ses pleins pouvoirs, il partit pour la Chartreuse 
de Montdieu et n'en revint qu'après avoir fait entre ceux 
qui avaient souffert une juste répartition des aumônes 
dont il était le dispensateur. 

Si les Provinciales avaient gagné des voix à la cause 
des jansénistes et à celle d'Arnauld, elles n'avaient fait 
qu'augmenter l'irritation de leurs ennemis. Il y eut, à cette 
époque entre eux, une guerre de plume dont il serait trop 
long d'écrire l'histoire et d'énumérer les nombreux mani- 
festes. Parmi les jésuites qui apportaient le plus de fougue 
dans leurs attaques contre Port-Royal se trouvait Cha- 
millard, professeur à la Sorbonne. L'abbé de Pontchâteau 
voulut payer de ses deniers l'impression de la réponse que 
lui fit Arnauld, et ce fut encore Baudry d'Asson qui fut 
chargé d'en surveiller la publication. Il en avait été de 
même des deuxième et troisième lettres apologétiques , en 
réponse au Père Hilariau, lettres envoyées d'abord à Rome 
à l'état de manuscrit et beaucoup augmentées depuis. 
Quoique imprimées peu de temps après, elles ne parurent 
que plus tard. Dans la crainte de soulever les colères de 
rassemblée du clergé réunie dans ce moment et attirer sur 
la tête de leur auteur de violents orages, les amis d'Ar- 
nauld pensèrent qu'il était prudent d'attendre. 

5 



— 66 - 

La lempêle qui s'était déchaînée sur la lêle d'Arnauld 
n*élait point prèle à s'apaiser. Ses ennemis ne lui laissaient 
aucun repos et publiaient contre ses doctrines de gros 
livres bien oubliés aujourd'hui , mais alors fort menaçants 
pour sa personne. Obligé de se cacher pour se soustraire 
à la colère de la Cour, il avait été rejoint dans sa retraite 
par Baudry d'Âsson dont il faisait son unique société. Un 
moment, les partisans qu'il comptait parmi les prélats du 
royaume avaient conjuré Forage , en le faisant défendre h 
Rome par un docteur en Sorbonne. 

Depuis, comme nous l'avons dit, les cinq propositions 
de Jansénius, dont Arnauld s'était constitué le défenseur, 
avaient été condamnées, et, peu de temps après, la cen- 
sure de la Sorbonne était venue l'atteindre. 

L'assemblée du clergé ne s'était pas encore prononcée. 
La Cour ne crut pas devoir attendre sa décision pour 
frapper un grand coup sur Arnauld et sur Port-Royal qui 
le soutenait. D'après son invitation, le chancelier donna 
ordre à la police de faire sortir du monastère des Champs 
tous les religieux et tous les enfants qui s'y trouvaient. 
Quoique d'Andilly conservât toujours des intelligences à 
Versailles, il était impossible de ne pas le comprendre 
dans la proscription générale. Ses amis lui firent savoir 
qu'il désarmerait facilement le courroux de la reine, en ce 
qui le concernait personnellement , mais cependant qu'il 
ferait sagement de s'éloigner pendant quelque temps et de 
se retirer à Pompone. 11 s'y était rendu, quand il fut 
informé des mesures que la police venait de prendre contre 
les écoles des enfants, et de celles qui étaient projetées 
pour la ruine de la maison elle-même. A cette nouvelle, il 
s'empressa de prévenir ses chères filles de Port-Royal des 
trames ourdies contre l'abbaye et des démarches qu'il allait 
faire pour apaiser le courroux de la reine. C'est dans cette 



- 67 — 

intention qu'il s'adressa à Baudry d'Âsson comme à Thomme 
le plus sûr et le plus intelligent dont il pût se servir. La 
mission était si délicate, en effet, qu'Arnauld ne voulut 
pas en confier tous les secrets au papier et qu'il donna 
à son habile négociateur des instructions verbales pour 
Tévêque de Coutances. Les religieuses, ayant adressé au 
roi et à la reine un mémoire dont on craignait l'effet sur 
leur esprit prévenu, Baudry d'Asson devait prier l'évéque 
de voir le cardinal pour le prémunir contre les faux rap- 
ports qui pourraient lui être faits à l'endroit des religieuses, 
l'assurer qu'elles étaient pleines de respect pour la Majesté 
royale, et que si, par hasard, un mot un peu vif s'était 
échappé de leur plume, elles étaient prêtes à le désa- 
vouer. 

Ce n'était pas le cardinal qu'il fallait redouter dans 
celte circonstance. N'ayant ni préjugés, ni esprit d'intolé- 
rance, Mazarin voyait les choses de sang-froid, et, devant 
les querelles des théologiens, il eût volontiers répété le 
mot de Léon X : Querelle de moines ! 

Après l'assemblée du clergé, il y eut, pendant quel- 
ques années, comme une sorte d'apaisement entre les 
jansénistes et les molinistes. Port-Royal avait repris à 
peu près ses habitudes , et , dans les hautes régions oii il 
comptait de puissants ennemis , le calme régnait au moins 
h la surface. A des yeux attentifs, il devenait pourtant 
évident que, pour couver sous la cendre, le feu n'était 
pas éteint , et que la trêve serait de courte durée. Dans 
cette prévision , Port-Royal songea à recruter des alliés , 
et le premier qui se présenta naturellement à sa pensée fut 
le cardinal de Retz. En 1655, comme les évêques, le car- 
dinal avait bien accepté la bulle du pape qui condamnait 
les cinq propositions de Jansénius ; mais à Port-Royal on 
avait quelque raison de croire que ce n'était pas un ennemi 



- 68 -^ 

irréconciUable. De la Hollande, où il se trouvait alors, il 
ne cessait de revendiquer le temporel de son archevêché 
et trouvait un fort appui dans le clergé de Paris. Baudry 
d'Asson raconte qu'il y eut à ce sujet, parmi les membres 
qui le composaient, les scènes les plus orageuses. La 
question pour beaucoup présen<aii un 4ntérêt général. Si 
l'on ne rend pas à l'archevêque de Paris le personnel qui 
lui appartient , qui peut être sûr de n'être pas dépouillé 
du sien propre, disaient les plus nombreux, c'est un acte 
de confiscation odieux, il faut s'adresser au roi pour qu'il 
fasse justice. Et comme une voix s'était élevée pour faire 
remarquer que le roi, étant à la guerre, il serait peut- 
être plus à propos de présenter une requête au chancelier : 
Non ! non ! s'était-on écrié de toute part , avec un senti- 
ment qu'il était facile d'interpréter, c'est au roi seul qu'il 
faut aller parler. En même temps, les amis de Port-Royal 
et l'évêque de Chalons, toujours préoccupés d'intérêts plus 
élevés, écrivaient au cardinal de Retz des lettres un peu 
naïves, dans lesquelles ils l'exhorlaient à suivre l'exemple 
donné par les saints évêques de la primitive Église, qui, 
pour échapper à la colère des hommes, se retiraient dans 
les cavernes au moment des persécutions. Ce travestisse- 
ment en anachorète devait bien divertir l'ancien abbé 
Gondi. Pendant qu'il continuait à vivre de la façon la 
moins édifiante, il n'était pourtant pas fâché qu'on pût 
croire à Paris qu'il prenait les habitudes ascétiques d'un 
solitaire. 

Baudry d'Asson fut chargé de négocier une entente entre 
lui et Port-Royal. Son Éminence, pour le moment, habi- 
tait Rotterdam. Mais ce n'était plus le héros de la Fronde, 
ce vaillant abbé qui portait fièrement l'épée, cet orateur 
de tant de ressources qui n'était pas embarrassé d'enrichir 
les discours de Gicéron, quand, pour le besoin de sa 



- 69 - 

cause, il lui fallait une citation latine. A la place du lut- 
teur intrépide, Baudry d'Asson trouva un prêtre cauteleux, 
songeant beaucoup plus à faire la paix qu'à livrer de nou- 
veaux combats, et préoccupé, avant tout, de ses intérêts. 
Le cardinal de Retz, ne voulant point prendre d'engage- 
ment de nature à le conapromettre, reconamanda la pru- 
dence au négociateur de Port -Royal et lui donna un signe 
pour la sûreté de sa correspondance. 

Baudry d'Asson ne se laissa pas décourager par un ac- 
cueil aussi froid-, il se tourna du côté de l'abbé Gharier, 
qui , de son côté, était venu trouver le cardinal de la part 
de son maître, le roi d'Angleterre. Gromwel était mort et 
Charles II songeait à remonter sur le trône de ses pères ; 
mais, comme il lui fallait de l'argent, il se tournait, dans 
sa détresse, vers le pape pour en obtenir, promettant, dans 
le cas ou la cour de Rome viendrait au secours de ses 
finances épuisées, de protéger les catholiques que Gromwel 
avait persécutés. C'est dans cette intention qu'il avait en- 
voyé le duc d'Ormond et l'abbé Gharier vers le cardinal de 
Retz, avec prière d'user de ses bons offices auprès du 
Saint-Siège, pour le rendre favorable à sa cause. Retz, qui 
voulait que l'abbé Gharier s'occupât en même temps de sa 
personne, avait fait les plus belles promesses. Baudry 
d'Asson profita de l'occasion ; il lui recommanda vivement 
Port-Royal, employant, pour le convaincre, un argument 
presque toujours victorieux, c'est-à-dire une promesse 
d'argent. L'abbé Gharier se rendit à Rome ; mais, malgré 
toute la bonne volonté qu'il y mit, il échoua dans ses deux 
négociations (1). 



(1) Ensuite le cardinal , étant allé à Rotterdam , un nommé Saint-Gilles 
le fut trouver de la part des jansénistes , qui , se voyant fort pressés du 
c6té de la cour de Rome et de celle de France , s'adressèrent au cardinal 



— 70 — 
Un ami de Baudry d'Âsson, Deslandes, Tavait suivi en 

pour lui proposer de s'unir à eux , avec offre de tout le crédit et de la bourse 
de leurs amis qui étaient en grand nombre et fort puissants , lui conseillant 
fortement d'éclater et de se servir de toute son autorité , qui serait appuyée 
vigoureusement de tous leurs partisans. Cette offre aurait pu être acceptée 
et aurait peut-être produit son effet si elle eût pu être faite à propos ; mais 
ces messieurs n'ayant rien dit dans le temps et ne §e mettant alors en 
mouvement que pour leurs intérêts particuliers , le cardinal , dont le courage 
était d'ailleurs extrêmement amolli et le crédit diminué , ne fit aucune atten- 
tion à leurs propositions , comme s'il eût voulu rebuter tous ceux dont il 
pouvait espérer quelques secours. Ainsi l'abbé Charier , voyant qu'il n'y avait 
rien à faire de ce côté-là, se résolut enfin d'aller à Rome pour Son Éminence, 
en faveur du roi d'Angleterre. Saint-Gilles , qui lui avait apporté des lettres 
du sieur de Bagnols , son parent , lui ayant fait comprendre que son voyage 
pourrait n'être pas inutile aux jansénistes et lui ayant promis quelques fonds 
pour sa subsistance, sans quoi il ne se serait pas embarqué, attendu qu'alors 
il ne comptait pas beaucoup sur les promesses du cardinal. Ainsi Saint-Gilles, 
étant retourné en France sans emporter avec lui autre chose qu'un chiffre, 
qui était la conclusion ordinaire des négociations qui se faisaient avec loi, 
l'abbé Charier se mit en chemin avec le cardinal de Retz, qui voulut le con- 
duire lui-même jusqu'à Augsbourg, où il lui donna de plus une somme consi- 
dérable qui acheva de le déterminer, et leva toutes les difficultés qu'il avait 
faites jusque-là. 

Ce voyage, fait à contre-temps, fut tout-à-fait inutile : tout ce que put faire 
l'abbé Charier fut d'obtenir une audience secrète du cardinal Azzolin , qui , 
s]étant bien voulu charger de parler au cardinal Patron, lui dit pour toute 
réponse , peu de jours après , que les promesses du roi d'Angleterre n'avaient 
fait aucune impression ; que , quelque avantage qu'on pût se promettre de sa 
part, en faveur des catholiques anglais, on ne se résoudrait jamais à lui 
donner ou lui prêter de l'argent ; qu'à l'égard du cardinal de Retz , les parents 
du pape , ne songeant qu'à leur établissement , étaient plus éloignés que 
jamais de se brouiller en sa considération avec la cour de France ; qu'enfin, le 
jansénisme était une chose si odieuse , qu'il n'était pas permis d'en ouvrir la 
bouche , et qu'il serait non-seulement inutile , mais même dangereux d'en 
parler ; qu'il avait dit au cardinal Patron que l'abbé Charier était à Rome , 
mais qu'il l'avait trouvé si froid et tellement éloigné de rien écouter sur aucune 
des propositions dont il était chargé , qu'il ne lui conseillait pas d'y songer 
davantage. ^Mémoires de Guy Joly,J 



- 71 — 

Hollande. Les deux compagnons de voyage s'embarquèrent 
sur le même navire pour retourner en France, Assaillis par 
une violente tempête qui porta l'effroi jusqu'au cœur des 
matelots, ils furent, pendant cinq Jours et cinq nuits, 
dans l'attente d'une mort prochaine. Après avoir lutté 
contre les flots, ils se trouvèrent heureux de pouvoir cen- 
trer au port de Brille, d'où ils étalent sortis. Baudry d'Asson 
et Deslandes se décidèrent alors à revenir par terre. Ils 
passèrent par Cologne , faisant un grand détour pour éviter 
l'armée du roi et celle de l'ennemi qui pouvaient leur être 
également redoutables. 

Ce fut pendant ce voyage que les religieuses de Port- 
Royal , ayant besoin d'un homme intelligent et rompu aux 
affaires , qui voulût bien se charger de leur procuration, 
Ponchâteau prit sur lui de proposer son ami Baudry d^ As- 
son. Comme il y avait des dangers à courir et des services 
à rendre , il était bien sûr de son acceptation. Elle ne se fit 
point attendre, en effet. Baudry d'Asson écrivit à Pont- 
tjhâteau pour le remercier de n'avoir pas douté de lui, et, 
de ce moment, il redoubla de zèle pour bien servir les 
intérêts si chers qui lui étaient confiés. — « Il se prêtait, 
» dit le docteur Besoigne, à tous ceux qui avaient besoin 
» de lui ; il épousait les intérêts des pauvres veuves ; il 
» ne s'épargnait pas, même pour des inconnus que la 
» Providence lui présentait, qui avaient par exemple un 
» procès à solliciter ; il faisait lui-môme ses factums. Mais 
rien n'égale les services qu'il a rendus aux religieuses, 
» surtout dans le temps de leur captivité. Il ne regardait 
» point ni s'il exposait sa liberté, ni s'il s'épuisait de courses 
» et de fatigues. » 

En 1661 , la Cour, voulant en finir avec les jansénistes, 
s'imagina, sous le nom de formulaire , de faire rédiger, par 
des prélats dévoués à sa cause, une sorte d'ultimatum qui 



- 72 - 

devait élre présenté , non-seulement aux ecclésiastiques , 
mais aussi aux religieux et religieuses et jusqu'aux princi- 
paux de collège et aux maîtres d'école , avec injonction de 
le signer, sous peine de résiliation des fonctions qu'ils 
occupaient dans l'Église et dans l'enseignement. Ce formu- 
laire était ainsi conçu : a Je me soumets sincèrement à la 
» constitution de Notre Saint-Père le Pape Innocent X, et 
» je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq 
» propositions de Cornélius Jansénius , contenues dans son 
» livre VAugustinus , que le Pape et les évoques ont con- 
» damnée , laquelle doctrine n'est pas celle de saint 
» Augustin , que Jansénius a mal expliquée contre le vrai 
» sens de ce saint docteur. » Pascal sentit bien ou devait 
porter le coup , et les vicaires généraux , loin de se mon- 
trer hostiles à Port-Royal, firent, d'accord avec lui, un 
mandement h cette occasion. Ce mandement , atténuant 
singulièrement la portée du formulaire, était de nature à 
lever les scrupules des signataires et à rassurer les cons- 
ciences les plus timorées. La sœur de l'auteur des Proviur 
ciales, la célèbre Jacqueline Pascal, refusa pourtant d'ac- 
cepter ce compromis ; elle écrivit à son frère pour lui dé- 
clarer qu'elle ne voulait point d'équivoque. Au reste , la 
Cour aurait été désolée qu'on lui obéit, et, comme elle 
redoutait un accommodement, elle s'était empressée de 
déférer au Conseil d'Etat, qui l'avait annulé, le mande- 
ment en question. Les grands vicaires durent faire une 
autre ordonnance qui simplifia singulièrement la question 
et la réduisit à ces deux mots : Oui ou non. Il est telle- 
ment vrai que le formulaire n'était qu'un prétexte, que, 
dans son impatience, la Cour avait pris les devants et com- 
mencé à agir contre les religieuses, avant même que le 
formulaire leur eût été présenté. Deux mois auparavant, le 
lieutenant civil d'Âubray, accompagné du procureur du 



- 73 - 

roi au Ghâlelet, avait fait deux visites à Port-Royal : la 
première , pour signifier l'ordre de Sa Majesté de renvoyer 
sous trois jours toutes les pensionnaires ; la seconde , pour 
étendre celte mesure aux novices et aux postulantes. Peu 
de temps après, Tabbesse elle-même et une partie des reli- 
gieuses étaient enlevées et dispersées dans différents monas- 
tères. 

Il serait trop long et hors de mon sujet de raconter, 
dans tous leurs détails, les visites de Tarchevêque à Port- 
Royal ; les scènes tantôt violentes , tantôt presque burles- 
ques qui les accompagnaient; l'interrogatoire des reli- 
gieuses, déconcertant souvent Monseigneur parleur appa- 
rente douceur et la finesse de leurs réparties ; et puis, au 
moment oii Ton commence à sévir, la douleur résignée de 
quelques-unes, la colère et la mutinerie de plusieurs autres, 
les lamentations du plus grand nombre. Mais quand la 
persécution s'étendit des pénitentes à leur directeur, quand 
Singliu eût fait place à un M. Bail , prêtre emporté , man- 
quant de tact et de mesure et voulant s'imposer aux esprits 
plutôt que les convaincre ; quand l'approche de la sainte 
Table eût été interdite aux religieuses réfractaires, tous les 
cœurs s'émurent et la discorde pénétra jusque dans le 
sanctuaire. La plupart persistèrent dans leur refus, malgré 
les outrages qu'elles reçurent et les menaces de l'enfer 
dont on chercha à les effrayer. Quelques-unes, plus crain- 
tives, signèrent, non sans quelques remords et quelques 
hésitations ; deux enfin — dans quels cœurs l'ambition ne 
pénètre-t-elle pas ? — n'eurent d'autre mobile, en donnant 
leur signature , que de diriger le monastère et de comman- 
der au lieu d'obéir. Bien que toute relation eût été inter- 
dite entre les religieuees et leur ancien directeur, il avait 
été impossible à la police d'intercepter toutes les correspon- 
dances.^ d'empêcher les demandes de conseils et les 



— 74 — 

réponses. Les lettres arrivaient par les voies les plus 
secrètes, par des voies que Ton n'aurait jamais soupçonnées, 
les récalcitrantes se trouvant ainsi soutenues par Tappui 
de ceux qui leur inspiraient toute confiance. 

Au nombre des faibles, de celles que la crainte d'être 
privées de la communion avait amené à signer le formu- 
laire, se trouvait la sœur Madeleine de Sainte-Meltide. Son 
frère, Antoine du Fossé, avait* résolument refusé sa signa- 
ture, et, du lieu ou il était caché, faisait savoir à sa sœur 
toute la douleur qu'il avait ressentie, en apprenant l'acte 
de faiblesse dont elle s'était rendue coupable. Baudry 
d'Asson joignit ses instances à celles de du Fossé et écrivit 
à la sœur Meltide , la suppliant, dans les termes les plus 
pressants , de rentrer dans la voie de la vérité dont elle 
s'était écartée. 

Combattue en sens opposé, la sœur Sainte-Meltide finit 
par se rendre aux exhortations de son frère et à celles de 
Baudry d'Asson. Un jour, comme on se mettait à table et 
que \ebenedicite finissait, elle se jeta à genoux, et, sans 
que la supérieure pAt l'interrompre, fit la rétractation la 
plus explicite, h la grande joie de toutes celles qui avaient 
refusé leur signature au formulaire. 

Ajoutons que la pauvre sœur arrêtée à l'instant même 
avec deux de ses compagnes et mise au séquestre , revint 
sur sa déclaration. Mais plus tard, soutedue par ses pre- 
miers guides, elle déclara de nouveau et sans qu'on pût 
l'en faire revenir cette fois, que sa conscience l'empêchait 
de donner son approbation h une doctrine qu'elle réprou- 
vait du fond du cœur. 

C'est à fa date de la même année 1664 , que Baudry 
d'Asson écrivit à la Mère Dorothée, abbesse intruse de 
Port-Royal, une lettre fort curieuse dont, après bien des 
recherches à la bibliothèque de la rue Richelieu, il m'a été 



— 75 — 

donné de pouvoir prendre connaissance. J'en parlerai lon- 
guement lout-à-l'heure. C'est encore en 1664 que Baudry 
d'Asson présenta au roi un placet pour les abbesses, prieu- 
res et religieuses de Port-Royal, contre l'archevêque de 
Paris. 

II vint un moment où, traqué de toute part , ce vaillant 
homme fut obligé d'interrompre ses services aux religieuses 
«t qu'il dût redoubler de précautions pour échapper aux 
recherches de la police. Sacy et Fontaine avaient été con- 
duits à la Bastille, et, comme si ce n'était pas assez de leur 
avoir ravi la liberté, on les avait séparés et soumis à 
cet affreux régime que depuis on a appelé la prison cellu- 
laire. Deux mois se passèrent sans qu'il fût possible aux 
prisonniers , séparés l'un de l'autre par l'épaisseur d'une 
muraille, de se parler et de se voir. Fontaine ne put pas 
se faire à une pareille existence, il tomba malade et l'on eut 
des inquiétudes pour sa vie. Heureusement que le gouver- 
neur de la Bastille était le meilleur des hommes. Compa- 
tissant au sort de ses prisonniers, il fit tant qu'il obtint le 
rapprochement des deux amis. 

Dans une supplique adressée au roi, Pontchâteau avait 
demandé l'élargissement de Fontaine et de Sacy. Mais 
quand il s'employait pour obtenir la liberté des autres, il 
allait être menacé dans la sienne. Ayant été informé que 
la police le recherchait pour l'arrêter, il se mit en quête 
d'une retraite bien sûre, dans le voisinage de la Bastille. 
Il la trouva au faubourg Saint-Antoine, rue Béfroy , près 
de l'église de Popincourt. Sainte-Marthe et Baudry d'Asson 
l'y suivirent. Tous trois prirent des noms d'emprunt et ne 
furent connus que d'un petit nombre d'amis. Comme ils 
redoublaient d'austérité, jeûnant tous les jours , ne man- 
geant pas de viande et ne buvant pas de vin ; comme ils 
donnaient aux pauvres jusqu'à leurs vêtements ; pour 



— 76 — 

venir à leurs secours Baudry d'Asson avait vendu ce qu'il 
avait de plus cher, les livres de sa bibliothèque, et que, 
dans le temple du Seigneur , ils édiflaient les fidèles par 
leur recueillement , il arriva qu'ils furent remarqués de 
tous, et qu'au jour de la Fêle-Dieu, le bourgmestre du 
quartier et les marguilliers prièrent ces saints personnages 
de vouloir bien porter le dais, pendant la cérémonie de la 
procession. Des fenêtres de la Bastille oii ils se trouvaient^ 
Fontaine et Sacy reconnurent leurs amis, au milieu d'une 
foule qui ne soupçonnait guère leur présence. Les deux 
prisonniers en éprouvèrent une grande joie et remercièrent 
Dieu de l'instant de bonheur qu'ils lui devaient. 

Bien que Baudry d'Asson fût d'une vigoureuse constitu- 
tion, sa santé s'était si fort altérée , pendant la prison de 
Sacy et de Fontaine, qu'il semblait, au dire de ce dernier, 
n'attendre plus que le moment de la délivrance, pour dire 
Nunc dimittisj et s'en aller ensuite à Dieu. L'attente ne 
fut pas de longue durée. Quelques jours après être sorti 
de prison, Sacy l'assistait à sa dernière heure et lui. mon- 
trait le ciel ouvert pour le recevoir. Baudry d'Asson 
mourut le 30 décembre 1668 (1), au moment où la paix 
allait se signer entre la Cour et Port-Royal , paix qui ne 
fut qu'une trêve, précédant de trois mois, dans la tombe , 
son premier guide, l'ancien curé de Saint-Mery. Son corps 



(1) Morery relève avec raison Terreur du nécrologe de Port-Royal qui 
fixe la date de la mort de Baudry d'Asson au 30 décembre 1663. Ce ne 
peut être qu'une faute d'impression, un 3 au lieu d'un 8, autrement l'erreur 
serait trop grossière. Mais Morery se trompe à son tour quand il prétend 
qu'il mourut au mois de novembre 1668 et non le 30 décembre, comme le 
dit Dupin, dans sa Table des auteurs ecclésiastiques. Baudry d'Asson est 
bien mort le 30 décembre 1668. On peut s'en assurer en consultant le 
journal tenu par les religieuses de Port-Royal (bibliothèque de la rue Ri 
chelieu, département des Manuscrits). 



- 77 - 

fut enterré à Sainte-Marguerite, sa paroisse, et son cœur 
fut porté à Port-Royal des Ghanops. Nous empruntons au 
nécrologe de Port-Royal son épitaphe : 

Hic situm est cor Antonii Baudry de Saint-Gilles d* As- 
son j qui seculi nobilitatis oblituSj ut veramfidei nobili- 
tatem compararet quœ sola de humanitate est, servum 
se fecit ancillarum Christi quas solas sponti nobilitate 
gloriosas dilexit, et utiliter miratus est, tantus in eo 
pauperum amor, ut verè in eis, et propter eum {amorem) 
egerit. Tantus amor justitiœ, ut quidquid alii injuste 
paterentur, pœna esset serve dei , et patientiœ meritum. 
Pauper factus est de divite, cum negotiis careret, aliorum 
negotia, quœcumque pietati jungerentur sua fecit. Meliùs 
arhitratus est veritati et charitati laborare sequendo 
aliorum judicium, quant sibi privatum requiescere 
sequendo suum (1). 

Le correcteur des épreuves de Pascal, le dispensateur 
des aumônes de M™« de Longueville, le confident d'Arnauld, 
le défenseur infatigable des veuves et des religieuses, le 
négociateur dans toutes les affaires difficiles, Baudry 

(1) ici repose le cœur de messire Antoine Baudry de Saint-Gilles d'Asson, 
lequel méprisant la noblesse de la naissance, pour acquérir la vraie noblesse 
de la foi qui consiste dans Thumilité, se rendit le serviteur des servantes de 
Jésus-Christ qu'il aima comme les seules en qui éclate la noblesse de Tépoux 
et qui furent Tobjet de son admiration et ses modèles. l\ avait un si grand 
amour des pauvres, que pour eux et en raison de cet amour, il souffrait lui- 
même la pauvreté. Il était si passionné potlr la justice, que toutes les injus- 
tices dont les autres avaient à souffrir, réfléchissaient sur le serviteur de 
Dieu et ajoutaient un nouveau mérite à sa patience. Devenu pauvre de riche 
qu'il était et dégagé des embarras du siècle, il épousa toutes les affaires des 
autres qui pouvaient s'allier avec sa piété, persuadé qu'il était plus avanta- 
geux de travailler pour la cause de la vérité et pour les offices de la cha- 
rité, en suivant la volonté d'autrui, que de vivre en son particulier dans le 
repos, en suivant la sienne propre. 



— 78 — 

d'Asson a une figure à part au milieu des hommes célè- 
bres de Port-Royal. Le gentilhomme a beau se dépouiller 
de Torgueil de sa race, il ne peut mentir à son origine; 
c'est toujours le sang vendéen qui coule dans ses veines, 
et, pour avoir pris une autre direction que celle qu'elles 
avaient dans sa jeunesse , ses mâles vertus restent les 
mêmes. C'est par ses actes, par l'énergie de son caractère 
qu'il se recommande surtout à l'attention des hommes. 
Mais, pour braver la police, et , quoique religieux, porter 
l'épée , il n'était pas inhabile à tenir la plume et savait 
s'en servir au besoin. Il nous resterait donc à l'eiaminer 
sous cette nouvelUe face. Malheureusement, dans deux 
ouvrages de longue haleine , la Concorde de l'évangile i 
laquelle il travailla avec Âruauld, et la Morale pratiqua 
des Jésuites , à laquelle il eut part avec Pontchâteau , 
Claude de Sainte-Marthe et Varel, pour les deux premiers 
volumes seulement, les six derniers étant l'œuvre d'Arnauld; 
comme écrivain, il est difficile de dégager sa personnalité 
de celle de ses collaborateurs. On ne le trouve tout entier 
que dans ses opuscules : Lettre à l'archevêque de Paris ; 
Lettre à la sœur Meltide; Lettre au Père Annat; Lettre à 
la sœur Dorothée, encore de ces quatre pièces, n'avons-nous 
pu nous procurer que la dernière , la plus importante , il 
est vrai , au dire de dom Clemencet. Je ne parle pas de 
son journal. Ce manuscrit offre un grand intérêt de curio- 
sité ; mais dans la composition de notes prises au jour le 
jour , Baudry d'Asson n'a pu avoir aucune préoccupation 
littéraire. 

Avant d'arriver à la lettre à la scmr Dorothée^ il nous 
est impossible de ne pas dire un mot de la Morale pratique 
des Jésuites, quand ce ne serait que pour faire connaître 
les sentiments dont Port-Royal tout entier était animé 
contre la célèbre compagnie. 



- 79 - 

Les auteurs de la Morale pratique des Jésuites eurent la 
prétention de faire un livre qui fut le conaplément des 
Provinciales. Pascal avait affirmé que les doctrines des 
jésuites pouvaient conduire à tous les crimes, les auteurs 
de la Morale pratique prétendirent que, conséquents avec 
leurs principes, ils les avaient tous commis. Appelons les 
choses par leur nom ; pour en écrire les pages , ils trem- 
pèrent leur plume dans le fiel, et, ce qu'il y a de vraiment 
incroyable, c'est qu'ils osent bien dire en commençant que, 
loin d'être aqimés de passions haineuses contre ceux qu'ils 
combattent , l'esprit de charité dicte seul leurs attaques. 
Elles furent telles, qu'Ârnauld lui-même crut devoir se 
défendre d'avoir participé aux plus violentes et reconnut 
qu'elles renfermaient des calomnies contre les jésuites ; 
qu'ainsi le Theatro jesuitico, attribué à l'évêquede Malaga, 
n'était pas l'œuvre de ce prélat. 

c( Qu'ils ne s'imaginent donc point (les jésuites), disait 
» Baudry d'Asson et ses amis , avec cet esprit de cbarité 
» dont ils faisaient parade , qu'on soit porté à ramasser les 
o différentes pièces qui composent ce recueil, pour le 
o dessein de les décrier et de leur nuire. L'on prend Dieu 
D à témoin que l'on n'y a été poussé que par la charité que 
» Ton a pour eux et que par la douleur sincère que l'on 
» a de les voir dans de si malheureux égarements. » 

Cette invocation du nom de Dieu est suivi des paroles 
prophétiques de saint Paul , que les quatre religieux de 
Port-Royal appliquent charitablement à ceux qu'ils veulent 
tirer de leurs malheureux égarements. 

D Or, sachez que dans les derniers jours, il viendra des 
» temps fâcheux, car il y aura des hommes amoureux 
» d'eux-mêmes, avares, glorieux, superbes, médisants, 
désobéissant à leur père et à leur mère , ingrats , im- 
» pies, dénaturés, sans foi et sans parole, calomniateurs , 



— 80 — 

» inlempéranls, inhumains ; sans affection pour les gens 
» de bien, traîtres, insolents, enflés d'orgueil et plus ama- 
» teurs de la volupté que de Dieu ; qui auront une appa- 
» rence de piété, mais qui renieront la vertu et l'esprit. 
»> Fuyez donc ces personnes , car de ce nombre sont ceux 
» qui s'introduisent dans les maisons et qui traînent après 
» eux, comme captives, des femmes chargées de péchés et 
o possédées de diverses passions, lesquelles apprennent 
» toujours et n'arrivent jamais à la connaissance de la 
» vérité. Mais comme Joannès et Mambrès résistèrent à 
D Moïse, ceux-ci même résistent à la vérité. Ce sont des 
» hommes corrompus dans l'esprit et pervertis dans la foi; 
» mais le progrès qu'ils font aura ses bornes, car leur folie 
» sera connue de tout le monde, comme le fut alors celle 
» des magiciens. Tous ceux qui veulent vivre avec piété 
» dans Jésus-Christ seront persécutés. Mais les hommes 
» méchants et les imposteurs se fortifieront de plus en plus 
dans le mal, séduisant les autres et étant séduits eux- 
» mêmes. » Et à l'appui de cette sortie , les charitables 
auteurs de la Morale pratique ramassent en Espagne, en 
Allemagne, en Angleterre, en France, aux Indes et dans le 
Nouveau-Monde, des preuves qui, selon eux^ ne peuvent 
laisser aucun doute sur les abominations dont les jésuites 
se sont rendus coupables. Preuves d'orgueil et de superbe; 
preuves d'artifices et de violences pour enlever à d'autres 
ordres religieux des abbayes et des prieurés ; preuves de 
faux et d'indignes fourberies ; preuves de corruption de la 
justice par des présents; preuves de recours à des officiers 
de guerre et de justice hérétiques ; preuves de soustraction 
de titres et de registres ; preuves que , pour s'emparer de 
ce qui ne leur appartenait pas, les bons Pères ont poussé 
l'imposture plus loin qu'on ne l'aurait jamais imaginé. Puis 
viennent les captations de testament, l'ambition, l'avidité, 



- 81 ~ 

la tyrannie, renseignement aux Indes qu'il y a deux Dieux ; 
les persécutions qu'ils font souffrir à l'évéque de Manille , 
leur commerce comme banquiers, marchands, voituriers ; 
les mœurs de leurs prêtres; mœurs tellement et si géné- 
ralement dissolues , que dans les provinces de Styrie , 
Carinthie et Garniole, il ne s'en est pas trouvé six n'ayant 
pas de concubines; leurs mensonges pour faire croire à la 
sainteté du Père Gyprien qui n'était qu'un fourbe et un 
espion. Après les accusations générales, viennent les accu- 
sations particulières. Un Père est poignardé par la main 
d'une femme dont il était violemment épris ; une dévote est 
corrompue par son confesseur, avec des circonstances si 
abominables qu'on a cru devoir les supprimer ; un pauvre 
homme de Malaga pensant faire un testament , signe une 
donation en faveur d'un jésuite, et, quand quatre jours 
après, il veut rentrer dans sa maison, celui qui en a pris 
possession lui dit : 

— c'est à vous d'en sortir. 

J'en passe et des meilleurs ; l'histoire , par exemple , de 
dom Palafox, archevêque d'Angelopolis, et bien d'autres. 

Voilà comment les auteurs de la Morale pratique des 
jésuites entendent la charité I On se demande ce qu'ils 
auraient dit s'ils avaient obéi à un sentiment opposé. 
J'imagine encore qu'ils n'étaient pas très-diflBciles sur la 
nature de leurs preuves et qu'ils ne se donnaient pas tou- 
jours la peine de remonter à la source de la vérité. 

Au reste, voilà le jugement que M. Sainte-Beuve lui- 
même porte sur ce livre. En tête de l'exemplaire trouvé 
dans sa bibliothèque, on lit la note suivante écrite de sa 
main : 

a Mauvais livre : il me fait l'effet du mauvais Constitu- 
» tionnel sous la Restauration , ou , au dix - huitième 
» siècle, de ces grossiers pamphlets que les encyclopédistes 

6 



— 82 — 

» mettaient sous le nom de Frèret, de Dumarsais. La 
» Morale pratique et ses habitudes d'invectives anli- 
» jésuitiques menaient là. 

» li y a eu la queue de Pascal comme il y a eu la queue 
» de Voltaire. » 

Je ne suis pas sorti des deux premiers volumes dans la 
crainte de m'écarler de mon sujet. La mort, en effet, vint 
glacer la main de Baudry d'Âsson , avant la composition 
des autres. 

Passons sous silence la Concorde de VÉvangile. Pas 
plus que pour la Morale pratique des jésuites j nous ne 
pourrions dire quelle part en appartient à Baudry d'Asson, 
puisqu'il fil cet ouvrage en collaboration d'Arnauld, et 
arrivons à son journal. Il est compris dans un manuscrit 
d'une beaucoup plus grande étendue que l'on trouve à la 
bibliothèque Richelieu , sous le nom* de Mémoires de Beau- 
brun. 

Composé de pages inégales dans leur format , ce journal 
est écrit tout entier de la main de Baudry d'Âsson. Il 
commence au 14 août 1656 et finit dans les derniers jours 
du mois de septembre de la même année , paraissant , par 
conséquent, n'avoir eu qu'une bien courte existence. Baudry 
d'Asson s'élait-il arrêté là ? Après avoir , pendant un mois, 
mentionné les événements qui s'accomplissaient, avait-il 
tout d'un coup cessé d'écrire ? La chose est peu probable. 
II y a lieu de penser que Beaubrun a détaché d'un journal 
beaucoup plus considérable la partie ayant trait à l'as- 
semblée du clergé dont il parle longuement. Ce qui donne 
une grande vraisemblance à cette supposition, c'est d'abord 
que Baudry d'Asson , dans ce que Beaubrun nous a donné 
de son journal, s'occupe principalement des questions qui 
s'agitèrent au sein de cette assemblée ; c'est qu'ensuite il 
commence brusquement et finit de même, sans qu'il y ait 



- 83 — 

un mot d'introduction, sans qu'à la dernière page il s'y 
trouve un mot final. Je le répète, Beaubrun se sera em- 
paré de ce qui lui était nécessaire pour le besoin de sa 
cause et aura négligé le reste dont je n'ai pas trouvé de 
vestiges, mais que de nouvelles recherches pourraient 
peut-être faire découvrir. 

Quoi qu'il en soit, le peu que nous avons du journal de 
Baudry d'Asson ne manque pas d'intérêt , et M, Sainte- 
Beuve a bien eu soin d'en faire son profit. 

L'on a dit que pour bien connaître les hommes, il les 
fallait aller chercher dans l'intimité de leurs correspon- 
dances. Est-il bien vrai qu'il ne s'y trouve jamais rien de 
dissimulé ? S'y montre-t-on toujours au naturel , et le be- 
soin de se faire excuser ou absoudre n'ôte-t-il pas quelque 
chose de leur sincérité aux épanchements mêmes de l'ami- 
tié ? Si l'on peut craindre qu'il en soit quelquefois ainsi 
dans le commerce épistolaire , rien de semblable ne peut 
arriver à l'homme qui écrit pour lui-même, pour lui seul, 
un journal quotidien, mémento bon à relire aux jours de 
la vieillesse, quand les souvenirs s'effacent de la mémoire, 
et auquel on peut recourir comme à un témoin fidèle. 

Sur ce papier muet , qui n'est destiné à passer sous les 
yeux de personne, s'inscrivent, aussitôt qu'ils viennent de 
s'accomplir ou qu'ils se présentent à l'esprit, les faits, les 
pensées , les aspirations. Quel intérêt à se faire de fausses 
confidences et à mentir à sa propre conscience? Baudry 
d'Âsson songeait si peu à donner à son journal la publi- 
cité même la plus restreinte, qu'il l'a écrit sur des feuilles 
volantes, sur des chiffons de papier que le souffle du vent 
a dû emporter bien souvent, sans même se donner la 
peine de le relire pour y corriger des négligences de style 
qui échappent à l'improvisation de la plume. C'est là que 
nous achèverons de faire sa connaissance et que nous le 



- 84 — 

trouverons tel que nous l'avons, vu, janséniste pur sang, 
ayant des colères vertueuses qui vont jusqu'à Texagération 
et à Temportement. 

L'assemblée du clergé vient-elle à décider que l'éloge de 
Saint-Gyran disparaîtra du Gallia Christiana, parce que 
cet abBé était suspect en sa foi , Baudry d'Asson jettera 
sur son journal ces lignes indignées : « C'est injurieux à 
» sa mémoire et d'autant plus étrange que les évêques 
» même savent que c'est lui qui est auteur du célèbre 
» Petrus Aurelius, le plus illustre défenseur de la hiérar- 
» chie et de l'épiscopat qu'ait paru depuis plusieurs siècles, 
» et que l'une des précédentes assemblées du clergé de 
» France le fit imprimer à ses frais avec tous les éloges 
» imaginables. C'est une marque déplorable de la prétenr 
» tion du clergé d'avoir témoigné une telle ingratitude et 
» n'avoir pas daigné ^'informer de rien, ni rien examiner, 
ê avant de flétrir ainsi la mémoire d'un des plus grands 
I) personnages de piété et du siècle et des derniers siècles, 
» qui est mort en odeur de sainteté et qui fut enterré 
» pompeusement par six ou sept évéques. » 

Un autre jour, il écrira: « Les jésuites qui sont les 
» principaux et les plus sanglants ennemis de tous sont 
aussi ceux qui s'intéressent le plus pour faire agir le 
D clergé contre M. Arnauld. » 

Il ne pardonnera pas enfin à un curé qui avait permis à 
ses paroissiens de danser le jour du dimanche. 

Toute autre est la lettre à la sœur Dorothée. Elle est 
irréprochable pour le fond et pour la forme , et la position 
d'abbesse intruse que cette religieuse n'avait pas craint 
d'accepter en justifie parfaitement la sévérité. En ce qui 
concerne les jésuites pourtant, on retrouve peut-être encore 
trop l'ami de Pascal et d' Arnauld. 

Je veux bien croire, dit-il à la sœur Dorothée, que 



— 85 — 

Fambilion du commandement n'ait pas été votre mobile, 
et que , sur la foi de ce que nous avait dit l'archevêque , 
vous avez espéré tout arranger, à la satisfaction géné- 
rale. Cl Mais maintenant que la divine Providence, dont 
» les voies sont des abîmes impénétrables, en usa autre- 
» ment à votre égard, et que non-seulement cette réunion 
» si désirée ne se fait pas, mais que la division des esprits 
» et des cœurs s'introduit et s'augmente par celle des 
» personnes, des biens et de la conduite ; que l'on voit les 
» filles contre les mères, et en quelque façon autel contre 
» autel, maison contre maison , et que les choses se por- 
» lent à une telle extrémité de votre part et en votre 
» faveur, que l'on prétend vous élever au comble du bon- 
» heur, par la ruine entière de vos mères et celle de vos 
» sœurs, vous devez trouver bon que ceux qui vous hono- 
» rent et qui vous aiment sincèrement, comme je fais, 
» sans nul autre intérêt que la miséricorde de Dieu , que 
» de votre salut et de votre union avec vos mères , vous 
» tendent la main pendant qu'il en est temps encore, pour 
» vous empêcher de tomber dans le dernier précipice où 
» l'on peut dire que vous avez déjà le premier pas, j'en- 
» tends l'aveuglement et l'endurcissement du cœur, qui 
» est le plus grand de tous les malheurs , parce que c'est 
» un étal oii l'on n'est plus capable de voir la véritable 
j> lumière, ni d'entendre les plus salutaires averlissemenls, 
» et cet état est souvent un juste châtiment du peu de 
» soin que nous mettons à reconnaître nos devoirs et à 
» corriger nos plus secrètes passions. » 

1) Le plus grand secours que je puisse et que je croie 
» vous donner dans ce péril extrême , est de vous aider à 
» faire devant Dieu, comme si nous étions tous les deux 
9 sur le point de comparaître devant son jugement redou- 
» table , une sérieuse réflexion sur diverses choses que 



— 86 — 

» vous n'avez peut-être pas assez considérées, quoiqu'elles 
» méritent infiniment de Tôlre , soit qu'elles ne se soient 
» pas présentées à votre esprit, pour ne pas lui être un 
«objet fort désagréable, soit que l'ennemi du salut, qui 
» ne craint rien tant que ces saints retours sur soi-même, 
» ait un soin particulier de vous les cacher. » 

Quelle différence entre ce langage et celui que nous en- 
tendions tout-à-l'heure ! Ici, Baudry d'Asson reste toujours 
calme , toujours mesuré , toujours maître de sa plume et 
de lui-même. C'est qu'il ne s'adresse plus au public et qu'il 
ne cherche point un succès de scandale. 11 s'agit bien 
moins aujourd'hui, en effet, d'ameuter contre les jésuites, 
par un écrit dont on s'arrachera les pages , que de sous- 
traire, par de bons conseils, la nouvelle abbesse à leur 
influence et à la ramener dans le sentier du devoir. Aussi, 
après avoir parlé à sa raison et à son cœur, après avoir 
cherché à remuer tous les sentiments honnêtes de son 
âme, il se servira d'une arme plus puissante encore, il lui 
montrera la main de Dieu , prêle à récompenser les justes 
et les humbles, prête à châtier l'orgueil et l'usurpation. 

N'est-ce pas bien hardi, lui dira-t-il, de se mettre en oppo- 
sition avec les plus savants docteurs et les prélats les plus 
vénérés ? Son cœur n'est-il pas ému à la vue des sœurs 
enlevées à main armée, emprisonnées et privées de sacre- 
ments ? 

« Les religieuses les plus déréglées ne pourraient, pour 

» des crimes les plus énormes , souffrir une plus grande 

» indignité qu'est celle que souffrent à vos yeux et à votre 

» occasion vos mères et vos sœurs des Champs, quoique 

» l'on puisse dire que le sujet est si léger et le point dont 

D il s'agit si peu important en soi, que je ne croirai point 

» mentir en vous disant que dans l'Église il n'y a jamais 



— 87 — 

» eu de contestation moins importante dans le fonds que 
» celle-ci. » 

Il était bien difiScile de passer sans faire une charge à 
fond contre ceux qui n'avaient d'autre but que de ruiner 
une maison détestée. Baudry d'Asson les signale à la sœur 
Dorothée comme les auteurs de tout le mal. 

€( Ce sont les jésuites qui ont fabriqué et conduit toute 
» celte affaire du formulaire. » 

« Mais, direz -vous, pourquoi attribuer aux pères jésuites 
D tant de haine contre des personnes et croire qu'ils les 
» aient en haine jusqu'à machiner leur ruine ? Pour ré- 
» pondre à cela et vous en éclaircir entièrement une bonne 
» fois, il faut prendre la chose dans sa source et vous 
ù dire que, depuis cinquante ou soixante ans, il s'est 
» introduit une telle licence et démangeaison d'écrire en 
ù plusieurs ordres religieux, et principalement dans la 
» société des jésuites, que, comme ils se piquent d'éru- 
D dition sur tous les autres et qu'ils peuvent impunément 
» tout écrire et tout imprimer pour se rendre recom- 
» mandables par quelques ouvrages, un grand nombre de 
» leurs pères et de leurs professeurs ont voulu à l'envi se 
» signaler par des ouvrages de cette sorte. Or, comme le 
o sujet, de soi le plus vaste et que Ton peut dire être 
A> parmi eux à la mode, est la théologie morale qui traite des 
» cas de la conscience, l'on a vu paraître en peu de temps 
» une infinité d'auteurs auparavant inconnus, qui, ne mar- 
» chant nullement sur les vestiges des anciens pères et de 
» nos saints docteurs, mais favorisant la mollesse et la 
» cupidité des hommes charnels, ont, comme un torrent, 
» inondé toute l'Église. » 

C'est pour cela qu'ils ont déclaré une guerre mortelle à 
des hommes dont la vie a toujours été sainte, qu'ils n'ont 
reculé devant aucune calomnie et qu'ils ont osé dire publi- 



- 88 - 

quement cl écrire : « Que les vierges de Port-Royal étaient 
» des filles folles, sans comnaunions et sans sacrements, 
» qu'on y était d'intelligence avec Gharenton et avec 
» Genève, qu'on n'y priait ni la Vierge ni les Saints, qu'on 
» n'y avait point d'images ni d'eau bénite , et encore pis 
» que cela. » 

La première signature qu'avaient donnée les Sœurs 
était parfaitement suflSsante, et la preuve, c^est que l'on 
n'en avait point demandé une nouvelle aux autres congré- 
gations. Si elles avaient été dans un autre diocèse que 
celui de Paris, on les eût laissées parfaitement tranquilles. 
— « Ge n'est pas un petit sujet d'étonnement de voir de 
» saintes filles traitées comme des hérétiques et des 
» rebelles , par cette seule et unique raison qu'elles refu- 
D sent d'attester sur les saints évangiles une chose qui, 
» n'étant point de la foi , ne peut être fort importante , et 
» qui non-seulement est contestée par les plus savants doc- 
» teurs et prélats du royaume, mais que plusieurs de ceux 
» qui la signent déclarent hautement ne pas croire. » 

Quoi qu'il soit facile de voir que Baudry d'Asson fait tous 
ses efforts pour se contenir , une indignation que justifie 
trop la rigueur inexorable avec laquelle la Mère et les 
Sœurs sont traitées, déborde quelquefois de sa plume. 
Quel cœur honnête, en effet , pouvait rester calme en pré- 
sence d'une soldatesque effrénée faisant d'un lieu saint le 
lupanar de ses débauches? Aussi trouve-t-il les accents les 
plus pathétiques pour prolester contre cette indignité. — 
(( Mais que déjà, depuis deux ans, leur maison soit aban- 
» donnée par leur propre pasteur à la garde et à la dis- 
» crétion des gens de guerre, comme sont des exempts et 
» des gardes de corps, entre lesquels il y en a de blasphé- 
mateurs et de débauchés, qui menant publiquement dans 
i> le pays, une vie scandaleuse, sont néanmoins les maîtres 



— 89 - 

i> absolus de leur abbaye , qui en font un lieu de garnison 
» et de bonne chère pour eux et pour leurs compagnons, 
» qui , en ayant toutes les clefs peuvent faire entrer, quand 
i> bon leur semble, et y font entrer en effet des personnes 
» infâmes, et qui enfin, par Tordre de M. de Paris qu'on 
» n'a jamais pu faire changer , couchent et font ronde la 
» nuit jusque dans la clôture des religieuses , quoique ce 
» soit un lieu sacré interdit par les saints canons à toutes 
» ces sortes de gens, qui ne peuvent même y entrer sans 
» excommunication et sans sacrilège, 

»> C'est, ma révérende Mère, ce qui n'a point d'exemple 
» et n'en aura peut-être jamais dans l'église. C'est ce qui 
» crie vengeance à Dieu et aux hommes. C'est ce qui 
» demande vos larmes et vos cris vers le ciel et vers Mon- 
D seigneur l'archevêque. C'est ce qui doit tirer de vos 
o yeux des larmes de sang et vous faire trembler vous et 
» vos compagnes. Mais ce sera sur quoi vous aurez toutes 
» quelque jour un compte étrange à rendre à Dieu, si 
» vous ne compatissez pas de tout votre cœur à une op- 
» pression si inouïe, et si vous ne tentez toutes sortes de 
» moyens pour la faire cesser. » 

Je multiplie à dessein les extraits de cette longue lettre. 
C'est une page peu connue de l'histoire de Port-Royal , 
un chapitre nouveau dont la lecture est instructive et 
édifiante. Après les paroles indignées qui se sont échap- 
pées de sa poitrine, Baudry d'Asson parle à. la sœur 
Dorothée en ami dévoué. — « Je ne veux point vousflat- 
» ter, parce que je vous honore et vous aime sincèrement. 
» Ceux qui vous flattent dans vos séparations d'avec vos 
» mères et vos sœurs, et dans votre nouvelle dignité, ne 
» vous honorent ni ne vous aiment, mais vous déshono- 
» rent et vous haïssent en effet. Car, croyez-moi, ma révé- 
» rende Mère, il ne vous est honorable ni devant Dieu, 



— 90 - 

a ni devanl les hommes , d'avoir abandonné vos mères 
» et d'avoir succombé à la tentation à laquelle elles 
» ont si généreusement résisté. • Mais il l'est encore 
» moins de s'être élevée sur leur ruine, de servir d'instru- 
» ment à leur privation et d'être liée particulièrement avec 
D ceux qui en sont les véritables auteurs, et qui aggra- 
» vent autant qu'ils peuvent dans le public et dans l'es- 
» prit deMonseigneur l'archevêque, leur crime imaginaire, 
» que. la véritable charité, s'ils l'avaient, leur ferait plutôt 
» excuser. » 

Quant à la soumission à l'archevêque de Paris, question 
délicate qui pouvait jusqu'à un certain point justiQer la 
conduite de la sœur Dorothée , voilà ce qu'il en pense : 
x( Je veux croire que M. de Paris a agi sans passion, mais 
je sais aussi qu'il n'est pas infaillible. Je sais qu'il ne 
D faut pas obéir en tout , sans examen et sans discerne- 
» ment. Je sais que ce n'est pas médire , ni proprement 
a découvrir les défauts d'autrui, que de se justifier ou jus- 
» tifier d'autres personnes , des accusations injustes dont 
» on les charge , quoique cette justification ne se puisse 
» faire sans découvrir des manquements dans le prochain 
» ou dans les supérieurs. 

» Ne nous trompons donc point, ma révérende Mère, 
i> et ne nous abusons point par de faux raisonnements 
» que nous condamnerions dans les autres, mais que nous 
» approuvons dans nous-mêmes parce qu'ils flattent notre 
n amour propre. Ne disons pas qu'il faut obéir aveuglé- 
» ment à tout ce qui nous est ordonné par nos supérieurs, 
» puisqu'il y a tant de rencontres autres que celles-ci, oii 
» nous ne le voudrions ni ne le devrions pas faire , et 
» disons par conséquent qu'en l'obéissance que nous 
» devons à nos supérieurs, nous devons user de discerne- 
ment et de prudence. Disons avec saint Paul, disons avec 



- 91 — 

» saint Pierre el avec tous les saints , que quand le com- 
A> Ddandement de Dieu et ceux des hommes se trouvent en 
» concurrence, il faut plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes, 
» et, bien loin de dire que nous ne saurions faillir en 
» suivant la voix de nos pasteurs el de leurs évoques , 
» disons que les pasteurs sont hommes, sujets à leurs pas- 
» sions et à se tromper comme les autres. Disons qu'ils 
» ont des lois et des règles saintes qu'ils doivent suivre , 
x> et que quand ils s'en éloignent, ils sont plus à plaindre 
» qu'à imiter, et qu'on n'est pas obligé de s'en éloigner 
» avec eux. » 

Baudry d'Asson n'exigeait pas que la sœur Dorothée 
rompît, pour cela, avec l'archevêque, il lui demandait 
d'ouvrir les yeux du prélat sur Ghamillard et d'obtenir des 
adoucissements pour les mères et pour les sœurs, et il 
ajoutait en insistant pour qu'elle revînt dans la bonne 
voie : « Il faut à la vérité une force extraordinaire, comme 
» votre mal et votre péril est extraordinaire, il faut mépri- 
» ser tous les égards humains , pour n'avoir en vue que 
» votre devoir et votre salut ; il faut tourner tous vos 
» regards vers Dieu ; il faut aimer ses promesses -, il faut 
» craindre ses menaces ; il faut haïr et perdre sa propre 
» âme, selon les paroles de l'évangile : il faut préférer à 
A> tous les biens, la paix et la bonne conscience; il faut 
» s'abandonner à la Providence ; il faut se confier à Dieu ; 
» il faut s'appliquer ce qu'on nous enseigne tous les jours 
» de l'appui de sa protection et de la rigueur de ses juge- 
D ments; il faut moins considérer le présent que l'avenir; 
» en un mot, il faut vivre à la foi; il faut être animé d'es- 
D pérance, il faut aimer Dieu et son salut plus que toute 
» chose. » 

Paroles éloquentes, cri d'un cœur plein de foi et d'aspi- 



- 92 - 

rations toutes célestes , et pourtant efforts stériles qui ne 
ramenèrent point au bercail la brebis égarée ! 

Voilà bien le batailleur et Thomme généreux que nous 
connaissons, faisant de sa plume une arme de guerre, et 
trouvant dans l'élévation de son âme , la grandeur de la 
pensée et la noblesse de l'expression ! N'est-il pas vrai 
qu'il aurait manqué un trait à la physionomie de Baudry 
d'Asson, si cette lettre était restée inconnue ? Les passages 
que je viens d'en citer la feront ressortir, je l'espère. 

Quoique collaborateur du grand Ârnauld que Boileau 
était si fier d'avoir eu pour apologiste, quoique ayant 
participé aux deux premiers volumes de la Morale pra- 
tique des jésuites et ayant publié quelques lettres remar- 
quables , ce n'est point l'écrivain qu'il faut aller chercher 
dans la vie militante de Baudry d'Asson. Le véritable 
Baudry se trouve à Port-Royal des Champs , toujours 
debout quand il y a des services à rendre à la cause dont 
il est le plus ardent défenseur. 

Si, en parlant des religieuses de Port-Royal, l'arche- 
vêque de Paris avait pu dire avec une apparence de raison, 
elles sont pures comme des anges et orgueilleuses comme 
des démons , personne ne pouvait adresser ce reproche h 
Baudry d'Asson. Humble parmi les humbles, le nienuisier 
de Port-Royal des (Ihamps n'aurait jamais songé à quitter 
son métier, si ses supérieurs n'avaient pas reconnu en lui 
une aptitude rare à diriger les affaires de la maison. Dès 
qu'il en est chargé, il se met à l'œuvre avec l'ardeur qu'il 
apportait à toute chose. Non-seulement il prend en main 
les intérêts qui lui sont confiés , mais quand la guerre 
éclate , il soutient la lutte et fait tête à l'orage. S'il lui 
faut quelquefois reprendre l'épée, courir le monde, et, 
pour tromper la police, avoir recours à la ruse et au stra- 
tagème, en rentrant au monastère, il laisse à la porte les 



~ 93 - 

allures belliqueuses , les finesses diplomatiques et redevient 
l'homine qui déguise le moins sa pensée. Cette franchise 
lui attire Tamitié toute particulière de Singliu qui le fait 
entrer dans les ordres , pour qu'il puisse lui succéder un 
jour dans la direction des consciences. En attendant il lui 
confie le jeune abbé Pontchâleau, le charge de veiller sur 
cette âme chancelante et de la relever dans ses défaillances. 
Ce n'était pas trop d'un tel tuteur , car le pupille n'était 
constant que dans son inconstance. Au milieu des dis- 
tractions qu'il se permettait quelquefois, il écrivait de la 
meilleure foi du monde à Baudry d'Asson : « Je soupire 
» après ma patrie, mais je me suis égaré, in regionem 
» longinquam. » Ayant ainsi sous l'habit mondain des 
aspirations vers le cloître et le retour aux idées du monde 
quand il était sous l'habit religieux. 

J'ai parlé de la charité de Baudry d'Asson , mais on a 
pu voir qu'il ne pratiquait pas cetle vertu dans toute son 
extension chrétienne. S'il était toujours prêt à se dépouiller 
pour les pauvres , il n'était pas animé de cet amour de 
l'humanité qui fait pardonner les plus cruelles offenses. 
Sévère pour soi-même , il n'entendait pas être indulgent 
pour les autres , pour ceux surtout qui , par leurs actes , 
leurs paroles ou leurs écrits, se mettaient en opposition 
avec les doctrines dont il était un des plus ardents défen- 
seurs. Il ne permettait pas qu'on doutât du miracle de la 
sainte Epine, et s'il apprenait la nouvelle de la mort de 
l'évêque de Langres, un des prélats les plus acharnés contre 
la mémoire de Saint-Cyran, son ressentiment ne s'éteignait 
pas devant un cercueil, et il écrivait dans son journal la 
note suivante où l'on trouve comme un reflet des Pro- 
vinciales : « On vient d'assurer que Monseigneur l'évêque 
» et duc de Langres, ci-devant abbé de la Rivière, long- 
» temps favori du duc d'Orléans, et depuis peu pourvu de 



— 94 — 

j» Saint-Eiislache qui est un des plus grands du royaume , 
» est mort subitement après avoir diné (1); on n'en sait 
» pas encore les particularités. Mais il est constant qu'il 
» était un homme de nulle science et de nulle piété, qu'il 
D avait une grande ambition , faisait une dépense prodi- 
D gieuse, se faisait appeler au moins à Paris, il y a peu de 
» mois, M. le duc de Langres, il était venu de bas lieux, 
» il avait été petit aumônier de M. le duc, et puis il legouver- 
» nait entièrement. On m'a assuré que, pendant les troubles 
» de Paris, il était pensionné du cardinal de Mazarin et de 
» M. le prince, et on disait de lui que personne ne savait 
D mieux ce que valait le duc d'Orléans, puisqu'il l'avait 
» vendu trois ou quatre fois. » 

En résumé, Baudry d'Asson était un grand cœur, un 
homme tout d'abnégation, toiijours prêt à s'immoler pour 
la cause de Port-Royal qu'il regardait comme la cause de 
Dieu même. Un jouteur d'une pareille trempe ne se laissait 
pas facilement abattre et puisait dans la lutte des forces 
nouvelles. Mais quand le combat fut à sa fin; quand les 
défenseurs de Port-Royal eurent été dispersés ou empri- 
sonnés, et que lui-même caché dans un faubourg de Paris , 
eût été obligé 4^ déposer les armes, il se consuma bien vite 
dans un repos si opposé à sa nature guerroyante, et, 
comme ces braves soldats auxquels l'heure de la retraite 
est souvent fatale, il tomba quand il ne lui fut plus permis 
de combattre (â). 

(1) Cette nouvelle était fausse. C'était le gouverneur de Langres qui 
était mort et non Tévêque. 

(2) Après la mort de de Hillerin et de Baudry d'Asson , le jansénisme ne 
s'éteignit pas dans le diocèse de Luçon; Nicolas {lolbert ne lui avait pas été 
hostile, Henri de Barillon lui fiit favorable et Samuel-Guillaume de Yer- 
thamon s'en montra l'ardent adepte. l\ y comptait encore quelques représen- 
tants au moment de la révolution. La famille de Hillerin presque tout 



•- 95 ~ 

Il est bien entendu qu'en faisant l'éloge de Charles de 
Hillerinet d'Antoine Baudry de Saint-Gilles d'Asson,nous 
ne nous sommes point constitué défenseur de la doctrine 
qu'ils soutinrent avec tant d'obstination et de conviction. 
Nous n'avons aucune autorité pour nous en faire juge. Mais 
un homme fort compétent en pareille matière, un grand 
écrivain dont personne ne contestera le mérite et l'impar- 
tialité , l'admirateur enthousiaste de Jacqueline Pascal , M. 
Cousin a prononcé cette sentence dont nous ne voulons 
point faire appel : « Disons-le sans hésiter : Le jansénisme 
» est un christianisme inconsidéré et intempérant. Par 
» toutes ses racines il lient sans doute à l'église catholique, 
» mais par plus d'un endroit , sans le vouloir ni le savoir 

» même, il incline au calvinisme 

» Deux qualités éminentes lui ont manqué : le sens com- 
» mun et la modération, c'est-à-dire la vraie sagesse. » 



entière resta fidèle aux doctrines de Port-Royal. L'abbé commendataire de 
Belval, dans le diocèse de Reims, Guy de Hillerin et de Hillerin, archidiacre 
d'Orléans, mort aumônier des dames de Saint-Denys, ne cessèrent pas d'en 
être partisans. l\ en fut ainsi de Charles-François de Hillerin, avocat du roi 
au siège de Fontenay. Bien qu'élevé au Collège des jésuites de cette ville, il 
n'en partagea pas moins les croyances de ses parents, les deux ecclésiasti- 
ques que je viens de nommer. 



DE L'ALIMENTATION 



DES 



JEUNES SANGSUES 



AUSSITÔT LEUB lîCLOSION 



PAR M. DE LALEU 



Messieurs , 

Les sangsues ont été, dans tous les temps et particuliè- 
rement en ces derniers, l'objet d'études et de travaux 
recommandables. 

Mais il appartenait au professeur Moguin-Tandon de les 
réunir ou plutôt de les condenser dans son admirable Mo- 
nographie des hirudinées : et cependant une lacune impor- 
tante y existe encore. 

Pas un mot, ni par lui, ni par les auteurs qu'il cite, n'a 
été dit sur les moyens de subsistance des jeunes sangsues 
aussitôt leur naissance, alors qu'elles sont trop faibles 
encore pour entamer la peau des animaux vivants. 

Le savant professeur dit bien , à son chapitre de la mul- 
tiplication : 

« Qu'il faut, lorsque les jeunes sangsues seront écloses. 



— 97 -^ 

» respecter leurs cocons ; car, pendant quelque temps , 
» elles viennent encore se réfugier dans le tissu spon- 
» gieux qui les entourent. » 

Ce qui , je dois le dire , ne m'a paru être qu'accidentel , 
et très-fortuitement ; il ne dit pas, et en cela il a raison, 
qu'elles y viennent dans le but d'y trouver une nourriture 
appropriée à leur âge, qui aurait pu y être déposée comme 
cela a lieu pour beaucoup d'insectes , les abeilles , les 
sphex, etc. 

Il dit encore : 

a Plus tard, on jettera dans les marais de jeunes gre- 
» nouilles , des têtards et de petits poissons qui leur servi- 
» ront de nourriture. » 

Mais ceci ne peut s'appliquer qu'aux individus adultes. 

Au chapitre de la nourriture, il dit aussi : 

« Que les sangsues se nourrissent seulement du sang 
» des salamandres, des grenouilles , des raines , des pois- 
» sons et autres vertébrés ; qu'elles sucent aussi celui des 
» insectes , des mollusques et des vers. » 

Ces derniers peuvent bien, en effet, être la proie des 
sangsues du second âge ; mais il est plus que douteux 
qu'au moment de leur naissance elles puissent déjà les 
déchirer pour en extraire du sang. 

Enfin , il cite des auteurs qui prétendent : « que les 
» sangsues sucent aussi les cadavres. » 

Ce qui ne peut être pris à la lettre, puîsqu'au contraire 
on sait que dès qu'un être attaqué passe à l'état de cada- 
vre, elles l'abandonnent immédiatement. 

Un fait important, au point de vue de la science et aussi 
de la propagation de l'espèce devenue si désirable par 
le dépeuplement qui se fait sur tous les lieux de produc- 
tion, restait donc inconnu. 

J'ai cherché à combler cette lacune par de nouvelle^ 

7 



— 98 — 

observations, et, à cet efifet, je transformai en marais 
artificiels deui bassins d'agrément (dont un, particulière- 
ment, fut mis à rabri des indiscrets par une couverture en 
mailles de fll de fer) et je les peuplai, vers la fin du prin- 
temps, de deux variétés de sangsues : Tune gui me fut 
envoyée de l'Algérie et la grise ordinaire. 

Un jour, je m'avisai d'y jeter un crapaud, qui, tout 
d'abord, parut fort heureux de se trouver commodément 
installé sur de l'herbe fraîche, pour y saisir fort adroite- 
ment les abeilles qui , venant s'y désaltérer , se posaient 
à portée de sa langue. 

Mais bientôt j'eus l'occasion de constater de nouveau 
Tadmirable instinct dont chaque être a été pourvu pour sa 
conservation. 

Assurément , mon crapaud n'avait jamais vu de sang- 
sues et ne pouvait soupçonner le danger auquel il était 
exposé dans cette espèce de fausse aux lions. 

Et pourtant ! dès qu'il en aperçut quelques-unes, atti- 
rées par ses premiers mouvements, s'approcher de lui , le 
péril lui fut soudainement révélé et il essaya de fuir ; mais, 
ne pouvant sortir du bassin, ses efforts ne firent qu'aug- 
menter le nombre de la meule affamée qui se mettait k sa 
poursuite, et sa frayeur se traduisit immédiatement en 
une course affolée, accompagnée de cris de détresse qui 
augmentaient dès que je venais à le toucher avec la 
pointe d'une herbe fine, qu'il prenait pour la dent d'un de 
ses ennemis. 

A bout d'haleine, il fut enfin saisi et sucé jusqu'à ce 
que mort s'ensuivit! 

Mes sangsues s'étaient reproduites à souhait, et je pus 
examiner de nombreux cocons parfaitement décrits et 
placés, comme le dit Moquin-Tandon , et en voir sortir 
une grande quantité de jeunes sangsues. Je touchais donc 



— 99 ~ 

au but que je m'étais proposé : savoir comment elles allaient 
pouvoir se nourrir. 

Un jour, je remarquai que plusieurs paraissaient avoir 
sur le dos une ligne blanche qui n.'était pas ordinaire, et, 
en les examinant plus attentivement , je vis qu'elle prove- 
nait, par transparence, d'une matière remplissant le tube 
intestinal ; mais quelle était-elle ? 

En ayant fait dégorger quelques-unes, je trouvai bien 
une espèce de bouillie blanche, mais qui ne m'apprenait 
encore rien; à force de rechercher quelle pouvait être 
son origine, je finis par découvrir, au fond de Teau, sous 
les herbes, une masse de gelée blanche, dont de jeunes 
sangsues étaient occupées à se gorger et qui n'était autre 
que le cadavre très-décomposé de mon crapaud* 

La lumière était donc faite ! Ainsi, dans les marais, les 
animaux y existant sont attaqués, sucés et souvent mis à 
mort par les sangsues qui se nourrissent de leur sang ; et 
leurs cadavres , sufiSsamment décomposés , deviennent 
encore la nourriture de leur progéniture. Suivant cet ordre 
admirable de la nature, qui fait que rien, dans la création, 
n'eçt inutile , que rien n'est perdu , et que , pour chaque 
cas, il a été créé des êtres à mœurs et organisation spé- 
ciales à leur utilité dans l'équilibre général. 

Tel est. Messieurs, le fait dont j'ai été témoin et qu'il 
serait peut-être désirable de voir confirmer par de nou- 
velles expériences, quoique je sois bien certain de ce que 
je viens d'avoir l'honneur de vous dire. 



PROMENADE. 



ROMANCE IMITÉE DE L'ITALIEN. 



Lève au ciel ton œil si doux ! 

Vois ! quelle nuit enchantée ! 

Vols Phébé verser sur nous 
Ses flots de lumière argentée... 
La nature est sans voix ; 

Nul soufQe dans la campagne ; 

Le rossignol dans les bois 
Seul chante, appelant sa compagne... 

La fidèle, à cet accent 
Plein d'amour et de tristesse , 
Bien vite accourt en tremblant 
Et répond par une caresse : 

« Tu pleures !... me voici !... » 

— A ma voix , ô chère Irème , 
Ton cœur tremble-t-il aussi ? 
S'envole-t-il vers moi qui l'aime ?... 

0. Biou. 



LES SUITES DE LA FORCE. 



(vieille histoire.) 



Les cheveux de Miion étaient devenus blancs , 
Mais sa taille restait haute malgré les ans : 
« Quoi , disait-il , déjà mes forces épuisées I 
» Déjà, rire à Tenfant , mes mains seraient usées ! 
» Et l'athlète invincible, envié des héros, 
» Débile, fléchirait sans muscles et sans os ! 

Il disait, et son pas errait dans la campagne. 

Tout-à-coup il s'arrête ; au pied de la montagne 
Un chêne s'élevait chéri de Jupiter ; 
Les siècles en passant en avaient fait du fer , 
Corps noueui sur lequel se brisait toute hache , 
Où l'ouragan, la foudre, à peine laissaient tache. 

Milon le suit de l'œil ; il parait satisfait : 
« Oh! voilà bien, dit-il, la chose qu'il fallait ! 
On connaîtra bientôt si je ne suis plus l'homme 
» Que le moucie admirait dô l'Inde jusqu'à Rome. » 



- 102 — 

L'arbre tout près du sol se divisait en deux , 
Et chaque branche était seule un tronc vigoureux. 
Milon, des deux côtés s'appuyant sur Técorce, 
Tend les bras, les roidit, les repousse avec force. 

En vain !... de son haleine il n'entend que le bruit... 

Il sMndigne , il s'exalte , il trépigne , il bondit ; 
Ses nerfs sont contractés, ses veines sont gonflées, 
El de ses longs efforts ses deux mains sont enflées. • . 
Le front suant la fièvre, il redouble en fureur; 
Un crépitement sec fait battre enfin son cœur. 
L'arbre craque, se fend, les deux troncs se séparent ; 

Mais dans l'étau béant les bras lassés s'égarent ; 

Le bois sur eux revient, se choque, se rejoint. 

Et les mains du lutteur sont prises comme un coin... 

Il lance au ciel un cri de douleur et de rage ! 

Vieillard, alors, combien tu maudis ton courage! 
Au désert , seul , cloué , tu n'as plus qu'à souffrir, 
Et souhaiter, hélas ! la mort lente à venir... 

Qu'est-ce?... Un rugissement fait retentir l'espace... 
C'est un lion ! tout fuit et dans l'ombre s'efface. 
Qu'importe à toi, Milon, désespéré, martyr ?... 

Pitié , qu'un Dieu le sauve ! Il ne veut plus mourir. 
Mais du lion l'œil fauve a déjà vu la proie , 
Et le monstre s'avance en bondissant de joie. 

Sa gueule mord et broie , et bave en humant l'air, 
Une écume sanglante et des lambeaux de chair. 



— 103 — 

L'athlète vit encore, si le souffle est la vie. 

Oh ! cette fois, mort, viens ! Il t'invoque, il te prie !... 

Non ! du corps palpitant le féroce animal 

Fait un affreux repas ; mais, comme un sceau fatal, 

Au tronc restent les mains 

Exemple à qui se rue , 
Orgueilleux de la force , et que la force tue ! 

0. Biou. 



TROIS POÈTES BRETONS. 



Etude, par C. ROBINOT-BERTRÀND. 



I 



Quelques critiques d'humeur sombre avaient condamné 
à mort le poème épique; ils avaient longuement et 
lugubrement mené son deuil, et, après Toraison funèbre, 
s'étaient retirés, certains que le poème épique était pour 
toujours enterré. 

Nous sommes de ceux qui croyons à l'immortalité des 
grandes choses, et ce n'est pas sans un serrement de cœur 
que nous avions assisté à cet ensevelissement ; un instinct 
prolestait en nous et semblait nous dire que rien de ce 
qui a fortement vécu ne peut mourir. 

Comment un art qui a exprimé un des côtés les plus 
grands de l'humanité pourrait-il périr ? Pour qu'il disparût, 
il faudrait que toutes les grandeurs dont il est l'expression 
eussent disparu avant lui. Le genre épique est donc 
immortel comme le sentiment qui l'anime. Pour briser à 
la lyre cette corde, il faudrait la briser d'abord dans le 
cœur humain. 

La vérité , c'est que les conditions de l'épopée ont 
changé: les modernes, pénétrant les multiples devoirs 
de l'homme social, et relevant certaines facultés qui étaient 



~ 105 — 

regardées comme basses, ont élargi le cercle où peuvent 
se mouvoir les puissances de dévouement. 

Et pourtant, même aujourd'hui, de quel éclat resplendis- 
sent encore à nos yeux ces magiques visions du monde 
antique, Tlliade, l'Odyssée, TEneide ? et ce grand poème 
du moyen-âge, la Chanson de Rolland? Est-ce que ces 
choses-là ont vieilli? Non, parce que le sentiment qui 
les fait vivre, leur âme, n'a point vieilli. 

Les genres se transforment, ils ne meurent point. Le 
roman n'a pas tué l'épopée. 

Aussi, lorsque M. Emile Péhant a voulu peindre les 
exploits de notre Bretagne, il a bien fait de demander au 
vers sa sonorité et sa couleur : oîi la prose se fût trainé, 
la poésie brille et s'élève. 

Notre concitoyen a médité, a commencé une chanson de 
gestes qui, ayant pour centre et pour titre le Connétable de 
C/twon^doit, en sept poèmes, raconter les hauts faits de la plus 
glorieuse période de l'histoire de Bretagne et mettre succès^ 
sivement en relief, entre autres physionomies, Duguesclin, 
Beaumanoir, les deux Monlforl^ Charles de Blois, Edouard 
111, le Prince noir, Philippe de Valais, Charles le Mauvais, 
Jeanne de Belleville, Jeanne de Penthièvre, Jeanne la 
Flamme, Marguerite de Clisson. 

Après Jeanne de Belleville, si justement applaudie, 
M. Péhanl , aujourd'hui, publie le Siège de Nantes, pre- 
mière partie d'un poème intitulé Jeanne la Flamme, dont 
la seconde partie aura pour titre le Siège d'Hennebond. 
Il s'agit, dans ce poème, de la guerre entre Jeanne de 
Penthièvre et Jeanne de Monlfort, surnommée Jeanne la 
Flamme, de ce que les historiens ont appelé la Guerre 
des deux Jeanne. 

Jean IV, mari de Jeanne la Flamme, plus connu sous le 
nom de Jean de Montfort, eût, on se le rappelle, pour 



~ 106 — 

compétiteur , Charles deBIois. Ce dernier, en effet, avait, 
en 1337, épousé Jeanne de Pentliiëvre, fille de Guy et 
nièce de Jean III, laquelle apportait* en dot à son mari la 
future succession de son oncle : Jean III avait testé en sa 
faveur. Aussi, à la mort de Jean III, en 1341, Jean de 
Montfort, son frère, prétendant succéder, alluma une 
guerre qui dura vingt-trois ans, et qui se termina par la 
mort de Cbarles de Blois, tué à la bataille d'Âuray. 

Dans cette première partie du poème, le Siège deNmites, 
Jeanne la Flamme ne joue pas le rôle principal ; c'est dans 
la seconde partie, le Siège d'Rennebond, qu'elle doit être 
au premier plan : son mari captif, elle continue la guerre« 

Mais, dès la première partie, quand le duc est appelé par 
le roi à venir se défendre devant lui, Jeanne la Flamme 
apparaît avec tout Tamour profond, mais héroïque, qu'elle 
a voué à son mari. 

Jean de Montfort répond à l'envoyé du roi, qui est venu 
le trouver au milieu d'un banquet : 

Philippe de Valois n'est pas mon souverain : 
Le roi n'a sur le duc qu'un droit de suzerain. 
Je lui dois mon hommage et j'irai le lui rendre... 
Mais au jour qu'à Montfort il conviendra de prendre. 

Alors la reine, effrayée de cette audace : 

pourquoi renoncer à votre sacre à Rennes? 

Pour affirmer vos droits et clore tout débat, 
L'huile sainte, 6 mon duc, vaut mieux que le combat. 
Car l'élu du Seigneur est hors de toute atteinte. 
A Paris, au contraire (oh ! Dieu trompe mes craintes) ! 
Montfort ne trouvera que des amis de Blois, 
Et Blois est, songez-y, le neveu de Valois. 

Le duc, sans renoncer à son projet d'aller trouver le 
roi, tenant compte des craintes de la duchesse, dit à 
l'envoyé : 



— 107 - 

Retire-toi, Clisson, et va dire à ton maître 
Qu'à ses lois son vassal consent à se soumettre. 
J vai donc, sous quinzaine, où je suis assigné, 
Mais en duc de Bretagne et bien accompagné! 

Jeanne la Flamme n'oppose plus d'objection au départ de 
son mari : 

... ce vos volontés sont mes lois souveraines. » 

Dès le début, on voit la grandeur simple et très-épique 
du livre, on respire un peu de cet air pur qui soufQait sur 
les rivages helléniques. 

Ce n'est pourtant pas au genre grec que M. Péhant pré- 
tend se rattacher; il appelle l'ensemble de ses poèmes, le 
Connétable de Clisson^ chanson de gestes. 

U chanson de gestes est l'épopée du moyen-âge. 

II y avait plusieurs espèces de chansons de gestes, chaque 
espèce ayant son caractère distinct; et cela nous est 
appris par le trouvère Jean Bodel d'Arras , qui , dans sa 
chanson des Saions, nous dit : 

Ne sont que trois matières à nul honmie antandant : 
De France et de Bretaigne et de Rome la grant ; 
Et de ces trois matières n'i a nule semblant. 
Li conte de Bretaigne sont si vain et plaisant ; 
Cil de Rome sont sage et de san aprenant ; 
Cil de France de voir chaque jor apparant. 

Ainsi, les chansons de gestes de France avaient des pré- 
tentions à la vérité historique, celles tirées de l'histoire 
ancienne avaient pour but de moraliser et d'instruire, et 
celles de Bretagne étaient destinées à plaire : la chanson de 
Rolland appartient au premier genre, au second le roman 
d'Alexandre, au troisième les poèmes du cycle d'Arthur, 

Les poèmes du cycle d'Arthur étaient pleins de merveil- 
leux ; le cœur et l'imagination étaient bercés par ces chimè- 
res : Françoise de Rimini et Paolo (on se rappelle l'épisode 



- 108 — 

delà Divine comédie), lisaient Lancelot du lac quand ils 
furent poignardées par Maia testa. 

Noi leggevamo un giorno per diletto 
Di Lancilotto, corne Amor lo strinse : 
Soli eravamo, e senza alcun sospetto. 

Le connétable de Clisson se rattache par sa manière aux 
poèmes du cycle carlovingien. Mais le poète a banni les 
strophes monorimes : ce changement, il était con- 
traint de le pratiquer; car, contrairement à ce qui se 
passait autrefois, les épopées ne se chantent plus. 

On en chantait des fragments, au moyen-âge, dans les 
festins et dans les batailles : dans les festins, les trouvères 
s*accompagnaient de la vielle ou du rebec. 

Il est certifié par les plus véridiques historiens d'Angle- 
terre, par Guillaume de Malmesbury, Mathieu Paris, Mathieu 
de Westminster, Albéric de Trois-Fontaines, qu'en 1066, 
à la bataille d'Hastings, le courage des soldats fut enflammé 
par des vers d'un poème sur Rolland à Roncevaux, et que 
celui qui les chantait était un jongleur très-brave du nom 
de Taillefer. Qu'on lise à ce sujet Robert Wace. 

Taillefer qui moult bien cantoit 
Sur un roncin qui tôt aloit 
Devant eux s'en aloit cantant 
De Carlemaigne et de Rolant 
Et d'Olivier et des Vassaus 
Qui morurent en Rainscevaus 



M. Péhant n'a, d'ailleurs, porté aucune atteinte au 
sentiment d'orgueil guerrier et de grandeur héroïque, qui 
€st le caractère essentiel de la chanson de geste. 

Dans le poème de Théroulde, l'arrière-garde de l'armée 
de Charlemagne est menacée de toutes parts par les Sar- 
rasins, et Rolland la. commande: Olivier, son ami, lui 



~ 109 — 

conseille de sonner du cor, pour rappeler Tarmée de 
Gharlemagne qui a pris les devants : 

— Compainz Rollant sunez vostre olifan 

— Ne placet Deu , ço li respunt Rollant , 
Que ço seit dit de nul hume vivant 

Ne pur païen que jà sei-je cornant! 
Jà n'en aurunt reproece mi parent. 
Quand jo serai en la bataille grant, 
Et jo ferrai mille coups et vu cenz, 
De Durandal verrez l'acer sanglent l 
Franceis sunt bon, si ferrunt vassalment ! 
Jà cil d'Ëspaigne n'auerunt de mort guarant ! 

N'est pas très-fier ? 

La rime n'est pas riche et le tour en est vieux ; mais il 
est difficile de mieux dire. 

Dans une situation très -différente, lorsque Jean de Mont- 
fort, pour lui rendre hommage, se trouve en face du roi 
et de la cour, M. Péhant lui-même fait parler le duc de 
Bretagne avec une extrême énergie. Qu'on en juge : 

Et dépouillant son gant d'un geste de colère : 
— Mon très-redouté sire , et vous qui m'entourez , 
Chevaliers et barons , pairs laïcs et mitres , 
' Écoutez ma parole et gardez-en bon compte. 
Moi , comte de Montfort , de Limoges vicomte , 
Je suis , de par les lois des hommes et de Dieu , 
Le vrai duc de Bretagne , et j'en offre Faveu , 
Dans les termes réglés par l'antique coutume 
Pour laquelle le glaive a tenu lieu de plume. 
Or, sans chercher mon droit au fond d'un encrier, 
J'ai conquis de mon bras mon duché tout entier -, 
On m'a partout ouvert villes et places fortes ; 
Celles qui résistaient , j'en ai rompu les portes , 
Et de Nantes à Brest ma volonté fait loi. ' 
Eh bien ! puisque quelqu'un se porte contre moi 
Et, d'un scribe vénal implorant Fassistance, 



— 110 — 

A mon gUdte vainqueur oppose une sentence , 

A celui-là je crie , au nom de nos aïeux : 

Le procès est ignoble et le duel glorieux ; 

Qu'on nous donne le champ»., et qu'entre nousTépée 

Dise par qui serait la Bretagne usurpée ! 

Un aussi beau duché doit être au plus vaillant : 

ce Allons, Charles de Blois, ramassez doue mon gant. i> 

Un morceau admirable, un morceau trës-émouvanl , 
et dont l'énergie rappelle quelques-unes des toiles puis- 
santes d'Eugène Delacroix , c'est le morceau intitulé une 
Enquête, et qui nous montre les assiégeants lançant, 
à l'aide de balistes , par dessus les murailles de Nantes, 
en guise de boulets, les têtes de trente Bretons. 

Voici que, par dessus les hauts remparts, on voit 
Quelque chose de noir dans Tair monter tout droit , 
Puis, décrivant soudain sa courbe dans Fespace, 
La suspendre et tomber au milieu de la place. 

Rien comme Timprévu pour grossir un danger : 
Chacun sous les auvents s'empresse à se ranger. 
Et qui n'a pu trouver d'abri, court et s'effare. 
C'est sans doute un boulet de pierre qui s'égare. . . . 
D'où vient donc qu'en tombant, ce boulet a produit 
Un son mat et confus, qui n'est pas même un bruit ! 
n rebondit trois fois, mais faiblement, et roule 

En traçant un cordon noir et visqueux La foule 

N'approchait qu'en tremblant, quand un jeune étourdi 

S'élance, et vers la pierre étend un bras hardi 

Horreur ! il tombe et pousse un grand cri d'épouvante ; 
C'est une tête d'homme écrasée et sanglante ! 

Des hurlements d'effroi partent de tous les points, 
Et contre les Français se dressent mille. poings 



Il nous faudrait citer tout le morceau exécuté, dans an 
style fougueux , de la manière la plus vigoureuse ; son 
étendue nous empêche , malheureusement , de reproduire 
en entier ce tableau éminemment tragique oh l'on voit 



— 111 — 

Fami, la fiancée , la mère, défaillir d'horreur en contem- 
plaDt ces têtes sanglantes et défigurées que chacun 
tremble de reconnaître. 

M. Péhant a composé, de 1870 à 1872, ce poème de 
Jeanne la Flamme , si plein de cris de guerre et de 
virils accents ; un reflet sanglant de nos malheurs est 
empreint sur la face des événements qu'il raconte, et 
donne à son poème un caractère de grandeur sinistre» 

Mais M. Péhant n'a pas seulement l'énergie, il a 
encore l'art des demi-teintes et la grâce, et il sait, par des 
images savamment opposées , rendre plus forte l'intensité 
de l'émotion. 

II est charmant ce tableau d'un moment de paii au 
milieu de la guerre, d'une embellie, comme dit le poète ? 

Par tous les escaliers qui montaient aux remparts, 
Des flots de curieux, femmes, enfants, vieillards, 
Se mêlaient aux soldats debout sur les bastilles, 
Et qui prenaient plaisir à voir les jeunes filles, 
Par grappes, se pencher aux vides des créneaux, 
Puis, peureuses, jeter leurs petits cris d'oiseaux. 
Les murs eux-mêmes, las de leurs gardiens moroses, 
S^enguirlandaient gaiment de ces visages roses : 
Tels les buissons, quand mars ramène les chaleurs ; 
Hier ftpres et noirs, les voici plems de fleurs. 

Gomme contraste , il est difficile d'en trouver un plus 
saisissant que celui que nous offrent ces vers : 

On est au mois joyeux qui remplit les celliers ; 

Mais la grappe pourrit sur les ceps oubliés $ 

Seul le sang coule à flots : c'est la mort qui vendange. 

Cette Mort qui vendange, n'est-ce pas une image 
effrayante , un contraste terrible ? 
Que de choses il y aurait à citer i 



112 



IL 

Si Tœuvre de M. Emile Pébarit se rattache aux poèmes 
du cycle carlovingien , le livre publié aujourd'hui par M. le 
comte de Saint-Jean , et qui a pour titre Merlin , peut se 
rattacher aux fictions du cycle d'Arthur. 

Qu'est-ce donc que ce type de Merlin ? Qu'est-ce que le 
cycle d'Arthur ? 

Au sixième siècle de notre ère , la Grande-Bretagne se 
défendit contre les Saxons, et elle eut alors pour chef 
un guerrier du nom d'Arthur, qui immortalisa son nom et 
celui de la race celtique. Il ne se contenta pas de vaincre 
les Saxons, il soumit l'Irlande, et vint jusque sur le conti- 
nent, oh il se signala par mille exploits. Il établit le chris- 
tianisme dans ses Etats et institua l'ordre de chevalerie si 
connu sous le nom d'ordre de la Table-Ronde. 

Un jour pourlaut, toute cette gloire , toute cette puis- 
sance, s'abîmèrent: il fut vaincu par ces Saxons dont il 
avait d'abord été vainqueur, et mourut, vers 542, dans une 
grande bataille. Les Bretons durent alors chercher un refuge 
jusqu'en Armorique. 

Pendant la période de victoire de son règne, Arthur fut 
aidé, soutenu, protégé par un personnage étrange, Merliu, 
Merlin l'enchanteur, égal, peut-être supérieur au roi. 

Merlin était né en Galédonie. A la cour d'Arthur, il s'éleva 
tellement au-dessus de ses contemporains par ses connais- 
sances et par son génie, qu'on le considéra comme un magi- 
cien : il fut à la fois grand capitaine, grand poète, grand 
naturaliste, grand philosophe. 

Rien d'étonnant si l'imagination du peuple et celle des 
poètes s'emparèrent de ces deux types, Arthur, Merlin, 
et firent fleurir autour d'eux la luxuriante végétation des 
fictions et des légendes. 



— 113 — 

Arthur devint Tastre central de tout un monde poétique, 
et il eut Merlin pour principal satellite ; plus loin, autour 
du héros de la race celtique , se meuvent, à des dislances 
diverses, une infinité de grands personnages : c'est là ce 
qui constitue le cycle d'Arthur, nommé encore cycle de la 
Table-Ronde. 

C'est cette sorte de Faust celtique, plus complet que le 
Faust germanique, puisqu'au triple rayonnement de la 
science, de la passion et de l'activité il ajoute la poésie, 
c'est ce Faust celtique, dont la vie est mêlée à celle d'Ar- 
thur, que M. le comte de Saint-Jean vient de chanter sous 
le nom de Merlin. 

Après Tennyson , après Edgard Quinet , M. le comte de 
Saint-Jean a parlé d'Arthur et de Merlin, et a trouvé des 
accents nouveaux. 

En plus d'un point , le comte de Saint-Jean rssemble à 
Tennyson : comme Tennyson, il excelle à dépeindre, avec 
de fraîches couleurs et d'une manière vraiment aérienne, 
les récils les plus aériens. Son poème, qui a par moment 
le caractère de l'épopée, a le plus souvent le caractère de 
la féerie et rappelle parfois, toutes proportions gardées , 
Tennyson , dans les Idylles du Roi, ou Spenser, dans sa 
Reine des Fées, ou Shakespeare, dans le Songe d'une 
Nuit d'été. 

Des fées, les Korigans, sont réunies, le soir, sur le bord 
de la mer et rêvent à ce passé glorieux de leur race, auquel 
elles prirent une part active : les Korigans, on le sait, sont 
des jeunes filles de grande famille qui ne voulurent pas se 
soumettre aux lois nouvelles du christianisme, et dont les 
âmes plaintives se consument dans le regret des temps 
révolus. Elles sont donc là, près du rivage de la mer, 
comme les filles de Sion au bord de l'Euphrate, et elles 

8 



~ 114 - 

pensent à Arthur, à Merlin , aux glorieux chevaliers de la 
Table-Ronde, dont elles s'entretiennent. 

Tout-à-coup une épée jette sur la surface des flots une 
lueur éclatante. C'est l'épée d'Arthur! Tépée qu'Arthur 
reçut en don du puissant Merlin! et l'une d'elles, douée 
de la faculté des Voyantes , aperçoit dans les plis des va* 
gués tout le passé des aïeux, toutes les gloires du glorieux 
Merlin; et elle les raconte à ses compagnes. 

Ainsi, entre le coucher du soleil et le lever de l'aurore , 
s'écoule ce poème du comte de Saint-Jean, ce songe d'une 
nuit d'été; et le cadre, on le voit, se prête de lui- 
même aux plus capricieuses évolutions de la plus capri- 
euse pensée. 

Gomment l'épée d'Arthur apparait-elle ainsi sur les 
flots? 

Tennyson (et nous sommes heureux de citer ici ce grand 
poète) nous en donnera l'explication dans sa Mort 
d'Arthur. 

Le roi Arthur, blessé, sent que sa fin est prochaine; son 
épée , sa vaillante épée, son épée Escalibor, il ne veut pas 
qu'elle tombe entre les mains des Saxons : car Merlin la lui a 
donnée, et Merlin lui-même l'a reçue des nymphes de la mer. 
L'un de ses chevaliers, après bien des hésitations, avec un 
grand serrement de cœur, se résout à la lancer dans 
l'Océan. 

« La grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de 
la lune, et dessina dans l'air une arche de clarté: tel 
jaillit le rayonnement de l'aube boréale , lorsque les îles 
mouvantes de l'hiver s'entrechoquent , la nuit, parmi les 
bruits de la mer du nord. 

.... like a streamer of the northern rnoni , 
Seen where the moving isles of winter shock 
By night , with noises of northern sea. 



- 115 — 

Mais dès que Tépée eût touché la surface des flots , 
un bras s'éleva , revêtu de velours blanc, mystique, mer^ 
veilleux, la saisit par la poignée, la brandit trois fois, et 
disparut avec elle sous les ondes. » 

C'est cette épée qui est apparue aux yeux des Korigans; 
et cette apparition, qui pronostique de grands événements 
(peut-être le retour d'Arthur, qu'on croit mort, mais qui 
ne l'est pas), laisse apercevoir , à son éclatante lueur , tout 
UD monde évanoui. L'une des Korigans exprime tout haut 
devant ses sœurs ce qu'elle aperçoit dans chaque pli des 
flots, et ce qu'elle exprime est la vie de Merlin. 

Elle explique la naissance miraculeuse du barde, son 
enfance, sa jeunesse, et comment, plus tard, mêlé aux 
choses de son temps , il devient glorieux par les armes ; 
elle dit son amour pour la fée Viviane , et rapporte que 
le roi, pour le soustraire à cet amour, lui donne la mission 
d'aller chercher en Irlande des dolmens destinés à donner 
la victoire aux Bretons ; elle rappelle qu'à son retour, il 
retombe dans les liens de Viviane, qu'il oublie sa destinée, 
que, changé en vieillard en punition de son oubli, il erre 
dans les bois et n'a que ses chants pour remède à ses 
douleurs ; elle raconte que Viviane le retrouve dans une 
forêt, le reconnaît, l'aime, le console, et comment, 
lorsqu'un messager d'Arthur vient réclamer le barde , 
Viviane, à l'aide d'un anneau magique qu'elle a dérobé à 
Merlin, et qui a la propriété de rendre invisible , le ravit 
à la recherche de l'émissaire du roi , et le garde éternelle- 
ment avec elle dans le Royaume de l'amour. 

Voici cette dernière scène qui se passe entre Merlin , 
Viviane, et l'émissaire d'Arthur : 

— c< Arthur te fait chercher, toi, le devin, l'apôtre. 
Rends-nous Escalibor. » 

— « Oui, dit Merlin, j'irai. » 



- 116 - 

— c( Quoi ! dit la fée en pleurs, partir, cher adoré ! 
Un jour, une heure encore ! n 

— « Non, ce serait ma honte. » 

Il se lève et veut fuir. Viviane est plus prompte. 

Arrachant de ses flancs une écharpe de lin , 

Au buisson d'aubépine elle attache Merlin , 

Et puis , au saule vert qui croit au bord des ondes , 

Le rattache neuf fois avec ses tresses blondes ! 

ce Oh ! laisse moi répondre à la voix de Thonneur? 
C'est elle qui m'appelle .... Ecoute ! c'est Kameur , 
Le compagnon d'Arthur.... Grâce! adieu, Viviane! » 

Mais , comme une couleuvre et comme une liane , 
Ses bras l'ont enlacé : 

« Cher amant , ton anneau ? 
Tu seras libre , après , de creuser mon tombeau. 
Tu m'avais de tes maux justement accusée : 
Emmène-moi ! Dis leur : Voilà mon épousée. 
La gloire de Merlin , se reflétant sur moi , 
Luira , comme un double astre , aux yeux charmés du roi. » 

ce Merlin ! criait Kameur , de toute sa poitrine. 
Et le Barde répond : c< Viens près de l'aubépine ! » 

— <c Ton anneau, dit l'amante , et je romps tous ces nœuds? » 

— « Le voici .... » 

L'escarboucle , en son jet lumineux , 
Enveloppe la fée et de feu la colore 
Gomme un pur arc en ciel couronnant une aurore. 
Elle est splendide à voir : « Grands rochers que voici , 
Emprisonnez Merlin! » — c< A moi, Karneur, ici! n 

Ce fut son dernier mot. L'escarboucle divine 
Attire les dolmens. Le buisson d'aubépine 
S'est refermé sur eux. Plus rien des deux amants , 
Qu'une écharpe embaumé aux longs rayonnements. , . . 

Après cette scène, le poème finit : car le jour est venu, 
et c*est rbeure où les Korigans disparaissent. 

L'aurore vient, mes sœurs, car Tétoile a p&li 



— 117 - 

Cette fuite des Korigans au réveil de l'aube est char- 
mante; le poème finit comme une vision, comme un 
songe, comme un accord que Toreille écoute encore après 
qu'il s'est évanoui. 

Et pourtant l'auteur a une tendance à trop de facilité. 

Ce que nous n'hésitons pas à lui signaler (M. le comte 
de Saint-Jean nous le pardonnera, car au mérite on doit 
la vérité), c'est un peu de vague dans le plan, dans les 
symboles. Sans doute nous nous rappelons que cette 
fiction de Merlin, épopée par certains côtés, est féerie par 
d'autres, et que toute l'action est noyée à dessein, 
et avec beaucoup d'art , dans une teinte crépusculaire 
qui est semblable à la nuit : encore faut-il cependant que 
les principales lignes d'un poème, même fantastique, se 
dessinent ; car il est des nuits transparentes qui, voilant 
les objets, sans les cacher, ne font que leur donner plus 
de douceur et de tendre mélancolie. 

Dans ce poème, au milieu de ce luxe éclatant des fleurs, 
des parfums, des ombrages, que l'auteur, au-dessus de 
nous et devant nous , consente à émonder quelques 
rameaux. 

m. 

A côté de la poésie aux lignes et aux figures sévères ^ à 
côté delà poésie aux ingénieuses et fantastiques fictions, il y 
a une poésie plus familière. Musa pedestris, qui, prenant 
pour sujet les mille émotions dont est rempli notre monde 
sublunaire, sait avoir tour à tour, l'accent de la gaîté, de 
la tristesse, de l'ironie, de la colère , et dont le visage a 
toutes les expressions. 

A ce genre appartiennent les poèmes dont M. Gœuret 
vient de nous donner une traduction en vers sous ce titre : 
Poésies choisies de Catulle. 



— 118 ~ 

Quoique sou œuvre ne nous soit parvenue que mutilée , 
Catulle nous apparaît comme un artiste des plus étonnants : 
pour Texpression^ il est un diamant dont on admirera long- 
temps les fines et scintillantes facettes. 

G*est une sorte d'Alfred de Musset païen : il a Fesprit 
charmant de Musset ; il en a aussi les coups d*aile et les 
chutes profondes. Très-grand, il maudit, comme Musset, 
son siècle qui Ta abaissé ; comme Musset, il se sent souillé 
des souillures de son temps, et son temps, bêlas, était loin 
de valoir le nôtre ! 

Quelle tristesse de lire, après un chant attendri adressé 
à la presqu'île Sirmio, oii il vit le jour, (car, comme Virgile, 
Catulle est né sur les bords du Benacus), quelle tristesse, 
après un pareil chant, de lire, par exemple, des vers lubri- 
ques sur Ipsithilla! 

Chose singulière que le talent ! et combien il faut que 
l'humanité en ait besoin pour qu'elle puisse se rappeler et 
même lire incessamment des poèmes où le bien et le mal 
se mêlent et où l'immoralité altère si profondément des 
clartés que la nature avait fait si célestes ! 

Catulle résiste à la dent des jours, et le temps a 
presque ratifié ce jugement de Martial : « Virgile 
o ne fait pas plus d'honneur à Mantoue que Catulle à 
» Vérone. » 

Une grande différence, d'ailleurs, entre Virgile et Catulle : 
Catulle procède des grecs ; Virgile , plus foncièrement 
latin, est chef de dynastie. En somme, Virgile est bien 
supérieur à Catulle. 

Virgile fit un éloge adulateur d'Auguste; Catulle, lui, 
attaqua César dans ses vers avec la plus violente amer- 
tume, et finit, ô faiblesse humaine! par dîner à la table du 
dictateur. 

On a souvent traduit Catulle^ rarement avec succès. 



- 119 - 

La seule traduction de ce poète qui soit populaire est 
celle qu'a faite Boileau de Fode à Lesbie. 

llla mihi par esse deo videtur. 

Ainsi commence Fode de Catulle; celle de Boileau, on 
s*en souvient, débute par ce vers : 

Heureux qui , près de toi, pour toi seule soupire. 

Catulle lui-même avait imité cette ode du grec de Sapho. 

Pour traduire Catulle, il faut bien des qualités ; il faut 
surtout deux facultés qui semblent s'exclure : Faculté de 
Fesprit et la puissance de s'émouvoir. M. Gœuret heureu- 
sement les possédait toutes deux. Il a donc pu rendre 
Fesprit à la fois caustique et souriant du maître; il lui a 
conservé cette physionomie changeante, mobile, ondoyante, 
où Fironie se perd dans un fond de bienveillance, physio- 
nomie qui, nous le répétons, nous rappelle notre Musset. 

M. Cœuret, d'ailleurs, a éliminé beaucoup de passages 
et même des pièces tout entières, passages et pièces enta- 
chés d'ioimoralité : nous Fen félicitons. 

Le traducteur, très-homme d'esprit , (aucune traduction 
n'est absolument exacte et le miroir lui-même est infidèle) 
a peut-être exagéré le côté spirituel de son modèle. Gela 
apparaît parfaitement dans ces vers qui terminent la pièce 
si connue. Plaintes sur la mort d'un Passereau. 

Catulle dit : 

Qui nune it per iter tenebrieosum, 
Illuc unde negant redire quemquam. 
At vobis tMle sit, malœ tenebrœ, 
Orci, quœ omnia bella devoratis ! 
Tarn bellum mihi passerem abstulistis. 
factum maie! ô miselle puer! 
Tua nunc opéra meœ puelke 
Flendo turgidi rubent ocelli. 



— 120 — 
Voici à présent la traduction de M. Gœaret : 

U suit, plaintif, le sentier odieux 
Qui noos conduit en ces funèbres lieux 
Où chacun entre, où, dit-on, chacun reste. 
Soyez maudits, enfer et noir tombeau 
Qui dévorez tout objet plein de charmes. 
Qui m'avez pris un si beau passereau ! 
catastrophe ! 6 regrettable oiseau ! 
Pauvre Lesbie ! elle fond tout en larmes ! 
Voyez ces yeux rougis par la douleur ! 
Quel désespoir ! mais aussi quel malheur ! 

Toute jolie 9 toute élégante que soit cette traduction, 
(elle est, à coup sûr, très-élégante), nous ne retrouvons 
pas dans 

Soyez maudits, enfer et noir tombeau 
Qui dévorez tout objet plein de charmes ! 

rémotion de 

At vobii maU sit, malœ tenebrœ, 
Orci, quœ omma bella devoratis ! 

Excellente traduction pourtant; mais d*un peu trop 
d*esprit peut-être : un excellent défaut ! 

Pour juger combien le cœur humain s'est élargi et 
épuré depuis les temps antiques, il suffit de lire les poètes 
du passé. Quelle différence entre eux et nos poètes dans 
la manière de peindre les mêmes sentiments! 

Vivons, pour nous aimer, Lesbie, 
Et de la vieillesse ennemie 
Raillons les murmures chagrins ; 
Le jour renaît tous les matins. 
Mais hélas ! quand de notre vie 
Le p&le flambeau s'est éteint 
L'étemel sommeil nous étreint. 



— 121 — 

Gomme tout autrement les modernes ont exprimé ces 

mêmes idées sur la douceur d'aimer, sur la fuite du 
temps et les rigueurs de la mort. 

Eternité, néant, passé, sombres abîmes, 

Que faites-vous des jours que vous engloutissez? 

Dans le poète antique et dans le poète moderne, c'est le 
même air ; mais Catulle joue cet air sur la flûte, Lamar- 
tine sur l'orgue. 

Catulle a des petites pièces de quelques vers qui renfer- 
ment tout un monde de sentiment. En voici une : 

SUR LESBIE. 

Elle médit de moi dans ses moindres discours. 

Preuve certaine qu'elle m'aime ; 
Car, et soir et matin, je médis d'elle-même. 

Et pourtant je Taime toujours. 

N'est-ce pas exquis et traduit d'une façon exquise ? 
Mais un vrai tour de force de M. Gœuret, c'est la tra- 
duction de la pièce sur Ârrius : 

Quand Arrius voulait dire commode , 
Ghommode , disait-il , et plus il aspirait 

Ce mot , plus notre homme , en secret 
Se flattait de parler à la dernière mode ! 
11 part pour la Syrie , on s'en croit délivré ! 
Mais bientôt il revient, et, dieux puissants ! à peine 
Il a foulé du pied la terre italienne 
Qu'au dire d'un passant , que j'en vis attéré ! 
n a gratifié la mer Ionienne 

Du cadeau d'un H aspiré ! 

H. Cœuret fait suivre son élégant volume de poésies 
fort élégantes, libre interprétation de quelques poésies de 



_ 122 _ 

Catulle, et dues à un écrivain que notre auteur ne nomme 
pas : il se borne à l'appeler Tun de nos plus célèbres 
prosateurs. 

Quel est cet écrivain? Nous avions d'abord pensé à 
Sainte-Beuve ; sa plume si fine aurait pu produire ces fines 
imitations. Le bruit nous est venu que c'est M. Jules Janin? 

Remercions M. Gœuret : il apporte aux efforts littéraires 
du pays breton Téternel enseignement de ce goût antique 
qui est la grâce même, et à qui la pensée moderne, si elle 
veut vivre, doit demander l'art de rester toujours belle. 



RAPPORT 



sua LA 



PRÉSENTATION DE M. L'ABBÉ GABORIT 



PROFESSEUR AD PETIT-SEMINAIRE DE NANTES, 



COMME MEMBRE RÉSIDANT DE LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE. 



Messieurs , 

Nous avons tous traduit et retenu ces deux noagnifiques 
vers dans lesquels Fauteur des Métamorphoses nous donne, 
avec le but du créateur, le rôle et l'avenir de la créature : 

Os homini sublime dédit, cœlumque tueri 
Jussit et erectos ad, sidéra tôlier e vultus. 

Notre Lamartine a dit mieux encore, dans son épitre à 
lord Byron : 

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des deux. 

Tout est là ; cette phrase incomparable résume en deux 
mots notre nature, notre chute, nos douleurs et nos aspi- 
rations. Quelle que soit notre opinion, au sujet de la race 
humaine ; qu'elle nous paraisse jetée pauvre et chétive sur 
la terre, et subissant une évolution fatale, inconsciente, 
indéfinie , vers le progrès moral et intellectuel ; ou bien , 



— 124 - 

qu'après une lamentable déchéance , Thomme , nouveau 
Sisyphe, gravisse lentement, péniblement, avec des chutes 
douloureuses et multiples, la pente escarpée qui conduit 
au sommet radieux dont une faute Ta précipité ; toujours 
est-il que partout, b toutes les époques, chez tous les 
peuples vraiment civilisés, nous voyons la religion, la loi, 
les arts, les institutions marchant vers le même but, pour- 
suivant le même idéal , le perfectionnement individuel et 
social. Législateurs, poètes, musiciens, peintres, artistes 
de tout genre, ont les yeux au ciel où ils cherchent un 
modèle supérieur à une réalité plus ou moins défectueuse 
et dédaignée. 

Moïse, Gonfuci us , Lycurgue, Solon, Numa n'écrivent 
leur code religieux et moral qu'en rêvant un idéal dont 
n'approchent ni les Juifs, ni les Chinois, ni les Grecs, ni 
les Latins, mats vers lequel ils poussent, de toutes les 
forces de leur vaste intelligence , des peuples grossiers et 
violents. 

Tous les poètes qui méritent ce nom, tous les littérateurs, 
choisissant, comme Hercule, la vertu qui leur semble plus 
belle, se plaisent à mettre au front de leurs héros une 
auréole de qualités qui les rapprochent de Dieu, et les 
présentent comme le type auquel l'homme doit atteindre, 
but que Longfellow à indiqué d'un seul mot : Excelsior ! 

Peintres et sculpteurs, admirateurs déclarés de la beauté 
humaine, désespérant de trouver dans un seul modèle les 
perfections entrevues par leur imagination , ont cherché 
dans plusieurs un ensemble qui réalisât le chef-d'œuvre 
de la création. 

Hélas ! notre siècle était destiné, comme quelques autres 
périodes de décadence, à voir un triste revirement. Sous 
la pression d'un matérialisme décourageant, d'appétits 
sensuels et absorbants, les nobles croyances, les sublimes 



- 125 — 

aspirations, la grandeur du but offert à nos efforts, Tidéal 
vers lequel convergeaient toutes nos puissances intellec- 
tuelles et morales ; tout s'est effondré devant un réalisme 
souvent inacceptable. Dieu a été proclamé le mal; le bien- 
être divinisé ; Tégoïsme et l'indifférence ont souffleté d'un 
éclat de rire le patriotisme , l'abnégation , l'esprit de 
sacrifice. Des écrivains, par calcul ou par découragement, 
n'ont offert à leurs lecteurs que des types avilis et humi- 
liants. Hélas I le spectacle des ilotes en goguette ne corrige 
plus les Spartiates ! D'autres ont proclamé, devant des 
populations envieuses et exaspérées, leur droit per fas et 
nefas à toutes les jouissances ; la révolte ouverte et vio- 
lente contre tout ce qui est beau a été préchée sans 
vergogne. 

Quelques chefs-d'œuvre plus ou moins discutables de 
peinture et de sculpture, des types de crétins rachitiques 
nous ont laissés dans un douloureux étonnement et nous 
demandant si vraiment l'homme était aussi laid ; si chez 
lui la difformité était la règle ; si quelques broussailles, 
une chaumière effondrée, quelques villageois déguenillés 
et hideux, grouillant dans un bouge, étaient le prototype 
de la belle nature. 

Heureusement nous pouvons constater de nobles, de 
vaillantes protestations contre ce lugubre écroulement. Si 
je l'osais , je vous dirais que vous avez applaudi à des 
œuvres de longue haleine, sorties de votre société, et qui 
n'étaient qu'un cri de guerre en faveur du devoir et de 
l'idéal. 

Un nouveau champion de ce devoir et de cet idéal se 
présente à vos suffrages. 

L'abbé Ârmand-Prosper Gaborit, né au Pallel, dans la 
patrie d'AbaJlard, aujourd'hui professeur de dessin et d'ar- 
chéologie au petit Séminaire de Nantes; philosophe, artiste. 



— 1Î6 ~ 

littérateur, historien, vous a fait hommage, à titre de pièce 
à l'appui de sa candidature, d'un ouvrage en deux volumes 
sur le Beau dans la nature et dans les arts. C'était une 
rude tâche , après les Cousin , les Jouffroy , les Reid , les 
Lévesque, etc., et pourtant l'auteur a trouvé le moyen 
d'intéresser vivement le lecteur à une œuvre largement 
conçue, profondément creusée, analysée avec l'infatigable 
et intelligente patience d'un bénédictin ; œuvre manquant 
peut-être parfois de concision, peut-être un peu trop mé- 
taphysique, mais relevée par un style pur, sobre, souvent 
élégant et imagé. Ajoutons à ces qualités une passion 
ardente pour tout ce qui est grand et noble, une indigna- 
tion sévère, mais contenue, contre le mal, sans parler 
d'une érudition surprenante qui nous donne la mesure des 
études longues et fécondes auxquelles a dû se livrer votre 
récipiendaire. 

Essentiellement du domaine du monde sensible, intéres- 
sant en même temps le sentiment et la raison, perfection 
visible, mais image imparfaite delà perfection invisible, 
le beau échappe nécessairement à l'empire des vérités 
abstraites et des lois de Yutile. Aussi , dès le début , 
M. Gaborit fait-il bon marché de la définition de Plotin : 
Le beau est la splendeur du vrai, et démonlre-t-il qu'à 
ce titre, rien ne serait plus beau, plus splendide, c'est-à- 
dire plus écrasant de vérité qu'une équation algébrique, 
qui n'a jamais , que je sache , donné à personne le senti- 
ment du beau. 

Nous aimons vieux avec l'auteur les définitions de 
Socrate et de Platon qui voient dans le beau, le premier 
l'expression des nobles sentiments, le second la splen- 
deur du bien. Cependant, toutes ces définitions ne satisfont 
pas complètement M. Gaborit qui en donne une très-ana- 
logue à celle de Ch. Lévesque : 



^ 126 ~ 

Le beau est l'expression de l'activité normale, selon le 
type individuel. Mais, ce lype, où est-il ? Ne varie-t-il pas 
selon chaque individu, et Kant n'a-t-il pas quelque raison 
de déclarer que l'idée du beau est purement subjective, 
au point de vue moral , aussi bien qu'au point de vue 
physique ? Les preuves ne nous manqueraient pas, malgré 
le peu de cas que fait l'auteur des idées du grand philo- 
sophe allemand. Le type de la beauté est-il le même pour 
les races caucasique, mongolique, africaine, américaine ? 
L'Antinous et l'Apollon du Belveder seraient-ils acceptés 
sans conteste à Pékin ou à Tombouctou ? 

Même en France, s'il est vrai, comme je l'accepte pour 
un instant, que « ce n'est pas par leurs formes, considérées 
comme formes , que les objets sensibles nous donnent 
I) le sentiment du beau, mais bien par leur expression, » 
par leur expression répondant à un idéal particulier à cha- 
cun de nous, ne sommes-nous pas forcés d'admettre que 
tel homme, telle femme qui nous semblent merveilleusement 
beaux, laissent parfaitement indifférents nos amis dont 
l'éducation intellectuelle, morale., esthétique, semble la 
même que la nôtre ? 

Dans l'ordre moral et intellectuel , nous voyons égale- 
ment des actes contestables, révoltants même pour l'euro- 
péen et qui sont le comble de l'héroïsme pour l'asiatique 
et l'habitant du nouveau monde. 

Il faut donc tenir grand compte de nos organisations , 
de notre éducation intellectuelle et religieuse, de nos aspi- 
rations. 

Je demanderai encore à l'auteur la permission de dis- 
cuter un des principes émis dans son remarquable ou- 
vrage. 

C'est, dit-il, par leur expression et non par leurs formes 



— 128 — 

que les objets sensibles nous donnent le sentiment du 
beau. 

Ce principe est trop absolu. 

A ce compte , il faut rayer du domaine de la beauté 
presque toutes ces magnifiques statues que nous a léguées 
l'antiquité, statues qui, bien que sans expression, résument 
toutes les perfections plastiques, et ont fait Tadmiration de 
tous les âges. 

Il faut refuser ce nom de beaux à des hommes , à des 
femmes dont les traits, dont le galbe, dont tous les signes 
défient l'analyse , mais sur le visage desquels nous cher- 
chons vainement une âme, un sentiment. 

Quoi qu'il en soit, nous admettrons sans difficulté que le 
beau n'existe pour nous qu'à la condition de nous pré- 
senter un invisible exprimé par des formes sensibles. Les 
grands sentiments, les actes qui semblent le plus échapper 
au monde sensible relèvent de la loi établie par M. Gaborit. 
Qu'il me soit permis d'ajouter un exemple à ceux de l'au- 
teur. Vous êtes restés émus devant l'enthousiasme et le 
ravissement de la fiancée d'Allucius rendue au prince 
ibérien par Scipion l'Africain. Cette victoire que remporte 
sur lui-même le général romain, bien qu'il fût, comme le 
remarque Tite-Live , eijuvenis, et cœlebs, et victor; 
cette victoire dans laquelle la politique traditionnelle de 
Rome peut, à bon droit, revendiquer une large part, n'offre 
dans sa beauté rien de matériel, à proprement parler. 

L'exaltation passionnée d'un jeune vainqueur devant nue 
captive merveilleusement belle, l'habitude de l'empire sur 
soi-même, le combat, le triomphe, une générosité cheva- 
leresque ; tout y est confiné dans le monde moral. Et 
pourtant cette générosité , si belle comme simple phéno- 
mène psychologique encore caché dans les replis du cœur, 
ne prend sa place dans le domaine du beau que par l'acte 



- 129 — 

qui rexprime et qui semble encore grandir devant Téton- 
nement et le transport d'AUucius et de sa fiancée, et la 
muette stupéfaction de l'entourage romain. 

Si les limites de ce rapport ne m'étaient tracées, j'aime- 
rais à suivre avec vous l'abbé Gaborit dans sa discussion 
ingénieuse et savante sur les diverses théories du beau, 
dans son appréciation de ce reflet brillant de la divinité^ 
de ce but éternel de nos aspirations, de ce phare lumineux 
à la flamme duquel se jugent nos actes , et qui ramène 
à Dieu les intelligences égarées par l'orage. 

J'aimerais à contempler avec lui l'harmonie merveilleuse 
qui existe entre l'homme et la création, le but moralisateur 
et rénovateur du beau, dont la religion est loin de con- 
damner le culte. 

Il faut en convenir. Messieurs , au milieu de désastres 
sans précédents, infligés à un peuple pétrifié dans le luxe 
et le bien-être, oubliant sa foi, sa gloire, ses traditions, 
tout jusqu'à la prudence la plus élémentaire; ceux qui, 
fidèles à tout ce qui est beau et grand, ont donné l'exemple 
du courage, de l'abnégation et du sacrifice ; ceux qui ont 
écrit avec leur sang des pages héroïques et consolantes 
dans nos annales ; ceux-là n'avaient fait litière ni des mots 
d'honneur et de patrie, ni de leurs croyances. 

Le second volume de l'abbé Gaborit est consacré à 
l'étude de Yart, qu'il appelle avec bonheur : w l'expression 
» idéalisée des beautés de la nature. » 

La nature, en effet, doit toujours être respectée par 
l'artiste qui l'imite ; mais il est impossible que, dans son 
imitation , il n'apporte pas eon caractère , sa manière de 
sentir, ses goûts, ses habitudes, ses affections. Priez dix 
peintres de talent de faire le portrait du même personnage. 
Ces dix portraits ressembleront à l'original , et cependant 
il existera entre eux une étrange différence de tons , d'atti- 

9 



~ 130 - 

lude d'expression , peul-êlre de traits. Chacun des auteurs 
aura été plus particulièrement frappé d'un mouvement de 
physionomie, d'un reflet de l'âme de son modèle, et son 
œuvre tout entière aura subi l'influence de ce sentiment. 
J'ai souvent, autrefois, été admis dans l'atelier d'une dame 
gui se livrait à la miniature avec un remarquable succès. 
Gel atelier était une vraie galerie de famille dont je connais- 
sais tous les originaux. Les hommes en étaient ou médio- 
cres ou d'une laideur parfaitement réussie. Quant aux 
femmes, la plus favorisée n'avait guère qu'une pbysionouiie 
expressive et ses vingt ans. De tous ces portraits , remar- 
quables de touche et d'une ressemblance indiscutable, 
aucun n'était laid ; quelques-uns étaient plutôt agréables; 
l'un d'eux était ravissant... La conclusion se tire d'elle- 
même. Quand une belle âme, une noble intelligence se 
cachent derrière un masque disgracieux, elles illuminent 
parfois leur ingrate enveloppe au point de la faire paraître 
belle : c'est une vérité banale. Je gage que Philopœmen , 
à la tête des Âchéens de Mantinée, ne ressemblait guère à 
celui à qui la femme de son amphitryon faisait payer la 
peine de sa mauvaise mine, en le priant de fendre le bois 
destiné à préparer le festin. 

Et l'illustre bossu de Fleurus, de Steinkerke et de 
Nerwinde devait être bien différent de Luxembourg, cachant 
une mission diplomatique sous le costume inculte d'un 
colporteur. 

Notre artiste , qui avait mis dans ses portraits tout son 
cœur en même temps que tout son talent, avait saisi dès 
longtemps le point culminant du caractère et des physio- 
nomies de ses modèles et les avait idéalisés, embellis, sans 
cesser d'être vrais. 

Je regrette. Messieurs, de ne pouvoir vous exposer la 
discussion savante, finement analysée de l'art spiritualiste 



— 131 — 

et de Tart sensualisle qui occupe une grande partie de ce 
second volume. J'aimerais à faire passer sous vos yeux 
rétude de la littérature, la critique intelligente autant 
qu'élevée, de la littérature ancienne et moderne , ia charge 
h fond contre cette tourbe d'auteurs déclassés, véritable 
fléau de Fart et de la société, qui vivent de scandale et de 
démoralisation ; Fétude de la musique traitée avec une 
prédilection évidente ; celle de la peinture, de la sculp- 
ture et de Tarcbitecture.... Mais cette revue dépasserait de 
beaucoup les bornes d'un modeste rapport, et d'ailleurs 

Non Deu8 nobis hœc otia fecit. 

En résumé, Messieurs, l'œuvre de votre récipiendaire 
est un travail hors ligne, indiquant un homme d'une 
haute valeur, comme intelligence, comme instruction, 
comme caractère. Et c'est avec un sentiment de satisfac- 
tion et de fierté bien légitimes que votre commission, 
composée de MM. Merland père, Thomas et Rou\eau, vient 
présenter à vos suffrages M. l'abbé Gaborit, comme mem- 
bre résidant de votre Société académique. 



Nantes , le SS mars 1872. 



Gh. Rouxbàu, rapporteur. 



FOUR 



POUE Lk 



CALCINATION DE LA PIERRE CALCAIRE 

ET POUR LE GRILLAGE DES MINERAIS DIVERS 

A MARCHB CONTINUE 

. ET A CHARGEMENT INTERMÉDIAIRE DU COMBUSTIBLE 

PERMETTANT D'UTILISER D'UNE MANIÈRE COMPLÈTE TOUTE LA CHALEUR 

DU COMBUSTIBLE EMPLOYE. 



La prospérité agricole de la région de l'ouest de la 
France est tellement liée à celle des mines de combusti- 
bles qui existent dans six de ses départements, que Ton 
peut affirmer que , sans ces mines , ragricullure n'aurait 
jamais pu atteindre le degré de richesse qu'elle possède , 
et que, sans les besoins de l'agriculture, les ressources 
minérales de celte contrée seraient demeurées, jusqu'à ces 
derniers temps , à peu près sans valeur, eu égard à leur 
nature. 

Cette région, considérée dans son ensemble, appartient 
à la formation dite de transition dont le sol exige , plus 
que tout autre, la chaux pour amendement. 

Par une dispersion heureuse des gîtes de combustibles, 
des dépôts calcaires de même formation qui les accom- 
pagnent ou qui en sont peu éloignés , dans quatre de ces 



— 133 — 

départements, et du voisinage d'une formation secondaire 
dans deux autres, les conditions les plus favorables à une 
production économique de la chaux se trouvent réunies ; 
d'où est née, naturellement, la vulgarisation de son em- 
ploi. Les départements qui offrent ces ressources miné- 
rales sont, dans Tordre de leur importance, la Mayenne, 
la Sarlhe, Maine -el-Loire, la Loire-Inférieure, la Vendée 
et les Deux-Sèvres. 

A part les combustibles de la Vendée et des Deux- 
Sèvres, qui sont des houilles proprement dites, pouvant 
se convertir en coke, propres à la forge ainsi qu'aux 
usages des foyers industriels et domestiques ; les autres 
départements ne produisent que de l'anthracite plus ou 
moins sec et plus ou moins impur, absolument impropre à 
ces usages. • 

La production annuelle de ces mines est, 

d'après les statistiques, de 3.300.000'» 

(280,000 tonnes), dont 8.000.000 

ne peuvent trouver d'emploi que dans la calcinalion de la 
pierre calcaire, et donnent lieu, ainsi, h une production 
de 9,000,000 d'hectolitres de chaux , qui sont vendus au 
prix moyen de 1 fr. 20 c. l'hect., soit un produit de 10 
millions de francs. 

Admettant un maximum (qui n'est pas atteint, pensons- 

é 

nous) de 3,000,000 d'hectolitres de chaux pour la cons- 
truction et divers usages : c'est au moins 6,000,000 d'hec- 
tolitres qui sont livrés à l'agriculture, et, par conséquent, 
une somme de plus de 7,000,000 de francs, consacrés par 
l'agriculture de cette région à l'amendement de son sol , 
par la chaux seule. 

Ces chiffres suffisent pour faire apprécier tout l'intérêt 
qui doit s'attacher à ces deux industries connexes, l'ex- 
ploitation des mines et la production de la chaux ; aux 



— 134 — 

questions surtout qui peuvent être de nature à écoDomiser, 
dans son emploi, une matière minérale (le combustible) 
qui ne peut se reproduire et qui est une si grande source 
de richesse pour cette contrée. 

Le procédé, qui est généralement en usage pour la pro- 
duction la plus économique de la chaux, est simple el 
rationnel et a prévalu encore, jusqu'ici, sur bien d'autres 
procédés qui ont été tentés. 

Cependant, il nous a semblé que le dernier mot ne pou- 
vait pas avoir été dit , et nous pensons quMl peut être mo- 
difié , tout en conservant son principe et sans y introduire 
de complications de nature à déranger les habitudes du 
personnel employé à cette industrie. 

Les avantages qui pourraient en résulter sont faciles à 
apprécier. Si, en effet, le rapport de consommation de 
1 à 3 (qui est la moyenne générale) pouvait être abaissé, 
c'est-à-dire si , au lieu de produire 8 de chaux avec 1 de 
combustible, on pouvait en produire 4, au lieu de 3 mil- 
lions d'hectolitres de combustible nécessaires pour pro- 
duire les 9,000,000 de chaux ci-dessus, il n'en faudrait 
plus que 2,250,000 hectolitres. Différence économisée an- 
nuellement : 750,000 hect., au prix moyen de 2 fr, l'hecl.; 
soit: 1,500,000 fr. par an. 

Autrement, la même quantité de combustible étant em- 
ployée, on produirait 12,000,000 d'hectolitres de chaux au 
lieu de 9. 

Différence ; 8,000,000 en plus ; c'est-à-dire que les frais 
généraux, restant les mêmes, le prix de revient se trou* 
verait abaissé, résultat qui ne pourrait être que profitable 
à l'agriculture, soit en lui permettant d'employer davan- 
tage de chaux , soit en donnant aux producteurs plus de 
marge , pour étendre le rayon de la consommation par les 
voies nouvelles qui, depuis quelques années, ont ouvert 



-- 135 — 

un écoulement de ce produit dans des contrées oii son 
emploi était impossible en raison de son prix élevé , 
comme , par exemple , dans une partie du Bocage vendéen 
et principalement en Bretagne. 

Ce résultat peut être au moins atteint , pensons-nous , 
par la disposition de Tappareii que nous proposons et pour 
lequel il a été pris un brevet d'invention. 



La calcination de la pierre calcaire , pour en obtenir de Type 
la chaux , s'opère de la manière la plus rapide et la plus ®° ^^^' 
économique, à la fois, dans des fourneaux ti cuve verticale , 
de forme en général ovoîdale, à marche continue, et dans 
lesquels le combustible et la pierre calcaire sont chargés 
par l'orifice supérieur, appelé gueulard , par couches aller- 
natives qui descendent successivement dans le fourneau. 
On défourne la matière calcinée, à mesure qu'elle est pro- 
duite, par des orifices inférieurs et on superpose de nou- 
velles charges par l'orifice supérieur. 

L'air nécessaire à la combustion s'introduit par la par- 
tie inférieure du four, s'y élève en s'échauffant au contact 
des matières calcinées qu'il dépouille de toute leur chaleur, 
de telle sorte qu'en bonne marche ces matières sont reti- 
rées du four froides. L'air arrive donc au combustible 
dans les conditions les plus favorables pour en opérer la 
combustion complète et produire le maximum de tempéra- 
ture avec le minimum de combustible. 

Toutefois, en raison des résistances que l'air éprouve 
dans son passage à travers les intervalles, entre les blocs 
de matières, des engorgements qui se produisent souvent 
dans ces intervalles , cet air n'arrive pas toujours en quan- 
tité suffisante au combustible , et une partie de ce dernier 
échappe souvent k la combustion ou n'éprouve qu'une 



— 136 — 

simple distillation et sort du four avec les matières cal- 
cinées, sans avoir produit d'action effective. Il en résulte 
que des matières n'ont pu subir la calcination. Il y a alors 
perte de main-d'œuvre pour remonter au sommet du four 
les matières non-calcinées et le combustible non-brûlé , en 
même temps que perte de toute la chaleur due à la partie 
volatile de ce dernier, et qui n'a pu produire d'action. 

Mais il est une autre cause de perte, bien plus considé- 
rable, inhérente au mode de chargement même. Par la 
manière dont ce chargement est fait et par suite du tirage 
assez énergique qui doit être produit, la combustion s'ef- 
fectue dans les parties supérieures, dans la région qui 
forme le 1/3 environ de la hauteur de la cuve, soit dans 
l'espace de 8™ à 4™ au-dessous du gueulard. Dans celte 
région, les parois sont toujours à une température élevée; 
aussi est-ce la seule qui exige des matériaux réfraclaires et 
qui subisse des réparations dues à l'action du feu. 

Dans les fours ordinaires, le rapport des volumes du 
combustible aux matières chargées varie du 1/3 au 1/5, en 
se basant d'habitude sur une charge de combustible de 
un mètre cube. 

Le combustible est chargé lorsque les matières qui rem^ 
plissent le four sont descendues de 0™ 50 à 1"* Qû au-des- 
sous du gueulard. 

A ce moment , on constate que les parois sont rouges et 
qu'une grande chaleur se dégage du four ; qu'en y versant 
le combustible, il subit une distillation rapide et même 
qu'il brûle en partie, surtout si on fait usage de houilles 
menues. 11 en résulte donc déjà une perte de combustible, 
en même temps qu'une gêne, très-grande quelquefois, 
pour les ouvriers. Celte perle peut être cependant bientôt 
arrêtée en partie, si on se hâte de charger les matières 



~ 137 ~ 

à traiter de manière à faire un comble au-dessus du gueu- 
lard. 

Cette charge étant effectuée , on reprend l'extraction par 
la partie inférieure qui avait été momentanément interrom- 
pue pendant le chargement. 

Pendant la descente des charges nécessaires, le combus- 
tible brûle, et il se trouve entièrement brûlé lorsque la 
première couche a atteint, comme nous Tavons dit , le 1/3 
de la hauteur de la cuve , ce qui correspond à 3 ou 4 
charges totales, c'est-à-dire à une quantité de matières de 
9 à 12 fois celle du combustible, si le rapport de consom- 
mation est 1/3, et à 15 ou 20 fois cette quantité dans le cas 
où le rapport serait 1/5. Ainsi , on voit que l'action du 
combustible ne peut pas s'exercer sur plus de 9 i 20 fois 
son volume de matières. 

La haute température que l'on constate au gueulard et 
les flammes que l'on voit s'élever au-dessus, pendant la 
nuit surtout, indiquent de la manière la plus manifeste que 
les produits de la combustion sont imparfaitement refroi- 
dis, et qu'en s'échappant dans l'atmosphère ils sont encore 
chargés de gaz combustibles , principalement d'oxyde de 
carbone, qui se forme, comme on le sait, par la réaction 
de l'acide carbonique sur le charbon en excès. Si sans 
altérer le principe de ces fours, qui, l'avons-nous dit, 
utilise le mieux le combustible , on pouvait soumettre à son 
action une quantité de matières plus considérables , de telle 
sorte que les gaz, produits delà combustion, puissent être 
plus entièrement refroidis et ne contiennent plus de gaz 
combustibles à leur sortie dans l'atmosphère; qu'en même 
temps les autres causes de pertes signalées plus haut puis- 
sent être, sinon lout-à-fait évitées, du moins en grande 
partie atténuées , le résultat final devrait être une économie 
importante de combustible , eu égard à la grande consom- 



~ 138 — 

matioD qui s*en fait dans ces fours, surtout dans ceux qui, 
dans les contrées comme celles de FOuest , sont établis en 
vue des besoins de Fagriculture. 
Type Le four que nous décrivons ci-dessous peut conduire, 
nouveau, pensons-nous , à ce résultat. Sa forme et ses dimensions 
extérieures sont celles des fours ordinaires, de telle sorte 
que la transformation de ces derniers puisse être facile- 
ment opérée. La cuve est formée de trois parties : une partie 
verticale et deux parties inclinées, égales entre elles, symé- 
triquement placées par rapport à Taxe vertical du four. 

La première s'étend du sommet jusqu'à la profondeur de 
4 >» 50, et les deux autres occupent le reste de la hauteur 
du four, soit 7°> 50 (la hauteur totale étant de i^^)^ 
aboutissant à deux ouvertures de défournement et formant 
ainsi deux compartiments séparés. 

 la profondeur de 4™ 50 sont pratiquées^ dans le 
massif, deux embrasures de deux mètres de largeur , par 
lesquelles on peut pénétrer jusqu'à la paroi extérieure de 
la cuve, et dans laquelle ont été pratiquées des ouver- 
tures. 

1<> Trois ouvertures de 0™ 80 environ de côté, munies 
de portes pour le chargement du combustible ; 

2<> A 0" 80 environ , au-dessus de ces portes , quatre ou 
cinq ouvertures de un décimètre carré de section envi- 
ron, destinées à permettre d'introduire des barres de fer 
qui doivent pénétrer dans l'intérieur du four, à travers 
les intervalles entre les blocs de matières. Ces ouvertures, 
comme celles des portes , sont armées de plaques de 
fonte pour protéger les parois de toute dégradation par 
le feu et les outils. Les matières à traiter sont seules char- 
gées par la partie supérieure et au fur et à mesure de 
leur abaissement dans le four, de manière que le comble 
soit toujours maintenu. 



J 



— 139 — 

Le combustible est introduit dans Tintérieur du four par 
les portes dont il vient d'être parlé, et de la manière sui- 
vante : 

Lorsque le moment de faire une charge de combustible 
est venu, on introduit les barres de fer par les ouvertures 
indiquées plus haut, en les faisant pénétrer jusqu'à la paroi 
opposée, dans une direction telle, qu'eu égard à la dispo- 
sition un peu inclinée de cette paroi, ces barres, lorsque 
leurs extrémités viennent l'atteindre , puissent résister à la 
charge qui pèse sur elles* 

Le défournement qui avait été arrêté un instant , pen- 
cette opération, est repris et continué jusqu'à ce que le 
sommet de la masse atteigne le niveau des portes (ce qui 
ne demande que peu de temps). Il se forme un vide entre 
les barres, faisant ainsi office de grille et ce sommet. On 
peut alors introduire le combustible qui a été placé à 
l'avance devant les portes, pour la plus grande rapidité du 
chargement ; on l'égalise autant que possible , on ferme 
les portes, on retire les barres v les matières tombent et 
remplissent de nouveau le vide. Le défournement du com- 
partiment oh vient d'avoir lieu la charge est arrêté , et celui 
de l'autre compartiment est commencé. 

Le volume de la partie verticale de la cuve , en y com- 
prenant celui dû à un comble produit par une suréléva- 
tion de un mètre au-dessus du gueulard, est de 75 mètres 
cubes. Si la charge en combustible a été de un mètre 
comme dans les fours ordinaires (cinq hectolitres dans 
chaque compartiment), c'est donc une quantité de matières 
de 75 fois la charge du combustible qui se trouve soumise 
à l'action de ce dernier, c'est-à-dire quatre à huit fois 
au moins celle qui est soumise à son action dans les fours 
ordinaires. Les produits de la combustion ne peuvent donc 
plus sortir du four que bien plus refroidis ; en outre , pou- 



— 140 ~ 

vant faire entrer à volonté de Tair par les oaverfuresl 
lesquelles on introduit les barres , les gaz combustibles] 
peuvent contenir ces produits seront complètement bi 
De ces faits il doit paraître évident que Faction du 
bustible est complètement utilisée et qu'tine économie 
table doit résulter de la disposition proposée. 

Le défournement a lieu alternativement par les oi 
tures inférieures correspondantes aux deux compartii 
inclinés qui présentent chacun une capacité de 12 
cubes environ. La quantité de matières calcinées, cbai 
qui s'y trouve emmagasinée , si elle est moindre que 
les fours ordinaires, est toutefois bien suffisante pour 
à Tair toute la chaleur nécessaire pour une bonne coi 
tion, avec cet avantage que la masse à traverser 
moindre, Tair trouvera moins de résistance à vaincre 
arriver au combustible ; en même temps , eu égan 
dimensions des ouvertures, son accès étant rendu .| 
plus facile que dans les fours ordinaires, il y a beai 
moins à craindre qu'une partie du combustible échai 
son action. 

Il est évident que tout ce qui vient d'être ex| 
pour le cas spécial de la calcination du calcaire , s'ap] 
au cas général du grillage et de la calcination des mil 
divers. 



^ 






— 14i — 



I 



DESCRIPTION DES DESSINS 



FiG. 1. — Plan, projection horizontale de toutes les parties du four. 

FiG. 11. — Coupe verticale par AB, montrant les deux compartiments T et 
T — le premier au moment où on fait la charge de combustible , le second 
pendant le défournement. Les ouvertures de ces deux compartiments sont 
munies de portes p, indiquées fermées dans le compartiment T et ouvertes 
dans Tautre T = a a — sont des barres de fer permettant d'arrêter à volonté 
la sortie des matières. 

b sont les barres de fer que Ton introduit dans le four, au moment où on 
se dispose à charger le combustible. 

FiG. m. — Coupe par CD — p portes — a barres de fer dans Tembràsure 
de chaque compartiment. 

Y — voûte pratiquée dans le massif du four, pour Tallégir et servir de 
dépAt aux matières traitées. 

FiG. IV. — h — coupe verticale de la paroi du four par laquelle se fait 
le chargement du combustible. 

f — plaque de fonte servant d^armature à la partie de la paroi par laquelle 
on introduit les barres de fer b, 

g — plaque de fonte, avec portes en tôle, servant d'armature à la partie 
de la paroi par laquelle on charge le combustible. 

Nantes, le 16 avril 1872. 

Paul POIRIER, 
Ingénieur civil des nUnes, 



La Société Académique ne voulant pas limiter son 
concours à des questions purement spéciales, décernera 
une récompense au meilleur ouvrage 
De morale , 
De littérature , 
D'histoire , 
D'économie politique. 
De législation , 
De sciences. 
Les mémoires manuscrits devront être adressés, avant 
le 20 août 1873, à M. le Secrétaire général, rue Sufifren, 1. 
Chaque mémoire portera une devise reproduite sur un 
paquet cacheté mentionnant le nom de son auteur. 

Tout candidat qui se sera fait connaître sera de plein 
droit hors de concours. 

Néanmoins une récompense pourra être accordée, par 
exception, aux ouvrages imprimés, traitant de travaux 
intéressant le département de la Loire-Inférieure. 

Les prix consisteront en médailles de bronze, d'argent 
et d'or, s'il y a lieu. Ils seront décernés dans la séance 
publique de novembre 1878. 

La Société Académique jugera s'il y a lieu d'insérer 
dans ses Annales un ou plusieurs des mémoires couronnés. 
Les manuscrits ne sont pas rendus, mais les auteurs 
peuvent en prendre copie, sur leur demande. 
Nantes, octobre 1872. 

Le Président, Le Secrétaire général, 

D"" Laênnec. a. Foulon. 



Nantes, imprimerie de Mme ye C. McUinet, place du Pilori, 5t 



APPAREIL 



POUR LE 



TRAITEMENT COMPLET DES MINERAIS DE FER 



A L àlDE DE TOUT COMBUSTIBLE 



CRU QUELCONQUE 



HOUILLE MENUE, FRAISIL, BOIS, TOURBE, &, 



^^ De tous les produits de l'industrie, le fer est, sans con- 
^^^^ tredit, l'auxiliaire qui a le plus contribué au développement 
de la prospérité des nations modernes -, aussi les pays qui 
possèdent les éléments de sa production, combustibles et 
minerais , sont-ils assurés d'une prépondérance marquée 
dans le mouvement industriel et commercial qui caracté- 
rise notre époque. 

Si l'emploi du fer, chez les nations anciennes , a été 
relativement borné, ce n'est pas qu'il y fût ignoré; on 
doit même penser qu'il était connu dès les temps anté- 
hîstoriques, car il n'est guère possible d'admettre que des 
hommes qui avaient eu la sagacité de reconnaître , dans 
une matière exclusivement pierreuse, le seul minerai d'étain 
connu, ta présence d'un métal, aient pu méconnaître la 
valeur, à ce point de vue, de certains minerais de fer à 

iO 



— 144 — 

l'aspecl loul-k-fail mélallique. Il faut plutôt croire que )a 
difficulté de façonner le fer, une fois obtenu, comparée à 
la facilité incomparablement plus grande que leur offraient 
le cuivre et Téiain et, par suite, le bronze, de pouvoir 
recevoir toutes les formes voulues par le moulage, avait 
déterminé leur préférence pour le bronze , métal auquel 
ils pouvaient, d'ailleurs , faire acquérir la plus grande 
dureté, et qui présentait, en outre, sur le fer, l'avantage 
de moins s'altérer sous les influences atmosphériques. 

Mais les minerais d'étain et de cuivre étant infiniment 
plus rares que les minerais de fer, qui se trouvent à peu 
près partout , ils durent, soit par nécessité, soit par suite 
du progrès incessant, qui s'accomplit dans toute société, 
tourner leurs vues vers les moyens de tirer parti de ces 
autres matières minérales plus abondantes. 

La profusion des métaux, sous les formes les plus di- 
verses, dans les découvertes que l'on fait tous les jours , 
témoigne de l'habileté acquise par les peuples anciens dans 
leur travail. 

Toutefois, les écrivains ne nous ont rien transmis sur 
les procédés suivis pour les obtenir, et, en ce qui concerne 
le fer, ce n'est que dans Agricola, qui écrivait vers 1546, 
que l'on trouve quelques renseignements précis sur ce 
qui se faisait de son temps. Le résumé succinct que nous 
en donnons, ainsi que de ce qui a été fait depuis, montre 
combien les progrès ont été lents à se produire et qu'il 
n'a pas moins fallu toute la précision dont sont capables 
les méthodes d'analyses chimiques, pour arriver à pouvoir 
se rendre compte des phénomènes qui se passent dans les 
différentes opérations de cette industrie, toujours si coû- 
teuses à modifier. Ce n'est pas à plus de quarante ans que 
remontent les progrès rationnels qui ont été accomplis. 

Agricola nous apprend que certains minerais^ traités 



— 145 — 

dans de petits foyers, avec du charbon de bois, donnaient 
immédiatement du fer forgé. C'est le procédé primitif tel 
qu'on le trouve en Asie; el, chez nous, celui des forges 
diles catalanes, dans les Pyrénées ; que d'autres exigeaient 
des fourneaux un peu plus grands , de S pieds de haut 
environ, ayant la forme d'un cône tronqué. Ces fourneaux, 
qui datent, croit-on, du VIII® siècle, s'étaient répandus 
successivement en Allemagne , en Alsace , en Bourgogne ; 
plus tard, en Saxe , en Bohême et en Suède. Plus tard 
encore, dans les Pays-Bas et sur les bords du Rhin, on 
en doubla la hauteur, et on les composa de deux troncs 
de cônes réunis par leur grande base dont le diamètre pou- 
vait équivaloir à 2 mètres. Le soufQage s'opérait par des 
soufiQets à mains. 

Le produit était de nature variable ; c'était tantôt une 
masse ferreuse qui pouvait être portée immédiatement 
sous le marteau, tantôt une matière qui avait besoin d'être 
refondue dans un second foyer, pour être épurée et forgée 
ensuite. On était donc arrivé , en dernier lieu , à retirer 
d'abord du minerai, un régule, la fonte, qui était ensuite 
transformée en fer dans un petit foyer, lequel a été l'ori- 
gine du foyer d'afflnerie actuel. 

La production de la fonte date du XII® ou du XIII® siècle; 
mais ce n'est que vers le XV® que l'on a commencé à 
l'employer dans les Pays-Bas et en Alsace, pour les objets 
domestiques , dont les premières applications furent des 
poêles. 

Les fourneaux qui donnaient une masse ferreuse étaient 
appelés stuckofen, ceux qui donnaient de la fonte flussofen. 

Dans les premiers, le travail était nécessairement inter- 
rompu à chaque opération ; dans les autres, il était con- 
tinu. L'usage des premiers fut abandonné pour les seconds 
qui étaient plus avantageux. La consommation de corn- 



IJtioD de se trouver au 
e d'être placées sur ud 
fêtant encore qu'il son 

ependant pas inconnu, 
tns régulières existaient 
land; en Belgique, dans 
lie, en France, dans le 

iclion, l'usage du coni- 
)che en proche dans les 
pauvres, et surtout dans 
iréctiaux; mais il n'ac* 
notable que vers la fin 
ines à vapeur commen- 
)a suite des découvertes 
^er, à la production du 
e milieu du siècle, était 
^ail du cuivre, dans le 

siècle, Sturtevaut, qui 
ille au cbarbon de bois 
;rai, avait obtenu du roi 
31 ans. Il ne réussit 
i inventeurs obtinrent, 
s n'eurent pas plus de 

^orcesler, réussit mieux; 
: 31 ans, réduite h 14, 
mais tes guerres civiles 
opper, et ce ne fui que 
:ations de la macbine à 
:t d'en faciliter la solu- 



— 146 — 

devenant d'aotant moindre et k : 
qoe ces derniers étaient pins élev' 
saccessifement; mais les sooflDets de cui" 
assez poissants. 

En 1690, on é?éqae de Bamberg, en B 
les soofDets de bois ; et , quelques année? ' 
Italie , on imagina les trompes qu'emploi^* 
forges catalanes. 

En 16S0, des ouvriers, originaires de Liège 
construisirent, en Suède, des fourneaux de 
de hauteur, dans lesquels la partie inférieure t 
00 put y concentrer davantage la chaleur ei • 
par une température plus élevée, de la fonte 
c'est-^-dire de la fonte grise qui se prèldi. 
moulage. 

Enfin, vers 1778, Smeaton, en Angleterre, 
machines soufflantes à piston, qui, construite^ 
bois, le furent bientôt en fonte. Ce progrès c. 
pandit bientôt sur le continent. 

Ainsi, à la fin du XVUI* siècle, les appareii 
lallui^e du fer, dans leur état le plus parfait, 
universellement : 

1® Dans des bauts-fourneaux de 8 à 10 met. 
teur, avec machines soufflantes à pistons, en 
fonte, pour la production de la fonte. 

a« En petits foyers à tuyères, munis des m* 
reils soufflants, dans lesquels la fonte était refo 
rée et transformée en fer. 

Le combustible employé dans ces deux appa 
exclusivement du charbon de bois, sauf sur m 
points, en Angleterre, où on avait commencé à 
de la houUle. Ajoutons que la nécessité d'avoir 
motrice pour toutes les parties du travaiJ impôt 



. '» 




[ 



u'il 



bic 
M 

lltli 

i!lh 



— 148 — 

tion définitive. A partir de ce moment, la fonte put donc 
être obtenue industriellement avec du charbon minéral. 

Il restait encore un pas à faire, c'était de remplacer le 
charbon de bois par la houille , pour la transformation 
de la fonte en fer ; c'est ce qui fut tenté et réalisé de 
1784 à 1787, par Gort et Parnelle, par l'emploi des fours 
à flammes, les fours à puddler. 

Puis est venu, en même temps, la découverte et la pro- 
pagation du laminoir à cannelures, qui a donné h la fabri- 
cation du fer brut la même impulsion que la mule-jenny 
au filage des matières textiles. 

Si on considère que, dans les meilleures conditions, les 
procédés de la métallurgie au bois exigeaient vingt parties 
de bois pour une de fer ; que, dans ceux au combustible 
minéral, il n'en fallait, dès le début, qu'un peu plus de 
la moitié, on comprendra l'ardeur de la lutte qui, au 
commencement du XIX® siècle, et surtout après la paix, 
devait s'engager entre les deux combustibles. 

Laissant de côté tout ce qui a trait aux progrès accom- 
plis dans le travail du fer proprement dit, en vue de le 
rendre propre aux usages les plus variés, il n'est oppor- 
tun de rappeler ici que ceux dont les hauts-fourneaux ont 
été l'objet, notre but n'étant que de faire apprécier le mé- 
rite du progrès qu'il nous paraît encore possible de réaliser 
dans le traitement des minerais pour en obtenir de la 
fonte ou un métal carburé de la nature de l'acier. 

Si, au commencement du siècle, il n'y avait de hauts- 
fourneaux au coke qu'en Angleterre , et s'ils ne furent 
introduits sur le continent que quelques années plus tard, 
tous les hauts-fourneaux sans distinction présentaient ce 
caractère commun, que Fair y était lancé à la tempéra- 
ture ambiante, c'est-à-dire froid, et que les produits de la 
combustion se dégageaient librement dans l'atmosphère. 



- 149 - 

De 1828 à 1830, en Ecosse, MM. Beaumont et Nielson 
essayèrent de chauffer Tair avant son introduction dans le 
fourneau. Le résultai satisfaisant fit bientôt passer ce 
procédé en Angleterre , en Allemagne , en France et en 
Belgique. 

Diversement apprécié selon les circonstances dans les- 
quelles il a été appliqué, il a fini par être à peu près 
universellement adopté, l'économie de combustible qu'il 
procure n'étant pas moins de 10 %. 

Les flammes qui s'élèvent au-dessus du fourneau 
auraient pu faire penser, depuis longtemps, que c'était 
une source de chaleur qui se perdait ainsi. 

Cependant, ce ne fut que vers 1810 qu'on chercha h 
en tirer parti. On reconnut que les gaz qui sortent du 
fourneau s'enflammaient par leur contact avec l'air et 
qu'on pouvait produire, sous la voûte d'un réverbère, une 
température assez élevée ; de là naquirent des applica- 
tions diverses au sommet même du fourneau. Mais ce n'est 
qu'en 1838 seulement que, dans une usine du Bas-Rhin, on 
eut l'idée de fermer le gueulard, de capter ainsi ces gaz et 
de les faire descendre sur le sol de l'usine pour les utiliser 
plus commodément et lout-à-fait comme un combustible 
ordinaire. Depuis, de nombreuses dispositions ont été 
imaginées pour rendre cette captation simple et exempte 
de tout inconvénient. 

Une des premières applications que reçut ainsi l'emploi 
de ces gaz fut celle du chauffage de l'air, ce qui déjà 
procura l'économie de tout le combustible employé pour 
cet objet. 

Le prix du combustible, plus élevé en France qu'en 
Angleterre, était un stimulant qui manquait à ce dernier 
pays ; aussi est-ce aux ingénieurs français que revient 
l'honneur d'avoir réussi à utiliser la chaleur que peuvent 



- 150 — 

produire les gaz riches en bydrogëùe et en oxide de carbone 
qui s'échappent des hauts-fourneaux. Mais ces applications 
n'ont pu être réalisées avec précision qu'après les travaux 
remarquables faits de 1839 à 1841, simultanément en 
Allemagne, par Bunsen, et surtout ceux plus complets, en 
France, d'Ebelmen, sur la nature, la composition et la 
quantité des gaz qui se dégagent tant des hauts-foumeaui 
au bois qu'au combustible minéral, travaux qui ont permis 
de se rendre compte de l'ensemble des réactions qui s'y 
passent entre l'air, le combustible et les minerais ; de 
préciser le rôle qui appartient aux trois parties principales 
de cet appareil qui se succèdent de bas en haut : l'ouvrage, 
les étalages et la cuve ; d'en établir, enfin , une théorie 
réelle qui jusque-là n'avait pu être que vague et incer- 
taine. 

Nous nous bornerons à rappeler qu'il a été constaté 
que, dans l'ouvrage qui fait l'office de fourneau de fusion, 
l'oxygène de l'air injecté se change rapidement en acide 
carbonique, puis en oxide de carbone ; que ces deux trans- 
formations successives s'opèrent à une faible distance 
au-dessus de la tuyère et déterminent les limites de la 
zone de fusion, dans laquelle le fer réduit seêa]j)ure, et se 
produit la séparation des silicates terreux et du métal 
fondu ; que la formation de l'oxide de carbone donne lieu 
à un abaissement rapide de température qui, commençant 
au-dessus de la zone de fusion, se continue sur toute la 
hauteur du fourneau. 

En ce qui concerne la réduction, elle s'opère dans la 
partie inférieure de la cuve et dans les étalages par l'oxide 
de carbone, mais ne se complète que dans leur partie infé- 
rieure par le concours de ce même agent et du carbone 
solide. 

Enfin, le rôle de la cuve, où la température est relative* 



— 151 - 

ment basse, est uniquement de préparer le minerai à sa 
réduction. 

Il a pu être constaté, en outre, que la quantité de 
chaleur ' consommée dans ces trois régions ne représente 
pas plus de !25 <»/o de celle du combustible employé, 
savoir : 

Chaleur utilisée dans Tespace de dessication 
et de calcination (la cuve) 2.4 

Chaleur utilisée dans Tespace de réduction (les 
étalages) 4.3 

Chaleur utilisée dans l'espace de fusion (Fou- 
vrage) 48.8 

Chaleur perdue, enlevée par les gaz du gueu- 
lard 75.0 

400.0 



La composition de ces gaz bien connue et leur quantité 
également déterminée, les applications n'ont pas tardé à se 
produire ; et, aujourd'hui, il est reconnu que tout haut- 
fourneau, soit au bois, soit au coke, trouve, dans les gaz 
autrefois perdus, la source de chaleur suffisante, non-seu- 
lement pour chauffer à plus de 200<> Tair qui lui est néces- 
saire, mais encore pour produire la force motrice exigée 
par sa souCQerie. 

Une fois entré dans celte voie, on n'a pas tardé égale- 
ment à reconnaître que tous les foyers employés dans la 
métallurgie du fer pouvaient fournir amplement la force 
motrice nécessaire aux élaborations que chacun d'eux 
exige : d'où est née cette situation économique, toute 
nouvelle pour l'établissement complet d'une usine à fer, 
qu'il n'y avait plus obligation de rechercher une force 
motrice naturelle ; que cet établissement était possible 



— 132 ~ 

sur tout point oà se trouvent des facilités d'approvision- 
nement et d'écoulement des produits. 

En étudiant le mode d'emploi des gaz des liauls-four- 
neaux, Ebelmen poussa ses investigations jusqu'à examiner 
s'il n'y aurait pas avantage, pour les arts métallbrgiques, 
à substituer, dans la plupart des cas, la combustion d'un 
gaz à celle d'un solide, comme moyen calorifique : ce qui 
devait, dans sa pensée, permettre de pouvoir utiliser un 
grand nombre de combustibles rejetés jusque-là par la 
métallurgie. 

Dans ce but, et se basant sur ce fait bien constaté dans 
l'ouvrage du baut-fourneau , la transformation rapide de 
l'acide carbonique en oxide de carbone, il construisit un 
générateur de ce dernier gaz qui donna les résultats les 
plus satisfaisants. L'importance de ces essais fut bientôt 
appréciée, principalement dans les contrées où, la houille 
manquant, la métallurgie du fer était exclusivement basée 
sur l'emploi du charbon de bois, et, par suite, bornée daos 
ses moyens de production. 

Le bois dont la composition moyenne est de : 
89 de charbon, 
86 d'hydrogène et d'oxygène, 
25 d'eau, 
ne rendant à la carbonisation que 18 ^/o, donnant ainsi 
lieu à une perle considérable, il y avait lieu de chercher 
s'il ne se prêterait pas à l'application des idées nouvelles , 
surtout en raison de la grande quantité de gaz qu'il ren- 
ferme. 

En le soumettant seulement à une dessication, ne lui 
faisant perdre que 80 à 40 ®/o de son poids, on obtint un 
produit désigné sous le nom de ligneux , qui , dans un 
appareil établi sur le principe du générateur d'Ebelmen,. 
put fournir la quantité de gaz hydrogéné et d'oxide de 



- 153 - 

carbone propres aux opérations qui exigent les tempéra- 
tures les plus élevées. Dès-lors , c'est-à-dire à partir de 
1844, 1845 et 1846, en Prusse, en Suède et surtout en 
Styrie et Garinthie, la métallurgie éprouva une transforma- 
tion radicale. Les opérations, qui toutes ne pouvaient être 
faites qu'au charbon de bois, devinrent possibles, sans 
porter atteinte à la qualité des produits par les mélhodes 
pratiquées dans les usines à la houille, c'est-k-dire plus 
avanttfigeusemenl, sous le double rapport de l'économie, 
comme dépense, et de l'accroissement de production par 
l'emploi de deux combustibles : 

1° Le charbon de bois pour le traitement des minerais 
dans les hauts-fourneaux ; 

2*^ Le ligneux ou bois sec, pour le traitement de la 
fonte et de ses dérivés, dans les fours à réverbère, substi- 
tués aux foyers d'affineries. 

En Italie, dans une partie de l'Allemagne et en Suisse, 
au lieu de bois on emploie de la tourbe, sans autre prépa- 
ration que celle de la dessication ordinaire qu'elle doit 
subir à l'air libre. 

On pourrait tout aussi bien faire usage d'anthracite 
iuipur, de lignites, de schistes charbonneux, enfin de tout 
corps à base de charbon. 

Cette idée de la substitution d'un combustible gazeux 
à un combustible solide, ne pouvait manquer de de- 
venir féconde ; aussi a-t-elle donné lieu à bien des sys- 
tèmes ingénieux qui ont été appliqués avec succès aux 
diverses opérations de l'industrie, qui exigent des tempé- 
ratures élevées. Mais, quel que soit le mérite propre de ces 
systèmes^ il ne faut pas oublier que c'est aux travaux 
d'Ebelmen que revient l'honneur de les avoir suscités. 

Nous avons dit que dans le procédé des hauts-fourneaux 
2S Vo de la chaleur que peut produire le combustible 



- 154 — 

employé pouvaient être seulement utilisés, et que 75 ^/o 
étaient enlevés par les gaz du gueulard ; mais que ces gaz, 
ainsi que ceux des autres foyers, bien employés, pouvaient 
fournir toute la force motrice nécessaire à une usine à 
fer complète ; de telle sorte que la consommation de com- 
bustible, qui était de plus de 10 tonnes de houille pour 
une tonne de fer, au début, est réduite aujourd'hui : 

à 2^ 70 de houille brute, pour la fabrication de la 
fonte ; 
4* 80 de houille brute pour la fabrication du fer 
marchand ; 

4^ 50 de houille brute. 



Toutefois, indépendamment de la condition d'exiger un 
combustible de choix, soit du charbon de bois, soit de la 
houille spéciale, le procédé des hauls-fourneaux présente 
encore une autre imperfection qui lui est inhérente et qui 
consiste dans le mélange du combustible et du minerai, 
surtout quand ce combustible est de la houille. Quelque 
soin que Ton prenne pour Tépurer et la convertir en coke 
le mieux préparé possible, ce dernier contient toujours dçs 
substances nuisibles qui passent dans le métal et en altè- 
rent plus ou moins la qualité. Il devait donc venir naturel- 
lement à la pensée l'idée de chercher un procédé où cet 
inconvénient pût être évité. Les premières tentatives furent 
faites dans cette voie à Àudincourt, dès 1839, à la suite 
des travaux d'Ëbelmen. Elles n'eurent pas de suite. Plus 
tard, des essais qui ne paraissent pas avoir été pour- 
suivis ont été tentés en Angleterre, et enfin, en ce 
moment, à Paris, des essais sérieux paraissent ôtre en voie 
de succès. 

Guidé par une expérience acquise dans une pratique assez 



— 155 — 

longue que nous avons pu faire de remploi des gaz des 
hauts-fourneaux et des gaz générés par la tourbe dans les 
principales opérations du travail du fer, nous avions eu, il 
y a déjà longtemps , Tidée d'un appareil pouvant répondre 
à ce desideratum. Des circonstances diverses nous avaient 
fait négliger de le produire, sachant d'ailleurs combien doit 
être grande la circonspection en pareille matière. 

Toutefois, puisque d'autres n'ont pas hésité h entrer 
dans cette voie, nous avons pensé, de notre côté, ne pas 
devoir tarder plus longtemps h nous assurer, par un 
brevet, l'originalité de notre idée. 

Le résumé qui précède était nécessaire, pensons-nous, 
pour faire apprécier le mérite du procédé que nous propo- 
sons, et qui montre que les conditions d'établissement des 
usines à fer peuvent être élargies de telle sorte qu'un com- 
bustible de choix n'est plus indispensable; qu'il suffit seule* 
ment de pouvoir se procurer, avec le minerai, un combus- 
tible quelconque. 

escription Daus cc procédé, l'appareil peut être double, chacun d'eux 
procédé. ^(3^^ pjg^^ ^^ p^j.^ ç^ d'autrc d'un massif commun, 

comprenant une cheminée C et deux générateurs il et £ 
à gaz oxide de carbone produit par un combustible cru 
quelconque, fraisil, houille menue, bois, tourbe, etc. 

L'un de ces générateurs A est à air libre, l'autre B est 
nécessairement à courant d'air forcé. 

Les deux appareils peuvent fonctionner ensemble ou 
séparément. 

Un appareil comporte quatre parties principales : 

\^ Une chambre D où la température est assez élevée 
pour faire perdre aux minerais Jeur eau, et opérer leur 
grillage. 

Si les minerais sont menus ou en grains, ils seront 



- 156 — 

conleDus dans des tubes en Tonte ou mieux en terre réfrac- 
taire. 

S'ils sont en roche , cette chambre aura simplement la 
forme d'une cuve de four h chaux ordinaire D (flg. a). 

^^ Une chambre EE\ de même grandeur , à peu près , 
que la précédente, divisée en deux comparlimenis conte- 
nant, chacun, des tubes verticaux en fonte ou mieux en 
argile réfractaire. 

Le compartiment E contient les tubes destinés au 
réchauffage du gaz oxide de carbone à sa sortie du géné- 
rateur il, le compartimenta contient ceux destinés au 
chauffage de Pair nécessaire à la combustion du gaz. Cet 
air est appelé librement du dehors, ou lancé sous une 
certaine pression. 

Ces deux chambres D et £ £' sont chauffées par les gaz, 
produits de la combustion qui a lieu dans le réverbère G , 
avant leur écoulement dans la cheminée. 

8^ G four à réverbère dans lequel s'opère la combustion 
du gaz oxide de carbone par Tair chaud ; l'un et l'autre, 
y étant amenés par deux conduits séparés, passant sous le 
massif de ce four. 

4® Une tourelle cylindriîïue KK de soixante centimètres 
de diamètre environ, contenant les matières à traiter, 
s'élève sur la sole du four à réverbère, en son milieu ou sur 
le côté. (Dans le dessin ci-joint, elle s'élève au milieu.) 
Elle pourra être en briques ou en argile réfractaire battue, 
de manière à former un seul bloc principalement dans sa 
partie inférieure. Elle présentera à sa partie inférieure, et 
au ras de la sole, autant d'ouvertures qu'il sera possible 
d'en pratiquer sans compromettre sa solidité. (Quatre seu- 
lement sont indiquées sur le plan.) Au-dessus de ces ouver- 
tures, le plus près possible de la voûte du réverbère, ou 
immédiatement au-dessus de cette voûte, selon les facilités 



- 157 — 

que Ton y trouvera , d'autres ouvertures o sont pratiquées 
sur son pourtour. 

Les premières ouvertures servent h l'écoulement des 
matières fondues; les secondes à l'écoulement du mélange 
gazeux qui a traversé la colonne de matières contenues 
dans la tourelle, de telle sorte qu'il ne puisse agir sur les 
matières contenues au-dessous. 

Cette tourelle est fermée à sa partie supérieure par un 
appareil de chargement h fermeture auloclave» 

Une autre tourelle L L , reposant sur un cadre en fonte 
ou en fer supporté par quatre pilastres S enveloppe la 
tourelle K K ^ partir du sommet du four à réverbère. 

Entre ces deux tourelles règne un vide annulaire h des- 
tiné à permettre à la chaleur développée sous le réverbère 
de se répandre dans la colonne de matières contenues dans 
la tourelle K K^ par réchauffement de ses parois, dont 
l'épaisseur pour faciliter cet effet peut être très-réduite 
dans les parties supérieures. 

Enfin , ces deux tourelles sont reliées l'une à l'autre à 
leur sommet par une partie pleine, et sur leur hauteur par 
des briques de liaisons placées de distance en distance. 

Gomme annexes seront nécessaires : deux planchers Q de 
niveau avec les sommets des générateurs et des fours à 
réverbères; un plancher ff à la hauteur du sommet de la 
chambre D de préparation du minerai , pour le chargement 
du minerai dans cette chambre; un plancher jQ" pour le 
chargement des matières dans la tourelle £^ iT. Des condui- 
tes V et JR, pour le gaz oxide de carbone , munies des 
valves nécessaires pour régler son émission. 

Enfin, un moteur pour élever les charges à la hauteur 
maxima de l'appareil (6"",50 à 7"») et pour fournir, au 
moyen d'un ventilateur, l'air nécessaire au générateur B 
ainsi que pour lancer dans le compartiment £', le supplé- 



~ 168 ~ 

ment d'air qui pourrait être nécessaire dans le cas ou rappel 
naturel ne serait pas suflSsant. 

Conduite de Topération. 

On connaît les fonctions de chacune des trois parties 
principales de la cuve d'un baut-fourneau : âtns la partie 
supérieure s'opère la calcinalion du minerai et se prépare 
la réduction ; dans la partie moyenne commence la rédac- 
tion qui s'effectue aux 5/6 environ ; enfin, dans la partie 
inférieure, la réduction se complète; puis, se produit la 
carburation , et, finalement, la fusion des matières a lieu. 

D'après la description qui précède, on voit que la cbam- 
bre D représente la partie supérieure de la cuve du haut- 
fourneau et la tourelle K K les deux autres parties. 

Le minerai qui a séjourné dans la cbambre D est reçu en 
quantité réglée, dans un petit wagon qui est élevé sur le plan- 
cher ff\ d'oii il est versé dans l'appareil distributeur ilf, avec 
le fondant,de la chaux. On a ajouté d'avance ou on ajoutera 
après une couche de charbon de bois, dont la quantité sera 
réglée par la pratique; mais qui, dans tous les cas, ne 
pourra jamais être qu'une très-petite fraction de la quantité 
employée dans le procédé ordinaire des hauts-fourneaux. 

Le gaz oxide de carbone arrivant du générateur B par 
le conduit JR, avec une pression, pourra traverser avec 
facilité la colonne H de matières , aidé encore par le tirage 
de la cheminée. 

Il est évident qu'eu égard aux dispositions de l'appareil 
les matières contenues dans la tourelle éprouveront des 
effets très-sensibles de la haute température produite dans 
le réverbère ; or, comme d'une part ces matières y ont été 
introduites à la température de la cbambre D qui doit être 
assez élevée ; d'autre part , le gaz qui arrive par le conduit 



~ 159 - 

R, sortant du générateur avec une tenipérature qui n'est 
pas inférieure à 500® (on lui conservera cette température 
en ayant soin de protéger le conduit contre toute cause de 
refroidissement, on pourra même l'augmenter en faisant 
passer ce conduit dans le vide annulaire compris entre les 
deux tourelles, comme l'indique la flg. b); il en résultera 
que ces matières seront dans un état très-propre à subir 
les actions qui se produisent dans les deux parties infé* 
rîeures des hauts-fourneaux ; c'est-à-dire, la réduction du 
minierai par le concours de l'oxide de carbone et du char- 
bon ajouté; puis la carburation et la fusion dans la région 
tout-à-fait inférieure. 

L'acide carbonique produit par l'action de l'oxide de car- 
bone sur le minerai, à mesure qu'il s'écoulera vers les 
parties inférieures rencontrant du charbon à une tempéra- 
ture élevée, sera ramené à l'état d'oxide de carbone. 11 
est donc naturel de penser que la colonne des matières se 
trouvera toujours dans un mélange gazeux où l'élément 
réducteur l'emportera tellement sur l'acide carbonique, 
que l'action oxidanle de ce dernier ne pourra être à redou- 
ter dans la région où doit se faire la carburation. D'ailleurs 
ce mélange gazeux ne traversera pas cette région puisqu'il 
trouvera les ouvertures o avant d'y arriver, par lesquelles 
il s'écoulera dans le réverbère. 11 est clair, en outre, qu'il 
contribuera à l'accroissement de la chaleur produite sous 
la voûte du réverbère par la combustion du gaz qui vient 
du générateur A. Les laitiers, à mesure qu'ils se produi- 
ront, s'écouleront par la lingotière N. Ils pourront être 
recueillis dans des moules et donner ainsi des matériaux 
de construction pour certains usages. 

La haute température développée dans le four permettra 
d'y conserver la fonte liquide, pendant long-temps, et 
d'exercer sur elle, dans le creuset 0, un travail de décar- 

11 



- 160 - 

buratioQ partielle , soit en y iotroduisant par les portes P^ 
des morceaux de fer qui auront séjourné sur la sole du 
four, soit par tout autre moyen. 

Quelle pourra être la production dans un tel appareil? 
On peut répondre à cette question de la manière suivante : 

Dans un fourneau au bois, traitant des minerais en grains 
rendant 88 à 40 <»/o, qui présentait 
les dimensions de Sn^'SOO pour les étalages 

et de 860 pour l'ouvrage. 

Total 4«»M60 



La production par 24 heures était de près de cinq tonnes. 
Or, dans notre appareil, les capacités corre^spondantes sont: 
pour la partie au-dessus de la voûte 

du réverbère lm'20 1 j^j^q 

pour la partie sous la voûte du réverbère. 0"*80 j 
soit un peu moins de la moitié des dimensions du haut- 
fourneau. Toutes choses égales d'ailleurs, ce serait donc 
une production de deva tonnes environ, sur laquelle on 
pourrait au moins compter avec un appareil simple et 
quatre tonnes, par conséquent, avec un appareil double. 

Une observation que Ton doit faire ici, c'est que, dans 
le cas ou le combustible employé à produire le gaz pour 
la réduction contiendrait des pyrites, on devrait le faire 
passer à travers des épurateurs analogues à ceux employés 
dans les usines à gaz pour le débarrasser des gaz sulfurés 
qu'il contiendrait avant de l'introduire dans la tourelle. 11 
conviendrait alors, pour lui restituer une partie de la cba- 
leur qu'il aurait perdue, de le réchauffer au moyen de la 
disposition (fig. b) ; ou, encore, de le faire passer dans la 
chambre E E agrandie et modifiée pour cet objet. 



- 161 - 



LÉGENDE DES DESSINS 



A. — Générateur à oxide de carbone, pour la fusion, à courant d'air 
naturel. 

B. — Générateur à oxide de carbone , pour la réduction, à courant d'air 
forcé. 

Il est bien entendu que les dispositions que doivent présenter ces deux 
générateurs ne sont qu'esquissées ici. 

C. — Cheminée. 

D. — Chambre de calcination et de grillage des minerais avec tubes en 
fonte ou mieux en argile, ouverts à la partie supérieure ; ils sont fermés à 
la partie inférieure par des obturateurs percés de trous , pour l'accès de 
Tair nécessaire au grillage. 

D\ — Chambre destinée au même usage , pour les minerais en roche. 

E. — Chambre contenant des tubes en fonte ou mieux en argile , pour le 
réchauffage du gaz oxide de carbone avant de se rendre dans le réverbère G. 

E', — Chambre semblable pour le chauffage de l'air. 

6. — Four à réverbère. 

K K. — Tourelle qui contient les matières à traiter. 

L L. — Tourelle qui repose sur le cadre T. 

h h. — Vide annulaire qui sépare les deux tourelles. 

0. — Petites ouvertures pour l'écoulement du mélange gazeux qui a 
traversé la colonne des matières contenues dans la tourelle K K. 

r r. — Briques de liaisons des deux tourelles. 

T. — Cadre en fonte ou en fer qui supporte la tourelle L L. 

S S. — Pilastres supportant le cadre T et servant en môme temps à 
maintenir, au moyen de tirants, les parois du réverbère. 

0. — Creuset ou bassin de réception de la fonte et des laitiers. 

N. — Lingotière en fonte pour l'écoulement des laitiers. 

t. — Trou de coulée. 

P. — Portes de travail. 

vv V. — Ouvertures pratiquées à la base de la tourelle £ |[,pour l'écou- 
lement des matières qui s'y fondent. 

V. — Conduit du gaz pour la fusion dans le réverbère. 



162 



A. — Conduit du gaz pour la réduction. 

M. — Appareil pour la distribution des charges et qui ferme les 
à leur partie supérieure. 

ii. — Registres de la cheminée. 

Les chambres D et E E' devront être munies d^armatures qu'il 
d 'indiquer ici. De même de nombreux détails et accessoires , tels 
ves pour régler rémission des gaz, dispositions à donnera la sole 
bère, etc., etc., ne peuvent être Tobjet d'une description présente. 



( 



CRU 



Fi^ 



Nantes, le 10 janvier 1872. 



Paul POIRIER, 
Ingémeur civil des 



T COMPLE 



CRd nriri r.nn 



•ticale avec coupe Terticalp 
vam Z, Z: 



LES ALLEMANDS 



PAR M. LAMBERT, 



1. 



L'Allemand odieux qui souilla notre France , 

A pu voir, à notre pâleur, 
S*unir un cri de haine au cri de délivrance, 

El la colère à la douleur. 

Gomme Téclair des yeux, parfois, se mêle aux larmes, 

La prière, au sombre beffroi. 
Et le soin qu'il a pris de nous voler nos armes. 

Nous révèle assez son effroi ! 

La souillure ne peut demeurer impunie ; 

Et, sous le pied qui nous abat. 
Il reste le sarcasme et Tamère ironie 

Pour armes d'un nouveau combat. 



— 164 ~ 

Je veux, en attendant que vengeance se fasse, 
Flétrir un indigne vainqueur ; 

Si je ne lui jetais mon injure à la face 
Elle me resterait au cœur ! 

Pour l'Empereur et Roi, je le ferai descendre 

De son piédestal insolent : 
L'orgueilleux qui rêvait le marbre d'Alexandre 

Aura celui de Tamerlan ! 

Qu'il redoute les traits d'une ardente invective : 
Puisqu'il nous a quittés, — je veux 

Le suivre en Allemagne où4'oraiUe attentive 
Entendra d'étranges aveux ! 



II. 



GUILLAUME. 

« Après tous mes succès et mes dures épreuves, 
D Pourquoi ce glacial accueil ? 
Car, pour me recevoir, je ne vois que des veuves, 
» Et que des orphelins en deuil ! 

» On dit que, pour payer une longue campagne, 
» L'Alsace est un prix par trop vain ; 

» C'est vrai ; —mais que peut-on faire de la Champagne, 
» Après qu'on a bu tout son vin ! 

» Bismarck, — par un traité, nous arrêta trop vite ! 

Aussi, je regrette Armagnac ; 
Tonnins,— pour son tabac; —Bordeaux, pour son Laflte ; 

» La Charente, pour son cognac I 



- 165 — 

» Mes jeunes officiers, sans doute, étaient avides 
» De voir leur nom au bulletin ; 

» Mais ils ne voulaient pas revenir les mains vides ; 
» Et j'avais permis le butin ! * 

» L'un rapporte à sa femme, en voiture couverte, 

» Un ameublement tout entier ; 
» Un autre a pris d'assaut, dans une ville ouverte, 

» Un magasin de bijoutier ! 



III. 



» Chers princes, écoutez : — Mes alliés, naguère ; 

» Mais, dès à présent, mes féaux ; 
» Partageons le butin, — puis, proclamons la guerre, 

» Le plus infernal des fléaux ! 

» Je veux faire un savant de moi, viens capitaine ; 

» Et j'épelle, tous les matins, 
o Le Nominor Léo d'un nommé Lafontaine, 

» Le Primo mihi des Latins. 

o Des droits que vous avez je ne m'informe guère ; 

o Vous n'êtes pas à ma hauteur : 
» J'ai trouvé le trésor qu'on appelle la guerre ; 

» Je veux la part de l'inventeur, 

» Et cette part, -- c'est tout ! Mon vassal de Bavière, 
» Tu n'as point l'esprit hasardeux : 

» Ton rêve était d'avoir, auprès d'un pot de bière, 
» Lola-Montès, numéro deux ; 



— 166 — 

» C'est là ta part ; — et puis, disent des voix railleuses, 

» Tu restas chez toi, mon très-cher, 
» Et n'as pu comparer au bruit des mitrailleuses 

» La musique de ton Wagner ! 

» Roi des Saxons, — j'ai su votre amour pour la France ; 

» Vous en étiez embarrassé ; 
» Je t'affranchis du poids de la reconnaissance ; 

» Voilà ton lot ; — c'est bien assez f 

» J'abandonne les jeux de Hombourg, de Wisbade , 

» Mon gendre, sois*en consolé ; 
» Mes nobles officiers iront te rendre, à Bade, 

» Tout l'argent qu'ils auront volé ! 

D Mais, pour les attirer, tu dois, par habitude, 

» Tolérer un monde intrigant ; 
» Et, pour affrioler notre race trop rude , 

» Les catins du monde élégant. 

» L'un d'eux a raconté, mais sans doute après boire, 

» Que, délicate attention, 
» Une dame laissa les clefs à son armoire 

» Pour lui sauver l'effraction ; 

» L'officier lui fit faire un geste de détresse 

» Quand il toucha ses vêtements ; 
» Dame, quittez, dit-il, ce couteau de Lucrèce ; 

» Je n'en veux qu'à vos diamants ! 

IV- 

» Strasbourg a trop longtemps poussé des doléances ; 

» Il est temps de changer de ton ! 
» Nous avons, il est vrai, brûlé ses ambulances ; 

a Mais pourquoi se défendait-on ? 



— 167 — 

» L'obus qui mit la flamme à sa bibliolbëque, 

D Sur soD collège rebondit : 
» La terreur est encore la meilleure hypothèque 

Pour un pays qui nous maudit ! 

» Omar, d'Alexandrie, a bien joué ce rôle, 

» Sans le souci des songes creux ; 
» Sa torche me fait rire ; un obus de pétrole 

» Â des effets bien plus heureux ! 

» Gomme un vieux manuscrit, un vieux livre m*assomme ; 

» Car notre avenir est ailleurs : 
D Le livre de chevet d'un soldat-gentilhomme, 

» C'est l'école des artilleurs ! 

» J'ai pillé des châteaux, j'ai brûlé des chaumières : 
» Ce n'est point d'un cœur endurci ; 

» Mais telles sont du Nord les armes coutumiëres ; 
» Une torche est une arme aussi ! 

D Autant que le canon, l'habileté domine ! 

» Mes soldats sont tous des héros ; 
A Mais, pour Metz et Paris, le temps et la famine 

» Ont été mes seuls généraux ! 

» La gloire est un vieux mot dont, en France, on abuse ; 

» Aussi, pour les vrais conquérants, 
» Le succès à tout prix, par la force ou la ruse ; 

» Les moyens sont indifférents r » 

V. 

La force est le vrai mot ! — Oui, c'est l'idolâtrie 

Du fait brutal organisé ! 
La science est esclave et sert la barbarie 

Gomme un peuple civilisé f 



— 168 — 

L'organisation est un paissant ouvrage, 
Sons lequel, chez nous, tout céda ; 

Mais cette discipline est encore du servage ; 
Le chef est seigneur du soldat ! 

Fouillez cette nature, et, d'une main bien ferme, 

Sous le vernis qui la voila. 
Grattez Tbomme du Nord ; et, sous son épiderme, 

C'est toujours le sang d'Attila ! 

De ces bordes sans frein^ l'Europe est tributaire ; 

C'est la même férocité ; 
Rien ne peut égaler leur vice héréditaire, 

Si ce n'est leur rapacité ! 

VL 

Ou donc veut-on sacrer ce nouveau chef d'Empire ? 

Peut-être Heidelberg lui sourit ! 
 cette idée étrange on entend qni soupire 
L'ombre illustre d'Otbon —fleuri ! 

Quoi ! — La couronne d'or d'Empereur d'Allemagne, 

Et qu'ont illustrée, à leur front, 
Et le grand Barberousse et le grand Cbarlemagne, 

Subirait un pareil affront ! 

Elle est encore à Vienne, oii son cercle fleuronne ; 

S'il la réclamait comme un droit. 
Il faudrait, de moitié, rétrécir la couronne ; 

Son front, pour elle, est trop étroit ! 

VIL 

En songeant au traité qu'imposa leur audace, 

La rage envahit notre cœur ; 
Thiers comptait sur um homme, et trouva, face k face. 

Un brigand doublant un vainqueur I 



- 169 - 

Cherchant un chancelier, il rencontre un sicaire 

Pour dicter de si dures lois ; 
Au lieu de Talleyrand, il voit Robert-Macaire 

Qui Tattendait au coin d'un bois ! 

Il a d'un Bis pieux Talternative amëre, 

Quand il s'empresse d'accourir. 
Le couteau sur la gorge, on lui montre sa mère 

Qui, sans la rançon, va mourir ; 

Il s'engage et la sauve ! — et voilà, pour la France, 

Brigands, ce que vous avez fait ! 
Il est un droit moral, comme une Providence 

Pour ravir le prix An forfait ! 

Aux yeux de l'avenir, la France reste entière ; 

Et Dieu lui donnera son tour ; 
C'est un fleuve de sang qui lui sert de frontière ; 

Mais nous le franchirons un jour ! 

Oui ! — L'amer souvenir du poids qui nous opprime 

S'attache k ce peuple allemand ; 
Nos ûls, qui nous ont vus tant souffrir de son crime. 

Se chargeront du châtiment ! 

VIIL 

Qui pourra pardonner à l'Allemand farouche, 

A cet astucieux vainqueur. 
D'avoir fait arriver l'injure à notre bouche 

Gomme la haine à notre cœur ! 

Notre gloire passée était un livre immense ; 

Ce livre, — un seul jour le ternit : 
Sur chaque page, — haine est le mot qui commence ; 

Vengeance, — le mol qui finit. 



NOTICE 



SUR 



DEUX OUVRADES DE l"« GABRIELLE D'ÉTHAIPES 



LES FLEURS DE BRETAGNE ET L'HÉRITAGE DU CROISÉ 



PAR M. BTOU. 



Messieurs , 

Âpres une séance si longue et si remplie, vous ne pouvez 
m'accorder que quelques instants (inattention. J*ai donc le 
devoir d'éviter tout préambule, et surtout d'être bref. . 

Je me hâte d'entrer en matière. 

Gabrielle d'Ethampes est un pseudonyme. Le nom qui 
se voile est connu à Nantes, et recommandable à plus d'un 
titre dans le monde du savoir et de l'intelligence. 

Gela seul suffirait peut-être pour arrêter notre intérêt, 
quand les œuvres produites ne seraient pas déjà par elles- 
mêmes très-méritantes. 

W^^ Gabrielle d'Etbampes a composé plusieurs ouvrages 
destinés principalement à la jeunesse. 

Nous en possédons deux que nous avons lus avec un 
véritable plaisir. 



— 171 — 

Le premier est intitulé Fleurs de Bretagne, légendes 
historiques. 

C'est une série de faits où sont rappelées des scènes de 
rbistoire de Bretagne, où sont représentés et mis en action 
quelques-uns des personnages qui ont joué un grand rôle 
à des époques reculées. 

Un peu de merveilleux se mêle à la vérité, comme pres- 
que toujours. Dans un lointain profond la lumière et les 
vapeurs sont tellement confondues quMl est presque im- 
possible de reconnaître où finit la première et où com- 
mencent les autres. 

W^^ d'Etbampes ne pouvait oublier Tbistoire de Donatien 
et de Rogatien, surnommés les Enfants Nantais, qui pré- 
férèrent le martyre aux richesses et aux honneurs, au prix 
de Tadoration des faux dieux. 

Elle Ta placée en tête de son livre, comme un frontis- 
pice indiquant les sentiments intimes de Tauteur et le but 
poursuivi. 

Vient ensuite une vieille tradition dite VHermine du roi 
Conan. 

A l'appel de l'empereur Maxime, vers la un du IV® siècle, 
Gonan Mériadee, qui doit être le premier roi breton , dé- 
barque dans le voisinage de Léon. A ses pi^emiers pas sur 
la terre armoricaine, il rencontre une charmante hermine 
qu'il apprivoise et qui ne le quitte plus. Ses soldats aiment 
à la voir les jours de bataille ; ils regardent sa présence 
comme un présage heureux; mais l'ennemi le sait. Un traître 
s'introduit dans le camp ; il souille la robe blanche de la 
pauvre hermine qui meurt incapable de supporter la flé- 
trissure. 

C'est l'origine de la devise bretonne : « Potins mori 
quam foddari... » 

Nominoë ou les Chagrins d'une reine est un récit tou- 



- 173 - 

de ployer le genou, en s'écriant : « C'est l'âme d'Arthur 
qui monte au ciel ! » 

La dernière pièce du volume s'appelle le Poids d'une 
couronne. 

Douloureuse existence, en effet, que celle d'Alix, la sœur 
d'Arthur, l'épouse de Pierre de Dreux, dit Mauclerc. 

FillCj sacriflée aux exigences politiques; 

Femme, blessée dans tous ses instincts , condamnée à 
voir le mal, et impuissante pour l'empêcher; 

Mère, pleurant la perte de son enfant frappé par le châ- 
timent de Dieu ! 

Alix n'avait d'autres consolations que la prière et la 
bienfaisance... Aussi, en parlant d'elle, disait-on encore 
bien longtemps après sa mort : « Du temps que l'ange des 
D Bretons était parmi nous!... 9 

V Héritage du Croisé forme un volume tout entier. C'est 
une histoire de notre temps ; on pourrait l'appeler un 
roman, si ce mot n'était pas généralement et souvent avec 
irop de raison pris en mauvaise part. 

On rencontre dans VHéritage du Croisé des physiono- 
mies gaies , originales , des figures gracieuses et sédui- 
santes , des traits graves et nobles. Il y a parfois de l'en- 
train, de l'enjouement, toujours tempérés par le bon goût 
et une réserve délicate. Il est évident que les personnages 
ne se ressemblent pas ; mais presque tous sont bons , 
aimables, animés des mêmes sentiments généreux et doués 
des mêmes instincts affectueux et honnêtes. 

Si deux ou trois portraits font tache sur le fond, c'est 
pour servir de repoussoir. Ils sont d'ailleurs présentés, si 
je puis le dire, en silhouette, touchés légèrement, à peine 
effleurés, incapables de froisser la susceptibilité la plus 
ombrageuse. 



— 174 — 

L'idée religieuse domine, comme dans tous les ouvrages 
de M"« d'Elhampes. 

On pourrait résumer Tesprit du livre en deux mots : 

« L'héritage de Thonneur est sacré ! Les enfants doî* 
» vent être dignes de leur père !... » 

C'est ainsi que le principal héros , Alain de Trémeur , 
met en pratique de mâles vertus : la loyauté, le courage, 
le dévouement ! 

C'est ainsi qu'Eva, une délicieuse jeune fille qui rappelle 
Odile, la fille du Barde, passe ses jeunes années à faire le 
bien ; puis , quand ses services ne sont plus utiles à la 
famille, continue son œuvre d'abnégation en consacrant 
sa vie è la prière et au soulagement des faibles et des 
affiigés. 

Au reste, dans cet ouvrage habilement charpenté , l'in- 
térêt qui nait à la première page va toujours grandissant. 

Dans les deux livres, rien de futile, rien de banal. Si 
les légendes ne sont pas des leçons d'htstoire, elles sont 
du moins un appel à l'intelligence , et elles donnent le 
désir d'apprendre. 

Le style est simple, correct, quelquefois élevé. 

W^ Gabrielle d'Ethampes est bien certainement destinée 
k tenir un des premiers rangs parmi les écrivains de la 
jeunesse. 

Elle a déjà plusieurs fois obtenu de hautes approbations, 
et elle en est digne. 

Nantes, le 6 novembre 1872. 



RAPPORT 



SUB LES 



TRAVAUX DE LA SECTION DE MÉDECINE 



PENDANT L'ANNÉE 1872 



Par le Dr LAPEYRE, secrétaire. 



Messieurs, 

Je viens , selon Tusage , en qualité de secrétaire de la 
Section de Médecine , vous rendre tompte des travaux de 
cette Section pendant l'année 1872. Vous serez heureux 
de constater avec moi que le mouvement scientiflque, un 
moment ralenti dans cette Section par les funestes événe- 
ments que nous avons traversés , a repris son activité 
habituelle, ainsi qu'en témoignent les nombreux et impor- 
tants travaux que je vais avoir Thonneur de résumer 
devant vous. • 

 la fin de Tannée 1871, la Section de Médecine com- 
posa son bureau de la manière suivante : 

Président, M. Âbadie. 

Vice-Président, M. Kirchberg. 

Secrétaire, M. Lapeyre. 

Vice-Secrétaire, M. Bertin. 

Trésorier, M. Deluen. 

Bibliothécaire, M. Delamarre. 

12 



— 176 — 

MM. Malherbe, Lequerré, Rouxeau, Herbelin et Trastour 
furent élus membres du comité d^administration. 

M. Moussier remplaça M. Abadie au comité de rédaction 
du Journal de Médecine de VOuest. 

Deui nouveaux membres résidants, MM. les docteurs 
Léon Jotton et Ernoul avaient été admis dans les derniers 
mois de Tannée 1871; un peu plus tard, M. le docteur 
Weir-Mitchell, de Philadelphie, obtint le litre de membre 
correspondant. 

En prenant place au fauteuil de la présidence, M. Abadie 
fit ressortir, dans un langage vivement applaudi , les pro- 
grès des sciences vétérinaires et les services qu*elles sont 
appelées à rendre à la physiologie et à la médecine com- 
parée ; puis, il invita la Section à continuer ses travaux et 
à soutenir dignement sa réputation. 

Une des premières questions qui préoccupèrent la Sec- 
tion de Médecine, fut le mode de publication du Journal 
de Médecine de VOvmt; il fut décidé que le journal serait 
réduit à quatre numéros par an ; qu'il paraîtrait à la fin 
de chaque trimestre et que l'étendue de chaque numéro ne 
serait pas limitée, de telle sorte que les travaux pussent 
être publiés en entier et sans avoir à subir des coupures 
qui en rendaient la lecture moins intéressante. 

Arrivons maintenant aux travaux et aux communications 
qui ont alimenté cette année les séances de la Section de 
Médecine. 

Nous trouvons d'abord un mémoire de M« Trastour, inti* 
tulé : Des hémoptysies congestionnelle^ et de$ craintes 
plus ou moins fondées qu'elles inspirenl^ relativement à 
la tuberculisation et à la phthisie pulmonaires. Dans cet 
important mémoire, M. Trastour a voulu réagir contre la 
tendance de quelques médecins k regarder cooune fatale- 
jàtni voués à la phthisie tous les individus atteints d'bé- 



— 177 — 

moptysies un peu abondantes; il a voulu montrer que, 
dans certains cas, ces craintes n'étaient pas justifiées; il a 
noté soigneusement les conditions spéciales dans lesquelles 
se produisent les bémoptysies simples, essentielles, et les 
caractères qui permettent de les distinguer des bémopty- 
sies tuberculeuses. 

M. Trastour a divisé en trois catégories, d'après la cause 
dominante, les observations qu'il a recueillies. 

II a rangé, dans un premier chapitre, les bémoptysies 
congestionnelles tout-à-fait accidentelles, mécaniques, dues 
à un effort ou à une contusion du tborax. 

Il a cité ensuite de nombreux faits d'bémoptysies cons- 
titutionnelles, de cause nerveuse surtout. 

Enfin, dans la troisième catégorie, les bémoptysies con- 
gestionnelles, d'origine phlegmasique, ont trouvé place. 

Pour traiter dignement un semblable sujet, il fallait une 
science profonde, jointe h une grande expérience clinique ; 
ce sont là des qualités que tout le monde reconnaît au 
savant professeur de notre Ecole de Médecine ; aussi le 
travail de M. Trastour mérite t-il d'être consulté par tous 
les praticiens. Ils y verront une foule de faits remarquables 
à divers titres, que M. Trastour a cités à l'appui de sa 
thèse et qui donnent une grande force de vérité à ses con- 
clusions. 

Nous admettons volontiers, avec M. Trastour, qu'il ne 
faut pas que, par le seul fait de V hémoptysie, un malade 
soit fatalement regardé comme tuberculeux! ; nous recon- 
naissons, comme lui, combien il est imp4)rtant, pour le 
pronostic et le traitement, de distinguer de bonne heure 
les bémoptysies simples de celles qui sont liées à la tuber- 
cttlisation pulmonaire. 

M. Trastour a eu encore le mérite de réhabiliter parmi 
nous une pratique trop délaissée aiyourd'hui , celle des 



- 178 — 

émissions sanguines contre les hémoptysies essentielles; 
nul doute que cette médication ne soit susceptible de 
rendre de grands services, comme le prouvent les obser- 
vations de M. Traslour, si elle est employée avec prudence 
et d'après des indications sagement appréciées. Je n'ai pas 
la prétention, dans une analyse aussi courte, de vous avoir 
donné une idée, même sommaire, du remarquable travail 
de M. Trastour; c'est en entier qu'il faut le lire, pour le 
juger à sa juste valeur. 

M. Rouxeau nous a lu Fintéressante observation d'une 
jeune fille atteinte de fièvre typhoïde , et dont la maladie 
a présenté les complications les plus redoutables : délire, 
pneumonie double, péritonite, escarres au sacrum ; malgré 
ces conditions fâcheuses, notre confrère, dont on ne saurait 
trop admirer les persévérants efforts , a eu le bonheur de 
conserver la vie à sa jeune malade. 

M. Rouxeau nous a communiqué encore une notice fort 
attrayante sur un point de thérapatique utérine. Notre 
distingué confrère a fait, avec l'esprit et la verve qui le 
caractérisent, la critique de quelques modes de traitement 
(en particulier l'application des sangsues sur le col utérin), 
qui , prônés d'abord avec exagération , n'ont pas donné à 
l'épreuve tout ce qu'ils promettaient. 

Vous connaissez. Messieurs, le style élégant et facile, 
l'imagination brillante de notre confrère ; vous ne serez 
donc pas surpris de l'intérêt que ses communications exci- 
tent toujours parmi nous. 

Dans un ordre d'idées un peu différent, j'ai eu moi-même 
l'honneur de lire à la Section de Médecine une Observa- 
tion d' ex foliation de la muqueuse utérine, dont je venais 
d'être témoin. Il s'agit dans cette observation d'une femme 
de 36 ans, qui a rendu, pendant les règles, au milieu de 
phénomènes dysménorrhéiques , extrêmement pénibles , la 



- 179 - 

presque totalité de la muqueuse utérine. Les mêmes symp- 
tômes s'étaut reproduits à la menstruation suivante, toute- 
fois d'une manière moins accusée et sans amener une nou- 
velle exfoliation de la muqueuse utérine, il a paru indiqué 
de faire,.quelques jours avant le retour présumé des règles, 
une application de sangsues h la partie supérieure des 
cuisses, pour empêcher une congestion utérine trop intense. 
Ce moyen a été suivi de succès, et la malade a été guérie 
de sa pénible affection. 

H. Via ud-Grand -Marais nous a entretenus du service 
médical de Tambulance de la gare, dont il avait la direc- 
tion, alors que des milliers de malades et de blessés de 
DOS armées étaient dirigés sur Nantes ; 16,224 militaires, 
incapables de continuer la campagne, ont été reçus à la 
gare, du 29 octobre 1870 au l^^ février 1871. Tout le 
monde sait avec quel dévouement M. Viaud-Grand-Marais 
leur a prodigué ses soins : présent à tous les arrivages, il 
donnait à nos malheureux soldats les premiers secours et 
présidait à leur évacuation sur les hospices, d'où ils étaient 
ensuite répartis dans les nombreuses ambulances de la ville 
et du département. Les malades, beaucoup plus nombreux 
que les blessés , en raison des conditions dans lesquelles 
s'était faite, pour nos troupes, cette malheureuse campagne 
d'hiver, étaient surtout atteints de diverses affections de 
la poitrine, telles que la bronchite, la pneumonie, la pleu- 
résie, de fièvre typhoïde, de fièvres éruptives, comme la 
rougeole, la scarlatine et surtout la variole, qui régnaient 
alors épidémiquement et qui étaient semées par toute la 
France , à la suite de ces évacuations peu rationnelles ; 
les rhumatismes , les cas de dysenterie et de congélation 
des pieds furent aussi très-communs. Des blessés se trou- 
vaient confondus dans des convois de malades provenant 
d'hôpitaux situés plus près de l'ennemi ; d'autre» vinrent 



— 180 — 

par des trains spéciaux dans lesquels on les avait mis au 
sortir du champ de bataille. Votre Section de Médecine a 
écouté, avec le plus sympathique intérêt, cette relation des 
souffrances endurées par nos malbeureui soldats. 

M. Viaud-Grand-Marais nous a encore donné lecture du 
commencement d'un important travail sur les accidents 
fyroduits par Vemploi sur la peau de chemises de laine 
aux couleurs d'aniline. La première partie de ce travail 
est une étude chimique sur les différentes couleurs obtenues 
à Taide de Taniline et sur les moyens de les reconnaître, 
soit à rétat de produits pour la teinture, soit unies aux 
tissus. La deuxième partie contient treize cas d'empoison- 
nements à des degrés divers résultant de Tusage de che- 
mises teintes en rose ou en violet d'aniline. Le premier de 
ces cas , au moment où il fut présenté à TÂcadémie de 
Médecine, parut complètement nouveau, les faits analogues, 
cités par Edmund Friedricbs, de Dresde, ayant été obser- 
vés, non pas à la suite de l'emploi de vêtements teints aux 
couleurs d'aniline, mais sur des individus qui avaient 
manié ces couleurs. Nous regrettons vivement que la fin 
de ce travail n'ait pas encore été lue à la Section de 
Médecine. 

Entrons, avec M. le docteur Thibault, de Challans, dans 
le domaine de la chirurgie. Ce médecin distingué, que nous 
serions heureux de recevoir dans nos rangs, nous a commu- 
niqué une observation fort intéressante A' hématocèk spon- 
tané de la tunique vaginale, qui a nécessité la castration. 
Nous avons suivi avec intérêt le récit de la laborieuse 
opération pratiquée par notre confrère avec une habileté 
qui a assuré la guérison de son malade. 

Toujours dans le domaine de la chirurgie, M. François 
Joikon nous a donné lecture d'un fait de rétrécissement 
infranchissable de l'œsophage ayant nécessité la gastros- 



— 181 - 

tomie. Un enfant de 13 ans avait avalé, il y a neuf mois, 
pour du vin blanc , quelques gorgées d'acide sulfurique. 
Les premiers symptômes d'empoisonnement, combattus 
d'une manière prompte et rationnelle, avaient été conjurés; 
mais, quelque temps après, il se manifesta, par suite des 
brûlures déterminées dans le canal œsophagien, une grande 
difficulté de la déglutition ; les aliments solides et même 
liquides ne purent plus bientôt arriver dans l'estomac. 
M. Joûon, qui vit le malade neuf mois environ après l'acci- 
dent, ne put faire pénétrer de sonde dans l'estomac, même 
en employant le plus petit calibre;, il devint alors évident 
que l'enfant allait, dans un avenir prochain, périr d'ina- 
nition. L'œsophagotomie étant impossible, M. Joâon se 
décida ë pratiquer la gaslrostomie, c'est-à-dire à faire à 
la paroi de l'estomac une ouverture par laquelle on put 
introduire des aliments. La physiologie nous apprend, en 
effet, que des animaux, porteurs d'une fistule stomacale, 
ont pu être nourris pendant longtemps avec des aliments 
introduits dans leur estomac par cette fistule. La pathologie 
nous enseigne que des faits semblables ont été observés 
même chez l'homme. M. Joûon était donc autorisé à tenter 
une opération, grave, il est vrai, mais qui était la seule 
ressource pour sauver cet enfant voué sans cela à une 
mort prochaine et inévitable. 

L'opération a été faite avec un plein succès ; l'enfant a 
pu être nourri quelque temps à travers la plaie stomacale ; 
mais il a succombé à la débilitation profonde que son 
organisme avait subie à la suite d'une inanition prolon- 
gée. Après un exposé fort intéressant des symptômes 
présentés par son malade et du manuel opératoire de la 
gaslrostomie, M. Joiion est entré dans des considérations 
très-remarquables sur les conditions physiologiques dans 
lesquelles se trouve un malade opéré de la gastrosloraie 



- IM - 

pour un rétrécissement de l'œsophage, conditions qui sont 
moins avantageuses que celles que présente un animal 
chez qui une fistule stomacale a été produite dans un but 
d'expérimentation. En effet, dans le cas de rétrécissement 
de Tœsophage, la salive n'arrive plus dans Teslomac et 
on ne sait jusqu'à quel point la nutrition peut être entravée 
par l'absence de ce produit de sécrétion. 

Il n'est pas de maladie plus généralement redoutée et i 
plus juste titre que le croup ; on sait que cette terrible 
affection pardonne rarement aux enfants qu'elle atteint. 
M. Moussier nous a lu l'observation d'une petite fille 
atteinte de croup, qu'il a eu le bonheur de guérir par 
l'emploi du tartre stibié à haute dose; cette communica- 
tion a amené une discussion fort instructive, à laquelle 
ont pris part plusieurs membres de la Section de Médecine, 
et ou diverses méthodes de traitement du croup ont été 
passées en revue et appréciées; il en est résulté celte 
conclusion, que tous les cas de croup ne se ressemblent 
pas, et qu'il en est un certain nombre de fatalement mor- 
tels, en dépit de tout traitement. 

M. Petit nous a donné lecture d'une note extraite de 
son Rapport sur le service médical des aliénés à l^hospiee 
Saivhl- Jacques. Â côté de judicieuses réflexions sur l'action 
des médicaments en général, et sur le traitement de la 
folie en particulier, M. Petit a refuté, avec une grande 
surabondance de preuves , une assertion émise par un 
membre du Conseil général dont la bienveillance avait été 
surprise, relativement à un prétendu fait de séquestration 
illégale. Jamais, comme l'a démontré M. le Médecin en 
chef du quartier des aliénés, une admission n'a été faite 
d'une manière plus régulière que celle de la dame Louise- 
Éléonore G. .. En terminant, M. Petit a fait ressortir, avec 
une autorité incontestable, l'immense utilité des asiles 



J 



- 183 - 

d'aliénés : « Si on veul, dit-il, en rendre Taccès diflBcîle, 
A au lieu de placements dans des lieux connus , faciles à 
» surveiller tous les jours et à toute heure, on déterminera 
» des séquestrations à domicile ou dans des établissements 
» occultes ob Tautorité m pénétrera que par hasard, 
» lorsque Ténorn^ité des abus aura appelé Tintervention 
» de la justice. » 

L'année dernière, M. Bertin avait commencé la lecture 
d'un travail sur les Rapports qui existent entre certaines 
affections cérébrales et les écoulements purulents de 
l'oreille ; il l'a continuée cette année. 

Ce travail se divise en trois parties : 

\^ Considérations anatomo-patbologiques sur l'oreille 
moyenne ; 

^^ Affections produites par les lésions auriculaires et 
discussion des diverses idées relatives à leur marche ; 

8<* Considérations générales sur l'otorrhée. 

Nous avons entendu seulement les deux premières par- 
ties de ce volumineux mémoire, longuement médité et 
renopli d'observations intéressantes- 

Il appartiendra à mon successeur de louer comme elle 
le mérite cette œuvre importante qui n'est pas encore 
achevée. 

Je ne dois pas oublier M. le docteur Ricbelot, membre 
correspondant de la Société académique, qui est venu 
nous lire un mémoire intéressant sur l'eau minéro-ther- 
male du Mont-Dore et sur ses propriétés. L'eau du Mont- 
Dore représente, pour M. Richelot, la médication arseni- 
cale dans toute sa réalité, dans toute sa pureté. Elle 
convient à toutes les maladies que nous avons l'habitude 
de combattre par les préparations arsenicales, c'est-à-dire 
aux affections catarrhales, aux affections rhumatismales 
chroniques, aux névroses. 



- 184 - 

Nous avons reçu d*un autre membre correspondant de 
la Société, M. le docteur Reliquet, de Paris, une impor- 
tante communication sur la lithotritie. Désireux d'arriver 
dans une séance courte, et par des manœuvres aussi peu 
irritantes que possibles, h retirer de la vessie beaucoup de 
pierre, M. Reliquet a fait construire par M. Colin et pré- 
senté à l'Académie de Médecine deux instruments ingé- 
nieux : 

1^ Dn appareil-lit, qui, manœuvré facilement d'une 
seule main par l'opérateur, permet de faire que le point le 
plus déclive de la vessie se confonde avec le point de la 
paroi postérieure que touche le talon du brise-pierre ; 

2® Un brise-pierre caraclérfsé par la présence de dents 
transversales et alternes dans la fenêtre de la branche mâle 
et l'engrènement parfait des deux branches quand l'instru- 
ment est complètement fermé, disposition qui empêche le 
brise-pierre de s'engorger et lui donne une force broyante 
plus considérable. 

Citons enfin deux internes distingués des hôpitaux, 
M. Lamy et M. Gafé, qui nous ont communiqué : M. Lamy, 
une observation de cancroïde du larynx^ ayant causé la 
mort par asphyxie, malgré la trachéotomie pratiquée in 
extremis ; M. Gafé, une observation de tumeur gommeuse 
du muscle droit de l'abdomen, et un travail assez étendu 
sur remploi du camphre dam le phagédénism^ des 
chancres. 

Voilii, Messieurs, dans un cadre bien insuffisant, je 
l'avoue, l'ensemble des travaux remarquables ou intéres- 
sants à divers titres qui ont été lus dans les séances de la 
Section de Médecine et publiés dans son journal. Plusieurs 
de ces travaux ont donné lieu à d'utiles discussions. 

Indépendamment des lectures qui ont été faites, des 



— 185 — 

communications verbales d'une grande portée sont encore 
venues augmenter Hnlérét de nos séances. 

M. François Joâon nous a parlé de la pathogénie de la 
myopie. Pour lui, Tinsuffisance des droits internes ne pré- 
cède pas la myopie, comme Tavait soutenu M. Giraud- 
Teulon et, après lui, notre regretté confrère, M. Galloch. 
M. Joûon nous a cité, ii Tappui de sa manière de voir, une 
statistique due à M. le docteur Erisman, de Saint-Péters^ 
bourg, qui a examiné les yeux des enfants admis dans les 
écoles de cette capitale. Or, il est surabondamment prouvé 
que insuffisance ne précède pas la myopie ; ces deux phé- 
nomènes sont à peu près simultanément observés et doivent 
être la conséquence de plusieurs causes dont voici les 
principales : prédisposition héréditaire, application forcée 
et continue des yeux à la lecture et l'écriture, spasme 
accommodatif, mauvais éclairage des écoles, attitude pen- 
chée de la tête amenant des congestions habituelles. 

Nous devons encore à M. Joiion la relation d'un fait 
observé par lui. Il s'agit d'un kyste de l'ovaire, accompagné 
d'ascite avec épanchement sanguin, présenté par une jenne 
fille de 22 ans. Une première ponction donna issue à 15 
litres d'un liquide coloré en brun par du sang. M. Joiîon 
crut alors réellement à un kyste de l'ovaire ; assisté de 
M. Heurtaux, il pratiqua l'ovariotomie ; arrivé sur le péri- 
toine, point de poche kystique. M. Joûon fit alors une 
simple ponction qui donna issue à un liquide sanguinolent. 
Alors on put sentir une tumeur dans la fosse iliaque 
gauche ; on ne voulut point extirper cette tumeur, proba- 
blement ovarique, à cause du danger de l'hémorrhàgie et 
de la faiblesse de la malade. Quinze jours après , il se fit 
un nouvel épanchement ; une troisième ponction débar- 
rassa la malade, et depuis il ne s'est pas produit de liquide. 
Au bout de quelques semaines, la malade aurait paru 



- 186 •• 

guérie, si la pensée de celle tumeur, qu'on n'avait pas pu 
extirper, et qui était probablement de nature cancéreuse, 
n'avait assombri le pronostic. 

H. Viaud-Grand-Marais nous a communiqué quelques 
observations sur la guérison des piqûres de serpents par 
la succion. M. Viaud-Grand-Marais regarde la succion 
comme inoffensive, pourvu qu'on ail la bouche parfaite- 
ment saine et exempte d'aphthes ou d'ulcérations. 

M. Saillard nous a exposé quelques faits de sa pratique, 
relatifs au traitement du croup par le tartre stibié à haute 
dose. M. Saillard a une grande conQance dans ce mode de 
traitement qui lui a donné des résultats exceptionnels. Il a 
obtenu, nous a-t-il dit, sept succès dans des cas de croup 
bien constatés. 

Malheureusement, plusieurs de nos confrères ont déclaré 
avoir employé souvent le tartre stibié à haule dose dans le 
croup et n'ont pas eu à s'en louer. 

Enfin, M. Laënnec nous a communiqué les résultats de 
l'autopsie d'un phthisique mort à l'hôpital, avec un œdème 
considérable de la jambe droite. L'examen cadavérique a 
permis de constater la présence de caillots sanguins dans 
les veines du membre droit ; la veine iliaque primitive 
droite était entourée de petits ganglions engorgés, qui, 
par la compression qu'ils exerçaient, avaient été le point 
de départ de l'obstruction veineuse. 

Je termine ici. Messieurs, cet exposé sommaire des tra- 
vaux de votre Section de Médecine ; vous avez pu vous 
convaincre, malgré l'insuffisance du rapporteur, que ces 
travaux ont été nombreux et importants, et que la Section 
de Médecine n'a pas été au-dessous d'elle-même pendant 
l'année qui vient de s'écouler. 



RAPPORT 



SUR Lf;s 



TRAVAUX DE LA SECTION DES LETTRES 



PENDANT L'ANNÉE 1872. 



Messieurs , 

La tâche du Secrétaire est devenue , cette année , trës- 
faciie ; la somme des travaux dont j'ai à vous rendre 
compte est peu considérable et plusieurs d'entre eux ont 
déjà passé sous vos yeux dans la première livraison du 
bulletin de 1872. Tous les auteurs que j'ai à citer vous 
sont connus, soit par leurs œuvres, soit par les apprécia- 
tions de mes devanciers. Je serai donc aussi bref que 
possible. 

L'histoire, la poésie et la philosophie ont tour à tour 
occupé nos séances et servi de thème à nos discussions. 
Pour suivre l'ordre chronologique , je citerai d'abord la 
notice lue par le Secrétaire de la Section sur le casuel des 
hôpitaux de Nantes , notice dans laquelle il a passé en 
revue les différentes sources de revenu qui alimentaient 
la caisse des hospices toujours en détresse et signalé les 
innombrables expédients qui furent imaginés pour parer à 
tous les besoins. 



- 188 — 

Nous ne connaissions que vaguement les débuts de la 
révolution dans le pays de Savenay. M. Prével fils, avec le 
secours des notes de son père et des recherches de M. Le 
Doux, a pu nous faire un récit très-circonstancié et très- 
véridique des principaux événements qui se passèrent à 
Savenay dans la journée du 12 mars 1793. 

M. Merland a tiré de Toubli deux noms vendéens à peine 
connus des érudits , et nous a montré comment on peut 
faire des biographies intéressantes même sur des existences 
qui n'ont pas été remplies d'actions d'éclat, en les enca- 
drant dans la peinture des mœurs et des passions de leur 
époque. Vous avez tous admiré, Messieurs, comment l'au- 
teur a su écarter la monotonie de son sujet, en mêlant ses 
deux personnages aux querelles du jansénisme et du moli- 
nisme, et en choisissant les anecdotes les plus propres à 
nous éclairer sur le caractère des hommes qu'il met en 
scène. Pour un écrivain peu familiarisé avec l'érudition, 
il eût été périlleux de parler de l'abbaye de Port-Royal, 
après les remarquables études de Sainte-Beuve ; mais M. 
Merland a su si habilement interroger les documents iné- 
dits, que son travail offre l'attrait et le piquant du nouveau 
dans presque toutes ses parties. 

La poésie de sa voix, tantôt grave, tantôt gracieuse, 
parfois badine, est venue aussi charmer nos séances. M. 
Bourgault du Goudray nous a lu sept pièces de vers toutes 
d'une facture très-facile , où le sentiment revêt une forme 
ignorée des vulgaires versificateurs. Les stances à la Mer 
et le sonnet à la Nuit ont été particulièrement remarqués 
et méritaient de l'être, car tous deux communiquent au 
lecteur cette émotion pénétrante qui est le signe de la 
véritable poésie. 

Nous devons k la muse de M. Biou deux pièces d'un 
genre très-différent. Je n'ai pas besoin de vous dire si elles 



- 189 - 

onl été applaudies, leur iusertion au bulletin atteste assez 
quel accueil elles ont reçu. L'une est un modèle de grâce, 
Taulre est empreinte d'une vigueur dont on aime à se 
rappeler les traits. 

Les vertus modestes et paisibles du foyer ont trouvé un 
interprète convaincu en M. Limon qui les a mises en 
parallèle avec les déboires qu'attirent le goût de la gloire 
et les passions mondaines dans une pièce de vers intitulée : 
Les Aveux d'Emma. Les conseils qu'il met dans la bouche 
d'une jeune fille seraient plus vraisemblables attribués à 
un frère aîné, mais cette réserve laisse intacte la valeur 
des pensées que l'auteur a si bien exprimées. 

Votre Section s'est augmentée d'un membre pour qui les 
spéculations les plus hautes de la philosophie sont un jeu 
et dont le langage initie les auditeurs les plus novices aux 
abstractions les moins intelligibles. M. l'abbé Gaborit a lu 
à ses collègues le résumé de ses réflexions sur l'esthé- 
tique de l'architecture. 

Les lois de l'esthétique ne varient pas en architecture, 
comme on pourrait le croire, selon le caprice des siècles ; 
elles restent immuables. Tout édifice, pour être beau, doit 
réunir Tharmonie, l'unité et la variété. L'œuvre architec- 
turale n'est variable que par un côté, par l'expression, 
c'esl-à-dire qu'elle doit avoir une physionomie conforme 
aux mœurs des peuples, être adaptée à sa destination, aux 
conditions climatériques des pays , refléter les idées reli- 
gieuses dominantes et porter l'empreinte des souvenirs 
particuliers à chaque nation. Telle est sommairement la 
théorie qu'a développée M. l'abbé Gaborit en l'appuyant 
d'exemples bien choisis. 

Les agréments de style dont l'auteur a su revêtir ce 
sujet abstrait ont démontré plus d'une fois que la précision 



— 190 — 

n'excluait pas rélégance, et qu^on pouvait être tout ii la 
fois philosophe et poète. 

Si j'ajoute à cette nomenclature les érudites communi- 
cations de M, Démangeât sur la géographie de Textréme 
Orient et ses remarques sur la grammaire française, vous 
aurez, Messieurs, la somme totale des travaux de la Sec- 
tion des lettres. Aucune critique d'ouvrage en vogue ne 
s'est produite et cette lacune est regrettable, car, si cette 
branche de littérature était plus fréquemment cultivée, elle 
servirait à défrayer agréablement les séances dont l'ordre 
du jour n'est pas suffisamment rempli. 

La Secrétaire, 

L. MAITRE. 



RAPPORT 



SUR LES 



TRAVAUX DE LA SECTION D'HISTOIRE NATURELLE 



PENDANT L'ANNEE 1872 



Messieurs , 

J'ai rhonneur de vous rendre compte des principaux 
travaux exécutés dans la Section d'bistoire naturelle pen- 
daùt Tannée 1872. 

Dès notre première réunion , nous avions le regret de 
recevoir la démission de noire collègue M. de Tlsle. Plus 
tard, nous avons été assez heureux pour recruter deux 
nouveaux membres, M. Tabbé Coquet et M. Migault, et 
trois nouveaux candidats présentés , MM. Menier, Corbi- 
neau et Baret, pharmaciens et naturalistes de notre ville, 
vont bientôt prêter leur concours actif à notre petite pha- 
lange et en grossir les rangs. Il est fâcheux qu'un grand 
nombre de naturalistes nantais ne fassent point encore 
partie de la Société , et pour les décider , autant que 
possible à s'y faire affilier, une commission a été nommée 
pour tenter auprès de chacun d'eux les démarches néces- 
saires. Espérons donc que ses efforts seront couronnés de 

13 



— 192 — 

succès et que Tan prochain plusieurs nouveaux membres 
viendront s'adjoindre à nous. 

Les principales questions disculées dans nos réunions 
ont surtout porté sur Tberpétologie, Tornithologie, Tento- 
moiogie et la botanique. Nous avons pu observer de nom- 
breux échantillons vivants de Termes lucifugum, ce dan- 
gereux névroptère qui s'attaque aux poutres et aux bois 
de construction et les dévore entièrement k Tintérieur, 
sans toucher à Tenveloppe extérieure, laissant ainsi dans 
une sécurité funeste les habitants des maisons quMl ravage. 
D'intéressantes communications ont eu pour sujet VOr- 
nithorynque , VApterù amtralis, le Naja tripudians, 
l'alimentation des jeunes sangsues, la reproduction des 
anguilles, les hannetons de Noirmoutiers, l'accouplement 
du martinet {Cypseltis murarius); de nombreuses discus- 
sions sur les Melitea, Athelia et Varthemu, et beaucoup 
d'aulres lépidoptères; sur les Galeruca ulmariensis et 
autres coléoptères s'attaquant aux feuilles des arbres qu'ils 
dévorent parfois entièrement. 

 chaque séance il y a eu des questions de botanique 
à l'ordre du jour. Des plantes fort rares , telles que le 
Carex œdyposlyla, Scirpm gradllimm, Anacharù alsi- 
nastrum, Muscari Lelievrii, un superbe cône d'Araucaria, 
et beaucoup d'autres espèces botaniques rares ou peu 
connues ont été apportées et ont donné lieu à des dis- 
cussions souvent très-intéressantes. Une nouvelle division 
des fougères en six sous-familles a été proposée par H. 
Viaud-Grand-Marais qui a longuement discuté les motifs 
sur lesquels il s'appuie pour autoriser les changements 
qu'il demande. C'est le travail le plus important qui ait 
été lu cette année à notre Section. 

Sur la proposition de M. le Président , chaque samedi , 
ceux des membres de la Section qui avaient l'intention de 



— 193 - 

faire des excursions le dimanche affichaient dans la salle 
des réunions la localilé qu'ils désiraient visiter, et indi- 
quaient un lieu de rendez-vous; grâce à cette heureuse 
.innovation , nous avons pu faire un certain nombre de 
courses très-intéressantes et recueillir plusieurs plantes 
rares. 

Le département de la Loirelnférieure est certainement 
un des mieux connus au point de vue de la botanique 
phanérogamique. Grâce aux indications de Texcellente 
flore de M. Lloyd, il n'y a pas de plantes que Ton ne puisse 
aller recueillir presqu'à coup sûr de Brest à Tembouchure 
de la Gironde. Malheureusement il n'en est pas de même 
pour la cryptogamie, et, excepté les algues de mer qui 
ont été bien étudiées et soigneusement recherchées, la 
plupart des autres plantes agames sont restées dans un 
oubli presque complet. Depuis quelque temps , il y a une 
grande tendance parmi les naturalistes nantais à s'occuper 
de cryptogamie et spécialement de champignons; c'est un 
mouvement nouveau que nous signalons avec grand plaisir. 
Une commission a été choisie dans la Section d'histoire 
naturelle pour s'occuper de cette importante question. Déjà 
plusieurs espèces, non encore rencontrées dans ce pays, 
sont venues récompenser les premières recherches des 
cryptogamistes, et grand nombre de raretés restent encore 
à découvrir. Nous pouvons dès â présent signaler les Aga- 
ricw (Jdstiuins, œgerita, bombycinus, Hudsoni, vellc'- 
rœus, saxosm, etc., etc., et les Verpa digitaliformis et 
agariciformis et le joli Anthina flammea qu'un de nos 
savants confrères a eu la bonne fortune de découvrir, il 
y a quinze jours à peine, dans les bois de la Maillardière. 

Notre bibliothèque s'est aussi enrichie de plusieurs bons 
ouvrages et de deux publications périodiques. Malheureu- 
ment, nos ressources trop restreintes ne nous ont pas 



— 194 — 

permis de faire Tacquisilion de tous ceux dont le besoin 
se faisait sentir. 

Tel est , Messieurs , en résumé, le compte-rendu trop 
succinct des principaux travaux de notre Section en 1872. 
Beaucoup de discussions et de communications intéres- 
santes eussent mérité d'y flgurer ; mais de nombreuses 
occupations n'ont permis que de vous signaler les travaux 
les plus marquants. L'an prochain , avec le concours des 
membres présentés dont nous attendons la réception avec 
impatience , nous aurons , espérons-le , à vous oflTrir un 
résumé de travaux plus importants et plus nombreux. 



Mardi, 5 novembre 1872. 



Gaston GENEVIER, 



Secrétaire de la Section d'histoire naturelle. 



DISCOURS 



PRONONCE 



f 9 



\ LA SEANCE ANNUELLE DE LA SOCIETE ACADEHIOUE 



DE LA LOIRE-INFËIOEURE, 



Par m. Théophile- Ambroise LAENNEC, 



PRESIDENT. 



Messieurs , 

11 est bon, a dit un grand écrivain, de ramener l'homme 
à l'étude de soi-même. En nous observant et en descen- 
dant dans notre conscience intime, nous comprenons 
davantage tout ce qu'il y a d'admirable dans notre orga- 
nisation, et notre intelligence s'élève au-dessus des mes- 
quins intérêts de la vie terrestre ; notre pensée s'ennoblit, 
elle devient plus sereine et plus pure ! (Maury.) 

Telle peut être en partie mon excuse près de vous, si je 
n'ai pas cherché à vous faire oublier, pendant les quelques 
instants qu'il m'est donné de vous entretenir, que je suis 
surtout physiologiste... Et puis encQre, pour paraître digne 
de l'auditoire d'élite qui tous les ans se presse à la séance 
solennelle de la Société académique, je n'ai pas cru pou- 
voir mieux faire que d'emprunter les inspirations de mon 



— 196 — 

discours à cette partie de la science que je cultive plus 
spécialement depuis douze ans. 

La physiologie ou science des phénomènes de la vie, a 
du reste cet avantage de n'étrè pas précisément une science 
spéciale ; son domaine est tellement étendu qu'il touche à 
toutes les connaissances humaines ; Tintérél qui s'attache 
à son étude est direct et général, et Ton peut, ce me 
semble, en choisir un chapitre avec Tespoir de fixer utile- 
ment Tattention. 

Aussi bien le sujet que j'ai détaché du domaine de mon 
enseignement a, pour ainsi dire, droit de domicile dans 
ce Palais élégant des Beaux-Arts, que nos aimables hôtes 
ouvrent si gracieusement chaque année à notre Académie 
reconnaissante, et je puis espérer rencontrer des échos 
sympathiques sous ces voûtes toutes frémissantes d'har- 
monie, en vous esquissant à grands traits quelques aperçus 
nouveaux relatifs à la théorie physiologique de la musique. 

Plus que tous les autres arts, la musique a jusqu'ici 
échappé à l'étude scientifique. La poésie, la sculpture et 
la peinture puisent leurs motifs dans le monde de l'expé- 
rience; elles représentent la nature et l'homme. Par leurs 
sujets, ces arts prêtent donc à la critique : on peut les 
examiner au point de vue de leur justesse et de leur 
exactitude naturelles ; il y a plus, quoi qu'en disent cer- 
taines personnes enthousiastes, la critique scientifique a 
fait bien des progrès dans la recherche des causes de la 
jouissance esthétique que nous font éprouver les œuvres 
d'art. 

En fait de musique, au contraire, il semble que la vérité 
soit du côté de ceux qui repoussent la froide analyse de 
leurs plaisirs! Cet art, dit Helmoltz, qui ne puise pas ses 
matériaux dans l'expérience des sens, qui ne veut pas 



— 197 — 

décrire le monde extérieur et ne cherche qu'exception- 
nellement à rimiter, ne donne pas prise à Texamén scien- 
tifique autant que les autres arts et parait aussi incom- 
préhensible, aussi merveilleux que puissant dans ses effets. 

Et cependant il y a une mystérieuse union entre les 
sciences physiques et la musique : on peut faire une 
fructueuse application de la science la plus abstraite et 
la plus logique à Tétude des sons, aux bases physiques et 
physiologiques de la musique, de tous les arts le plus 
immatériel, le plus vaporeux, le plus délicat; celui qui 
nous fait éprouver les sensations les plus incalculables et 
les plus indéfinissables. 

Les mathématiques et la musique, les deux modes 
d'activité intellectuelle les plus opposés qu'on puisse 
imaginer, ont une liaison intime, se secourent mutuelle- 
ment, comme si elles devaient servir à prouver l'union 
mystérieuse qui apparaît dans toutes les manifestations de 
notre esprit et qui nous fait soupçonner jusque dans les 
œuvres du génie artistique , l'action cachée d'une intelli- 
gence qui raisonne. 

En examinant l'acoustique physique au point de vue de 
la physiologie, c'esU-à-dire en étudiant le rôle que joue 
l'oreille interne dans la perception des sons, on a pu 
rendre compte, dans ces dernières années, mieux qu'on ne 
l'avait fait jusqu'ici, des rapports qui existent entre certains 
phénomènes. 

Mais avant tout, qu'est-ce qu'un son ? 

La nuit, loin des lieux habités, aucun bruit ne frappe 
notre oreille. Sur les très-hautes montagnes , quand il n'y 
règne aucun vent, quand on a dépassé la dernière zone 
de la végétation , on ne rencontre même plus ces mille 
petits bruits qui peuvent troubler encore la solitude des 



— 198 — 

forêts: une branche qui craque, un insecle qui vole, une 
feuille qui lombe ou qui remue, Teau qui partout s'écoule, 
suinte, descend des petits barrages des mousses, des 
pierres, des racines. Tout est immobile, glacé, rouet. 11 
n'y a pas de sons sans mouvement, le silence est insépa- 
rable du repos. 

L'expérience la plus vulgaire nous apprend que tous les 
corps sonores vibrent. Nous pouvons les voir, les sentir 
vibrer. Sans même toucher le corps sonore , notts p^^ct- 
vous, lorsque le son a beaucoup d'intensité , le mouvement 
de l'air ambiant. Un sourd peut être violemment impres- 
sionné par l'explosion d'une forte détonation, il peut 
même avoir la sensation médiate des vibrations d'une 
cloche , il n'entend pas. 

La physique nous montre, d'une manière plus spéciale, 
qu'une série de pulsations suffisamment rapides faisant 
vibrer l'air, y produisent un son. Musical, lorsque ces 
pulsations répétées se succèdent à des intervalles de temps 
parfaitement égaux , le son devient bruit s'il est produit 
par des ébranlements irréguliers de l'air. Le nombre de 
vibrations qui se succèdent dans un temps déterminé 
donne la hauteur du son : plus il y a 4e vibration dans le 
même temps, plus le son est élevé. 

On voit ici se dessiner le rapport qui existe entre les 
intervalles musicaux harmoniques et le nombre des vibra- 
lions de l'air. Lorsque le son correspond à deux fois plus 
de vibrations qu'un autre son pendant le même temps , il 
est l'octave de ce dernier. Si le rapport dans le même 
temps est de ^ à 3, les deux sons forment la quinte ; ce 
rapport est-il de 4 à 5, les deux sons donnent une tierce 
majeure. 

Les molécules des corps sonores qui exécutent leur 
danse invisible, peuvent avoir été entraînées plus ou moins 



- 199 — 

loin de leur place originelle : de lii un son plus ou moins 
intense. 

La hauteur musicale du son ne dépend donc que du 
nombre de vibrations de Vair par secondes, et non de la 
manière dont elles sont produites. Il est indifférent qu'elles 
résultent des vibrations des cordes du piano ou du violon, 
des cordes vocales du larynx humain, des languettes 
métalliques de Tharmonica, de Tanche de la clarinette, du 
hautbois et du basson, des lèvres du musicien dans les 
instruments de cuivre, ou de Tair se brisant sur le biseau 
des tuyaux d'orgues ou de flûtes. 

Ce qui nous permet de distinguer une note du piano de 
la même note du violon, de la flûte, de la clarinette, de la 
trompette, est ce qu'on appelle le timbre. 

Qu'est-ce donc cependant que cette qualité, naguère 
encore mystérieuse du son, qui ne dépend ni de la hauteur, 
ni de l'intensité ? 

Dans le corps sonore, disent les physiciens-géomètres , 
chaque molécule est en mouvement et décrit une orbite 
invisible : la vitesse détermine la tonalité, mais la forme 
même de Torbite ne saurait être sans influence : voilà 
l'élément qui détermine le timbre. 

C'est là, il faut en convenir, une de ces explications qui 
ne donnent à l'esprit troublé qu'une satisfaction mensoû* 
gère. On peut comprendre, à la rigueur, que les inflexions 
plus ou moins rapides, les courbures différemment amollies 
de l'onde sonore, ses hérissements plus ou moins aigus, 
aient une certaine influence sur les qualités du son ; mais 
l'intelligence saisit mal le rapport qui existe entre cette 
géométrie et les impressions que produisent sur nous des 
timbres différents. 

C'est dans un phénomène déjà connu de longue date, 
mais qui n'avait pas été suffisamment approfondi, qu'il 



— 200 — 

faut désormais cbercher Texplicatioa scientifique du 
timbré. 

Ou sait en effet, depuis longtemps, et un grand musi- 
cien français, Rameau, l'a surtout démontré, qu'en général 
le son n*est pas simple, mais qu'il est accompagné d'un 
cortège, d'un chœur de notes supérieures plus ou moins 
aiguës, de nombre variable, d'intensité différente, qui 
accompagnent le son fondamental. 

Les cordes métalliques se prêtent très-bien à ce genre 
de recherches, et depuis le moment oii j'ai appris, il y a 
quelques années, à connaître ces phénomènes, j'ai passé 
bien des heures penché sur le clavier du piano, étudiant les 
vibrations sonores, m'exerçant à distinguer le chœur 
mélodieux des harmoniques, et m'oubliant ainsi délicieu- 
sement bercé par un concert, que des indifférents trouve- 
raient assurément étrange autant que monotone, et qui, 
pour moi, devenait ravissant. 

Quand on écoute attentivement le son rendu par une 
corde pendant qu'elle vibre pleinement, on entend bientôt 
deux ou trois notes beaucoup plus hautes , beaucoup plus 
faibles, qui sont comme les échos lointains du son fonda* 
mental. Il semble que les vibrations de la corde visible 
fassent vibrer sympathiquement des cordes invisibles. Avec 
un peu d'habitude on arrive assez facilement à entendre 
toujours au-dessus des notes simples, le chœur des 
harmoniques, qui, comme des voix lointaines, effacées,, de 
plus en plus hautes, répondent à la voix principale. 

Ces cordes invisibles, de plus en plus petites, ne sont, on 
le comprend, qu'une pure hypothèse; dans la réalité, c'est 
la corde matérielle vibrante qui, spontanément, librement, 
se subdivise, après avoir produit sous la première impul- 
sion et dans l'universalité de cet ébranlement, le son 
fondamental. Les parties divisées continuant à vibrer 



■- 201 — 

comme des cordes distinctes donnent la série des sons 
harmoniques. 

Depuis les beaux travaux d'HelmoUz, on peut démontrer, 
par ranalyse et par la synthèse, que le timbre d'un ^on 
musical dépend du nombre et de l'intensité relative des 
harmoniques qui accompagnent le son fondamental. 

Faciles à démontrer dans le son des instruments à 
cordes, on est parvenu dans ces dernières années, au 
moyen d'une instrumentation ingénieuse, à faire percevoir 
sûrement les harmoniques dans les vibrations des mem- 
branes tendues et jusque dans les sons si merveilleusement 
variés émis par les larynx humains. 

Se basant sur la propriété que possède une masse d'air 
délimité de vibrer sous l'influence d'un son déterminé, 
Helmoltz a fait construire de petits instruments qui consis- 
tent en des boules de verre ou de cuivre, percées à leurs 
deux extrémités, et dont l'une, effilée en pointe, peut s'in- 
troduire dans l'oreille. 

Chacun de ces résonnateurs n'est accordé que pour un 
seul son, et, lorsqu'en ayant soin de boucher une oreille, 
on introduit dans l'autre un de ces petits appareils, on 
devient sourd pour tout son qui n'est pas celui du réson- 
nateur, on se condamne à n'entendre plus qu'une seule note, 
qui est précisément celle de l'instrument. 

Réactif très-délicat , qui décèle toujours le son qui lui 
est propre , chaque résonnateur devient une oreille nouvelle 
qui ne serait construite que pour une seule note ; et de 
même qu'au moyen de prismes on parvient à décomposer 
la lumière, de même, avec une série de ces appareils, on 
réussit l'analyse complète de tous les sons. 

Mais nous ne sommes plus au temps oii il n'était donné 
qu'au petit nombre de contempler les merveilles delà science, 
où les beautés de la nature restaient cachées pour la foule, 



— 204 — 

où le cabinet du savant était une sorte de sanctuaire mys- 
térieux. Aujourd'hui , quand une découverte a été faite , 
lorsqu'une vérité a été conquise dans le silence du labora- 
toire^ elle devient bientôt la propriété de tous, et les 
méthodes expérimentales les plus ingénieuses sont imaginées 
pour la répandre et la vulgariser. 

Au moyen d'une instrumentation, véritablement merveil- 
leuse, on a pu rendre sensible pour l'œil toutes les défor- 
mations que subissent les corps qui résonnent; et quand 
on a vu avec quelle précision les vibrations sonores 
deviennent apparentes, on comprend facilement comment 
on a pu parvenir à les compter et h découvrir les lois qui 
les régissent. 

C'est ainsi qu'avec la méthode optique de Lissajoux, qu'au 
moyen des flammes manométriques chantantes de Kœnig, 
ou de l'ingénieux appareil du même, à flammes et à réson- 
nateurs, pour l'analyse du timbre des sons, on peut 
facilement rendre visibles, pour un nombreux auditoire, les 
nuances les plus délicates des vibrations sonores, en même 
temps que l'oreille peut contrôler l'expérience. 

Aujourd'hui le mouvement n'a plus de mystère; sa vitesse, 
quelle qu'elle soit, peut être déterminée ; celle de la lumière 
et de l'électricité l'a été. L'intensité du mouvement peut 
aussi s'évaluer : les ressorts et le manomètre la font connaître. 
Mais quand un mouvement change à chaque instant ; quand, 
prenant à chaque fraction de seconde une allure différente, 
il défie l'oeâl de le suivre, la pensée de l'analyser, vous 
craignez peut-être qu'il puisse échapper au physicien. 
Rassurez-vous; le voici enregistré, fixé sur le papier, il 
peut désormais être soumis à l'équerre et au compas. La 
trace de ses indications, qu'il laisse écrite sur l'instrument 
enregistreur, perpétue, selon l'heureuse expression de 



~ 20S ~ 

Marey , un phénomène fugitif dont le souvenir sérail bien 
vite effacé. 

Après l'analyse , la synthèse peut encore démontrer que 
le timbre d'un son musical dépend du nombre des harmo- 
niques qui accompagnent le son fondamental et de leur 
intensité relative. 

Avec un certain nombre de diapasons, accordés sur la 
série des harmoniques, on peut varier à volonté le timbre 
du son résultant, en annulant ou en renforçant au contraire 
la résonnance de tel ou tel diapason qui entre dans la 
composition de Tassaisonnement. 

Plus le nombre des harmoniques est grand, plus le son 
paraît harmonieux et riche. 

Une des plus remarquables applications de ces découvertes 
récentes, consiste dans Texplication scientifique du timbre 
des voyelles. 

Lorsqu'on prononce à haute voix une voyelle, les cordes 
vocales émettent un son très-riche en harmoniques : le 
son fondamental produit dans le larynx peut changer ; c'est 
lui qui détermine la hauteur et l'amplitude. Mais la bouche 
se dispose toujours de manière à renforcer le terme de la 
série harmonique particulière à chaque voyelle ; elle cons- 
titue un résonnateur accordé pour certains harmoniques, 
et c'est la résonnance de l'air limité qu'elle contient qui 
donne au son le timbre de la voyelle. 

La vibration des cordes vocales dans le larynx donne la 
hauteur ; la résonnance de la bouche forme le timbre. 

N'est-ce pas là, je vous le demande, la démonstration ^ 
par l'analyse scientifique, de Tadmirable leçon de pronon- 
ciation que Molière a fait donner jadis h son Bourgeois 
Gentilhomme. 

Nous trouvons encore une autre preuve du principe 
d'Helmoltz dans la synthèse artificielle des voyelles. 



— Î04 — 

Avec une série de diapasons dont on peut alternativement 
éteindre ou faire prédominer la consonnance , on est par- 
venu à faire entendre successivement toutes les voyelles. 
On est même allé plus loin encore, et Ton a construit des 
pianos qui chantent les voyelles : dans ces derniers temps 
enfin, au moyen de certains appareils, on a même cherché 
à imiter plus complètement encore les nuances délicates de 
la prononciation. 

Vous ne confondrez pas ces recherches scientifiques avec 
limitation de la voix humaine : il ne s'agit ici que du son 
musical, et vous savez quel degré de perfection ont atteint 
les nouvelles méthodes d'observation. 

Etudier la nature, chercher h connaître les lois qui la 
régissent, voilà le rôle de Thomme ; il ne lui est pas donné 
de reproduire dans leur perfection infinie les œuvres à 
jamais inimitables du Créateur. 

Toute cette étude des harmoniques parait, au premier 
abord, étrange et nouvelle. Tous vous avez entendu ou 
fait vous-même de la musique ; vous jouissez sans doute 
d'une oreille musicale excellente , et cependant je suis sûr 
quejort peu d'entre vous ont entendu ces sons qui néan- 
moins existent toujours. 

Il est certain que sans une attention soutenue, ils demeu- 
rent inaperçus. Nos perceptions par les sens ne sont pas 
de simples sensations du système nerveux : il faut toujours 
une activité particulière de l'âme pour passer de la sensa- 
tion du nerf à la représentation exacte de l'objet extérieur 
qui a produit la sensation : l'exercice seul peut nous 
apprendre à tirer de nos impressions des conclusions justes 
sur l'objet qui les a produites. Par habitude nous ignorons 
toutes les impressions qui n'ont pas un rapport direct 
avec les objets extérieurs ; nous ne nous en occupons que 
dans les recherches scientifiques, ou bien encore dans les 



- 405 - 

maladies pendant lesquelles nous dirigeons davantage nos 
observations sur les phénomènes de notre corps. 

Qui donc s'aperçoit facilement que sur la rétine d'un œil 
sain se trouve un endroit privé complètement de la faculté 
de voir, le point aveugle de Mariotte ? 

Beaucoup de personnes savent-elles qu'elles ne voient 
simples que les seuls objets qu'elles fixent, et qu'elles voient 
doubles tous ceux qui sont placés en avant ou en arrière 
de ceux-là ? 

\\ me serait facile de citer une longue série de faits 
analogues dont on n'a eu connaissance que par les recher- 
ches scientifiques sur les sens, et qui restent complète- 
ment cachés jusqu'à ce qu'on dirige l'attention sur eux, en 
employant des moyens convenables, ce qui souvent est fort 
difficile. 

Les harmoniques supérieurs rentrent dans ce genre de 
phénomènes. Il ne suffit pas que )e nerf auditif éprouve la 
sensation du son, il faut encore que l'intelligence y fasse 
attention. 

Toujours est-il qu'il devient impossible aujourd'hui de 
méconnaître le rôle important que jouent les sons harmo- 
niques dans l'effet artistique de la musique. En variant et 
en répétant ces analyses du son, on est arrivé à caractériser 
les divers timbres, à hiérarchiser, pour ainsi dire, les 
différents instruments usités en musique. 

Ainsi, dans les jeux d'orgue, c'est en ajoutant au tuyau 
qui donne le son fondamental des tuyaux accessoires 
correspondant à la série des harmoniques de ce son, 
qu'on obtient un timbre plus pénétrant, plus vigoureux 
pour accompagner le chant des fidèles, et qu'on arrive à 
produire ces effets d'une variété véritablement prodigieuse 
et qui peuvent flotter depuis le rugissement le plus terrible 



— 206 — 

jusqu'à ces bruits si suaves, qui semblent être d'ineffables 
battements d'ailes sérapbiques. 

On fait de la musique grise avec des instruments qui ne 
donnent qu'un son fondamental, des membranes, des cordes 
gênées dans leurs mouvements, des tuyaux d'orgues larges 
et fermés ; on fait de la musique colorée avec des cordes 
librement vibrantes , des tuyaux d'orgues renforcés de 
fournitures. Chaque son est alors plein d'harmoniques, et 
les impressions se pressent en foule sur l'appareil auditif. 

ce Les instruments les plus dociles de l'harmonie seront 
toujours les cordes vibrantes : avec quelques violons, 
Mozart, Beethoven, portent l'âme humaine aux plus hauts 
sommets de l'émotion musicale ; rien n'ébranle l'être inté- 
rieur aussi profondément, rien ne lui imprime un élan aussi 
plein, aussi noble que les riches et puissants accords d'un 
orchestre d'instruments à cordes. » (Laugel). 

Est-il rien, en effet, de plus contagieux, de plus sym- 
pathique que l'ébranlement sonore ? 

Tous vous avez certainement observé le phénomène de 
la communication des vibrations sur des instruments de 
musique, sur des instruments à cordes surtout. 

Une corde de piano, par exemple, dont on a soulevé 
l'étouffoir, se met à vibrer dès qu'on produit, dans son 
voisinage, et avec une intensité suffisante, le son qu'elle 
est susceptible de rendre elle-même. Lorsque le son exci- 
tateur cesse, on entend encore, pendant quelques instants, 
l'écho reproduit par la corde. 

En vous penchant sur la caisse d'harmonie d'un piano 
horizontal, dont toutes les cordes sont disposées pour 
vibrer librement, à haute voix prononcez une voyelle, et 
l'instrument docile reproduira fidèlement la voyelle que 
vous aurez articulée. 

Eh bien, de récentes découvertes histologiques , dont 



- 207 — 

les résultats confirmés sont désormais acquis à la science, 
permettent de supposer que ces ébranlements sympathiques, 
que nous pouvons si facilement constater au moyen des 
instruments de musique, se produisent dans l'oreille pen- 
dant la perception des sons. 

Dans Fatmospbëre osseuse qui enveloppe notre oreille 
interne se trouve un organe particulier que sa forme a 
fait nommer limaçon, et qui est divisé, dans toute sa 
longueur, en trois parties, par deux membranes tendues à 
la moitié de sa hauteur. 

Dans le compartiment moyen, un observateur italien, 
le marquis de Gorti, a découvert des éléments très-remar- 
quables , des petites plaques microscopiques innombrables, 
communiquant, par une de leurs extrémités, avec les 
fibres terminales du nerf auditif, et, par Tautre, avec la 
membrane tendue. Placées régulièrement les unes à côté 
des autres, comme les touches d'un piano, sur toute la 
longueur du limagon, ces parties, qui sont susceptibles de 
vibrer, ont la forme d'arcs et sont au nombre de trois 
mille. 

Tout récemment , dans d'antres parties de l'appareil 
.auditif, qu'on appelle le vestibule et les canaux demi- 
circulaires, parties dans lesquelles les nerfs se répandent 
sur de petites poches membraneuses flottant au milieu d'un 
liquide, on a trouvé les terminaisons nerveuses en rapport 
avec des appendices élastiques, qui ont la forme de fila- 
ments microscopiques. 

La disposition merveilleuse de ces éléments délicats ne 
permet-elle pas de supposer qu'ils se mettent à vibrer 
à l'unisson des ondes sonores amenées dans l'oreille, et 
ne peut-on pas admettre que chacun de ces arcs de l'ouie, 
de même que les cordes d'un piano, est accordé de manière 
à ne transmettre qu'un son déterminé. 

14 



— Î08 - 

Ce n'est là évidemment encore qu'une hypothèse, mais 
une hypothèse raisonnable, et que Texamen attentif des 
facultés de Toreille paraît rendre bien probable. 

On sait, en effet, que Tagitalion de Tair, au moment où 
un son le traverse, fait partie d'un genre de mouvements 
très* importants en physique , des mouvements ondula- 
toires. 

Ce genre de mouvements, auquel appartient encore la 
lumière, tire son nom des ondes que nous voyons à la 
surface de Peau, et c'est l'observation attentive de ces 
ondes qui est la plus propre à faire bien comprendre les 
particularités de l'air pendant le passage du son. 

Je ne puis résister au désir d'arrêter un instant votre 
bienveillante attention sur un spectacle des plus instructifs, 
que l'on ne peut observer sans éprouver un certain plaisir, 
parce qu'il permet aux yeux du corps de voir sur la surface de 
l'eau ce que l'œil intellectuel du physicien peut seul admirer 
dans l'air traversé dans tous les sens par des ondes sonores. 
Je veux parler de la superposition des différents systèmes 
d'ondes, dont chacune poursuit son chemin sans être trou- 
blée par les ondes voisines. 

Ce spectacle, nous pouvons le voir, du haut d'un pont, 
sur l'eau de notre fleuve agité par le vent ; mais la mer 
nous le présente de la manière la plus grandiose, si nous 
l'examinons d'un point élevé de la côte, lorsque, après un 
violent orage, elle commence à se calmer. 

On y voit toujours des systèmes d'ondes de longueurs 
diverses, se propageant en nombre incalculable dans des 
directions différentes. Les plus considérables viennent 
d'ordinaire de la pleine mer et se dirigent vers le rivage ; 
de plus petites prennent naissance à l'endroit où les vagues 
se brisent ; elles retournent vers la haute mer. 

Un navire en marche produit encore, derrière lui, un 



— 209 — 

système d'ondes en forme de fourche, et Toîseau qui pêche 
détermine la formation de petites ondes circulaires qui 
s'étendent sur la surface ballotée des vagues, aussi régu- 
lièrement que sur Timmobile superficie d'un lac. 

Depuis les limites de Fhorizon où des lignes d'écume 
blanche, s'élevant au-dessus de la surface bleuâtre, lui 
annoncent l'arrivée des vagues jusqu'à ses pieds, où elles 
viennent dessiner leurs arcs sur le sable du rivage, l'obser- 
vateur, dit Helmoltz, voit se dérouler l'image imposante 
d'une force immense, d'une variété infinie, qui ne trouble 
pas l'esprit, mais qui le fixe et l'élève, parce que l'œil y 
reconnaît facilement l'ordre et la loi. 

Il faut de même, ajoute le savant auteur de la Théorie 
physiologique de la musique, se figurer l'air d'une salle 
de danse ou de concert, parcouru dans tous les sens par 
une foule d'ondes s'entrecroisant gracieusement. 

De la bouche des hommes sortent des ondes de plusieurs 
mètres de longueur ; des lèvres gracieuses des dames 
s'échappent des ondes plus courtes et plus délicates. Le 
piétinement des danseurs, le froissement des étoffes de 
soie, le bruissement des éventails produisent de petites 
plissures dans l'air ; chaque son de l'orchestre émet ses 
ondes, et tous ces systèmes se propagent circulaire- 
ment depuis leur origine, se traversent les uns les autres, 
se réfléchissent sur les murs de la ^Ile et rebondissent 
çà et là jusqu'à ce que, dominés par des ondes nouvelles, 
ils s'éteignent. 

Invisible aux yeux du corps, ce spectacle est perçu par 
un autre organe qui décompose cet embrouillement d'ondes 
plus inextricables que celui des vagues de la mer, dans les 
sons isolés qui le constituent. 

Telle est, en effet, la délicatesse de l'oreille qu'elle lui 
permet d'apprécier les sons avec une facilité merveilleuse. 



— 210 — 

Dans le flot mélodieux que lui apporte un orchestre, elle 
peut analyser des centaines de notes, chargées non-seule- 
ment de leurs harmoniques, mais encore de ces notes 
accessoires que fait nattre la juità-posilion de sons divers. 

Bien autrement riche, bien autrement sensible que les 
claviers ordinaires, le clavier nerveux, avec ses trois mille 
touches, peut apprécier les nuances les plus subtiles. 

L'oreille fait des distinctions que ne peuvent enseigner 
les grammaires, et cette sensibilité peut atteindre une 
intensité presque maladive. Telle page que vous lirez les 
yeux secs, sans aucune émotion, arrachera des larmes à 
une personne nerveuse dans la bouche d'un bon acteur. 

L'émotion de la voix humaine a, sur la plupart de nous, 
une contagion irrésistible ; l'éloquence, qui sera toujours 
le plus sûr moyen d'entraîner les hommes, renferme, selon 
la remarque judicieuse de Laugel, une part tout*à-fait 
physique, matérielle, un je ne sais quoi qui touche notre 
fibre la plus humaine et l'ébranlé avec une irrésistible 
puissance. 

La science doit se garder avec soin de la prétention 
orgueilleuse et funeste de dominer l'art -, mais elle peut 
revendiquer du moins une part légitime dans les succès 
qu'il obtient ; elle l'éclairé en lui aplanissant certaines 
difficultés ; elle transforme les probabilités en certitudes, 
par elle les hypothèses sont annulées ou rattachées à des 
lois sûres, immuables. 

En faisant connaître au sculpteur l'effet produit par le 
relief des muscles, aux différentes périodes de leurs con- 
tractions, l'anatomiste ne songe évidemment pas à s'attri- 
buer le mérite des résultats, quelquefois merveilleux, 
obtenus par l'artiste ; mais il a bien le droit de demeurer 
satisfait des services rendus à l'art par ses travaux. 



— 211 — 

La méthode expérimentale que Ton applique aujour- 
d'hui avec tant de succès à toutes les branches de la 
science^ a réussi à faire sortir une à une, de l'analyse des 
sons, les lois complexes et jusqu'ici tout empiriques de 
l'harmonie musicale. 

w Ainsi agrandie, l'acoustique n'est plus cette science 
aride et banale dont les rudiments se trouvent encore 
exposés sans art dans tous les traités de physique; elle 
devient une branche de la dynamique universelle, en 
même temps que de l'esthétique. Ce n'est plus seulement 
un chapitre de l'élasticité des corps, c'est une sorte de 
grammaire musicale. Pas plus, sans doute, que la gram- 
maire ordinaire ne fournit au littérateur des idées, elle 
ne peut prêter au musicien des mélodies ; mais elle lui 
apprend écrire correctement en musique ; elle lui donne 
non le génie, mais le slyle. » (Laugel.) 

Peut-être, encore aujourd'hui, les domaines respectifs 
de la science et de l'art sont- ils séparés plus que de raison : 
il en résulte pour chacun des groupes correspondants une 
certaine difflculté à comprendre la langue, la méthode et 
l'objet de l'autre. C'est là ce qui, sans doute, a empêché 
certaines questions d'avoir été, depuis longtemps, étudiées 
plus à fond, et d'être arrivées, l'une par l'autre, à leurs 
solutions respectives. 

Pour mon compte, j'estime, avec le plus illustre des 
physiologistes, qu'il ne peut y avoir de contradiction 
complète, péremptoire entre la science et l'art, entre le 
sentiment et la raison. La vérité, dit Claude Bernard, ne 
peut différer d'elle-même, et la vérité du savant ne saurait 
contredire la vérité de l'artiste. La science qui coule de 
source pure deviendra lumineuse pour tous, et partout la 
science et l'art doivent se donner la main en s'interprétant 
et en s'expliquant l'un par l'autre. Dans leurs régions 



— 212 _ 

élevées, les connaissances humaines forment une atmos- 
phère commune à toutes les intelligences cultivées, dans 
laquelle Tbomme du monde, Tartiste et le savant doivent 
nécessairement se rencontrer et se comprendre. 



RAPPORT 



SUR LES 



TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE 

PENDANT L'ANNÉE 1872, 
Par m. Auguste FOULON, 

SECRÉTAIRE GÉNÉRAL. 



Messieurs , 

Avant d'aborder la tâche que votre bienveillance m'a 
confiée, permettez que j'adresse en votre nom de sincères 
remerciements à ceux dont aujourd'hui encore nous sommes 
les hôtes. C'est à la Société des Beaux-Arts que nous devons 
de pouvoir donner quelque éclat à nos solennités, de vous 
entretenir, en présence d'un public choisi, des faits qui 
vous intéressent, des travaux que vous avez accomplis. 
Ces témoignages persistants de bonne confraternité aux- 
quels tout-à-l'heure notre président rendait hommage, nous 
honorent et nous font un devoir de la reconnaissance. 

Dans le discours qu'il vous adressait l'année dernière, 
M. Doucin, notre président, prenant texte d'un mot cé- 
lèbre : ff Le style est l'iiomme même , » nous traçait une 



— 214 - 

rapide esquisse de la grandeur et de la décadence de la 
littérature française, depuis Tépoque de la Renaissance 
jusqu'à nos jours. Un penseur éminent le déclarait an 
commencement du XIX« siècle : La littérature est l'expres- 
sion de la société. C'est l'idée de Buffon généralisée, et, 
sous la forme que lui a donnée M. de Bonald, cette pensée 
n'a rien perdu de son exactitude. 

Il ne faut donc pas croire, vous disait M. Doucin , que 
les questions de langage n'aient d'importance qu'à l'école, 
que la pureté du discours n'ait aucun rapport nécessaire 
avec . la valeur de l'idée , ni que le réalisme soit la fin 
dernière de l'arl. Non, le mépris de l'idéal n'enfantera 
jamais un chef-d'œuvre , et si la France doit produire 
encore de ces monuments qui s'imposent à l'admiration 
des siècles, ce ne sera que par un vigoureux retour aux 
solides principes du vrai, du beau et du bien. 

Après le discours si remarquable dans sa concision de 
notre honorable président, M. le docteur Lefeuvre, secré- 
taire général, vous a donné lecture d'un rapport sur les 
travaux de la Société. Ce discours ne saurait être analysé 
ici; je rappellerai seulement que mon prédécesseur a su 
mettre en relief les œuvres de tout genre produites par la 
Société académique, durant la période da deux années 
qu'embrassait son rapport. ^ 

Enfin, j'ai dû à mon tour vous présenter les conclusions 
de votre Commission des prix sur les ouvrages soumis à 
son appréciation. 

Dans l'intervalle des discours, M"»« Ecarlat-Geismar a 
bien voulu chanter l'arioso du Prophète et une romance 
de Charles VI; les chœurs de l'Orphéon vous ont fait 
entendre YHymne à la Nuit et la Noce du village. MM. 
Haussier, Piédeleu et Dolmetsch ont exécuté deux trios de 
cette belle et grande musique classique. Tous ont recueilli 



— 215 — 

des applaudissements mérités, et notre Société a été trop 
beureuse de donner à ses invités Toccasion d'entendre ces 
œuvres magistrales si vaillamment interprétées. 

Le bureau de la Société académique a été composé, 
pour l'année 1872, de la manière suivante : 

MM. Laënnec, président; 

Robinot-Bertrand, vice-président ; 
Auguste Foulon, secrétaire général; 
Lapeyre, secrétaire adjoint. 

MM. Delamarre et Léon Maître ont été élus bibliothé- 
caires, et notre ancien président, M. Doucin, a bien voulu 
accepter les fonctions de trésorier. 

Ont été appelés à composer le Comité central : 

Pour la Section d'Agriculture, Commerce, Industrie et 
Sciences économiques : 

MM. Bobierre, Goupilleau et Gouilin. 
Pour la Section de Médecine : 

MM. Andouard, Rouxeau, Le Houx. 
Pour la Section des Lettres, Sciences et Arts : 

MM. Merland père, Biou, Fontaine. 
Pour la Section d'Histoire naturelle : 

MM. Bourgault-Ducoudray, Thomas et Dufour. 

En 1872, notre Société a admis : à litre de membres 
résidants , MM. Martineau, notaire à Nantes ; Jules Migault, 
naturaliste ; Viaud-GranA-Marais, et MM. les abbés Coquet 
et Gaborit ; à titre de membre correspondant, M. Weir 
Mitchell, de Philadelphie. Toutes ces admissions ont été 
prononcées à la suite de rapports écrits. Je vous rappel- 
lerai principalement, M^sieurs, la brillante analyse qui 
vous a été donnée par M. le docteur Rouxeau de l'ouvrage 



— 21fi — 

si remarqué de M. Tabbé Gaborit sur le Beau dans les arts 
et dans la nature. Cette étude vous a permis d'apprécier le 
mérite du collègue savant et modeste que nous pouvons 
être fier de compter aujourd'hui parmi nous. 

D'un autre côté, nous avons eu le regret de recevoir les 
démissions de MM. Renoul, Padioleau, de l'Isle et Van 
Iseghem. 

Au moment d'entamer le compte-rendu de vos travaux, 
je devrais. Messieurs, faire appel à votre indulgence. 
Cependant, j'ose le dire, l'œuvre de notre Société, dans le 
cours de la période qui s'acbève, est assez riche pour 
couvrir rin3ufflsance de votre rapporteur. Les éléments 
qu'ont bien voulu mettre à ma disposition les secrétaires 
de vos différentes sections, permettront, je l'espère, de 
constater que la Société académique n'est point restée 
au-dessous de son passé, qu'elle se maintient à un rang 
honorable parmi les sociétés savantes de la province, et 
que ses Annales peuvent être feuilletées avec quelque 
profit. 

Section d'Agriculture, Commerce, Industrie et Sciences 

économiques. 

M. Stanislas Jehan nous a donné lecture d'un travail 
intitulé : Étude comparée sur l'impôt des cotons filés en 
France et sur Vimpôt des cotons filés à V étranger. 

L'auteur a voulu démontrer que le commerce français 
peut et doit accepter l'impôt sur les matières premières et 
particulièrement sur les textiles ; c'est d'ailleurs la thèse 
qui a prévalu, après de longs débats, à l'Assemblée natio- 
nale. Toutefois, il faut le reconnaître, et ce fait ressort 
très-clairement des discussions parlementaires, la néces- 



— 217 - 

site plutôt que la conviction a présidé à Tadoption des 
nouveaux impôts. 

Cependant, notre collègue a voulu aborder la question 
par son côté dogmatique, et il s*est attaché à démontrer 
que les nouveaux impôts trouvent leur justification dans 
les lois de l'économie politique, aussi bien que dans la loi 
de la nécessité. À Taide de documents nombreux soigneu- 
sement réunis, il déclare que la filature française ne sau- 
rait accepter la lutte contre les produits similaires suisses 
et anglais, si elle ne reçoit le secours d'une protection. 

Mais ici se présente tout naturellement une objection que 
M. Jehan ne pouvait passer sous silence. En admettant, 
disent les adversaires de la protection, que la consomma- 
tion française consente à payer et puisse payer le renché- 
rissement des produits indigènes qui sera la conséquence 
du régime protectionniste, nos manufactures n'en cour- 
ront pas moins de sérieux dangers. En raison des prix 
élevés imposés à leur fabrication, elles se trouveront 
impuissantes k soutenir la concurrence sur les marchés 
extérieurs, et, l'exportation faisant défaut, la plus grande 
partie de nos métiers se verront condamnés à cesser leur 
travail. M. Jehan ne s'effraie pas de cette perspective, ou 
plutôt il ne croit pas au danger. « Les opposants, dit-il, 
sont dans l'erreur quand ils soutiennent que, pour pouvoir 
s'exporter, il faut que le tissu français soit vendu au même 
prix que le tissu anglais, suisse ou allemand. Ce qui est la 
cause de nos ventes à l'étranger, c'est le perfectionnement 
de nos produits. Jamais les marchandises fr-ançaises n'ont 
été citées comme étant vendues à bas prix. Nous n'avons 
pas, comme nos voisins d'outre-Manche, des capitaux 
énormes. La France ne cherche pas, comme l'Angleterre, 
à se créer des débouchés partout. Nous n'avons presque 
pas de colonies, d Je regrette, pour ma part, que l'auteur 



— 218 — 

prenne si facilement son parti des faits qu'il signale, et je 
trouve très-heureux que la loi ait donné à nos manufac- 
tures quelque moyen d'en atténuer les conséquences en 
restituant, au moment de Texportalion, les taxes acquit- 
tées par les matières premières mises en œuvre. Au sur- 
plus. Messieurs, si la thèse économique soutenue par 
M. Jehan peut être Fobjet de contradictions, nous avons 
du moins été unanimes à reconnaître qu'elle a été défen- 
due avec une grande vigueur et par des arguments qui 
dénotent chez Tauteur une étude approfondie de son 
sujet. 

Indifférent à la lutte du jockey vert contre le jockey 
bleu, le spectateur morose s'indigne de voir que les 
chevaux fassent courir tant de monde. Triste victime du 
soleil et de la poussière, il maudit tout bas, quelquefois 
très-haut, la fatale complaisance qui Ta conduit sur 
l'hippodrome. Je ne vois pas trop, dit-il, à quoi peuvent 
bien servir ces courses de chevaux. 

En quelques pages élégamment écrites, M. Âbadie va le 
lui expliquer d'une façon très-complète et très-claire. 

La race chevaline est une des principales ressources de 
l'agriculture française, le débouché de ses bons produits 
lui étant constamment assuré à des prix rémunérateurs. 
Cependant ces produits sont aujourd'hui insuffisants, et 
chaque année la France dépense à peu près vingt millions 
en achats de chevaux à l'étranger. 

Toutefois l'insuffisance constatée porte moins sur la 
quantité que sur la qualité. Pour obtenir celle-ci, l'expé- 
rience démontre la nécessité d'un croisement de nos races 
Indigènes avec certaines races d'origine étrangère connues 
sous le nom de pur sang et de demi-sang, celle-ci étant 
dérivée de la première. Or, il se trouve que la race | ur 
sang est en même temps la meilleure race de course. 



— 219 - 

Pour être un parfait reproducteur, le cheval de course 
doit réunir les conditions suivantes : une conformation 
belle et nette, une grande fermeté des tissus, Ténergie qu'il 
tient de ses ancêtres. 

Le maintien de ces conditions exige une éducation 
appropriée, faute de laquelle les animaux d'élite descen- 
draient au-dessous des races les plus communes, et c'est 
ici qu'apparaît l'utilité des courses : elles servent à la fois 
de stimulant à l'éleveur et de critérium à la valeur des 
élèves. En effet, c'est par l'épreuve de la course, et par 
elle seule, que l'on peut constater d'une manière indiscu- 
table si le pur sang possède « la vigueur, l'énergie et la 
vitalité sur lesquelles on se tromperait souvent, si l'on 
prétendait en juger d'après les apparences. » D'oii M. 
Âbadie conclut avec raison que si les courses n'existaient 
pas, il faudrait les instituer, que les encouragements accor- 
dés à l'institution par le Gouvernement et les budgets 
départementaux ne constituent pas une dépense stérile, 
qu'ils sont au contraire une prime donnée à une branche 
très-importante de la production nationale. 

Je rattacherai à cette section la description qui nous a 
été donnée par M. Poirier d'un four d'un nouveau système 
destiné à procurer une économie importante dans les frais 
de calcination de la pierre calcaire et des divers minerais. 
Sans entrer ici dans la description du type dont notre 
savant collègue nous a communiqué les dessins, je dirai 
que l'amélioration proposée peut s'appliquer aux fours 
existants, qu'il s'agit d'une transformation peu coûteuse et 
largement compensée par l'économie réalisée du combus- 
tible, économie évaluée approximativement à un tiers. 

Section de Médecine et de Pharmacie. 
Je devrais maintenant, Messieurs, vous donner une 



- 220 — 

analyse des travaux importants et nombreux de votre 
Section de Médecine et de Pharmacie. Mais, complètement 
étranger à la science médicale, je risquerais de commettre 
de lourdes méprises , et je ne possède pas la compétence 
qui seule donne du poids à Téloge et à la critique. Je ne 
puis donc mieux faire que de vous renvoyer au Journal 
de Médecine de VOueut et au compte-rendu de M. le 
docteur Lapeyre que vous pourrez bientôt lire dans les 
Annales de la Société. Vous y verrez rapportés et 
commentés plusieurs mémoires dus à la collaboration 
active de MM. Trastour, Rouxeau, Lapeyre , Viaud-Grand- 
Marais, Saillard, Laënnec, Jouon, Moussier, Petit et Bertin, 
membres résidants de la Société académique, et des 
communications des docteurs Thibault, Richelot et Reli- 
quet, membres correspondants. Par suite d'une heureuse 
innovation qui ouvre le Journal de Médecine aux essais des 
élèves de l'Ecole de Nantes, deux internes de THôtel-Dieu, 
MM. Gafé et Lamy, ont communiqué à la Section des 
mémoires qui ont paru dignes de prendre place dans nos 
publications et qui dénotent chez leurs jeunes auteurs un 
talent d'observation très-réel. 

Cependant le Journal de Médecins de VOuest ne se 
borne pas toujours à relater exclusivement des travaux 
techniques, et aucune des questions ayant trait aux inté- 
rêts de la science et de l'éducation ne lui demeure étran- 
gère. Cette année encore, dans l'analyse d'un projet de 
loi sur V Organisatio7i de l'enseignement supérieur pré- 
senté par M. Paul Bert, professeur à la Faculté des Sciences 
de Paris, M. le docteur Laënnec, notre digne président, 
a trouvé le moyen de condenser en quelques pages l'ex- 
posé des véritables principes qui doivent servir de base 
à la réforme. 

Et d'abord, dit M. Laënnec, tout le monde sent aujour- 



— 221 ~ 

d'hui que Taveoir de la France est lié à la bonne direction 
de renseignement supérieur, et tous les esprits libéraux 
proclament la nécessité de la décentralisation scientifique, 
de la création d'Universités provinciales. 

Abstraction faite de toute comparaison avec l'étranger, 
car il n'est plus besoin aujourd'hui de rabaisser notre 
amour-propre, quelle est en France la situation de l'en- 
seignement supérieur 7 M. Laënnec va nous le dire. Avant 
la guerre, « nous avions 8 Facultés de médecine, 11 Fa- 
cultés de droit, 16 Facultés des sciences, 16 Facultés des 
lettres, soit 46 Facultés réparties dans dix-sept villes. . . A 
Lyon, douze hommes représentent l'enseignement supérieur 
officiel ; il y en a onze à Bordeaux , six à Marseille et à 
Lille, pas un seul à Nantes ni à Rouen. » 

Ce triste bilan explique bien des choses, bien des 
malheurs peut-être. Il est donc urgent d'aviser au remède ; 
mais ce remède, quel sera-t-il ? 

Au premier rang, M. Bert, et avec lui M. Laënnec place 
ce double principe : Liberté d'enseigner, devoir d'enseigner. 

Mais pour que, dans la pratique, ces principes produisent 
des fruits utiles, il ne suffit pas de recourir à de simples 
palliatifs. Avant tout, il est indispensable que l'éparpille- 
ment actuel prenne fin. Il est utile sans doute de créer 
des écoles , mais encore faut-il que ces écoles puissent 
vivre d'une vie complète; pour cela elles devront être 
groupées dans quelques centres où les éléments du travail 
seront faciles à réunir, oh les professeurs des diCTérentes 
Facultés ne seront plus condamnés à l'isolement, à une 
dépendance humiliante. 

Quant au domaine de chacun de ces établissements, il 
devra être nettement délimité; les uns s'attacheront à 
donner l'enseignement purement scientifique et théorique, 
les autres l'enseignement professionnel, de sorte que cha- 



— 222 - 

que UDiversilé constitue ainsi un tout harmonique, un 
ensemble complet. 

Pour le choix des villes où seront instituées les Univer- 
sités nouvelles , il se trouve , par une coïncidence de bon 
augure, que M. Bert et M. Laënnec se sont rencontrés : 
Paris, Lyon, Bordeaux, Nantes, Lille et Montpellier avaient 
été proposées, Tannée dernière, par notre honorable 
Président, comme centres naturels des nouvelles Facultés ; 
M. Bert fait les mêmes désignations. 

Les proportions assignées à cet Exposé ne me per- 
mettent pas, Messieurs, d'entrer dans Texamen détaillé du 
projet de loi proposé par M. Bert. Sans doute quelques 
détails prêtent le flanc à la critique, et M. Laënnec Ta dit 
avec beaucoup de sagacité ; mais, en tout cas, il faut que 
Turgence d'une réforme ait tous les caractères de Tévidence 
pour qu'un personnage officiel puisse écrire les lignes sui- 
vantes qui terminent les considérations présentées par le 
savant professeur de la Faculté de Paris : 

« L*enseignement supérieur en France, — hélas ! il faut 
en dire autant de l'enseignement secondaire , — est une 
vieille construction qui va s'écroulant sur nos têtes ; gar- 
dons-nous bien d'y faire, à grands frais, d'insuffisantes et 
peu durables réparations ; il faut y porter hardiment le 
marteau, et bâtir à la place un vaste et solide édifice, 
œuvre de la science, où pénètrent l'air et le soleil. L'Uni- 
versité de France, qui n'a jamais vécu que d'une vie fac- 
tice, se meurt aujourd'hui; les jeunes Universités françaises 
vivront et grandiront par la concurrence et la liberté. » 

Section d'Histoire naturelle. 

Les travaux de la Section d'Histoire naturelle n'ont pas 
été lus dans nos séances mensuelles ordinaires ; je ne puis 



- 223 ~ 

donc. Messieurs, les indiquer que d'après le compte- 
rendu de M. Genevier, secrétaire de la Section. Il résulte 
de ce rapport que le zèle de nos naturalistes a été plus 
grand que jamais. Il s'est porté à la fois sur presque 
toutes les divisions d'une science qui exige de ses adeptes 
le don de l'investigation, une inaltérable patience, un 
coup d'œil exercé et qui les oblige, en outre, à des courses 
fréquentes. 

Cette année, un certain nombre d'excursions ont été 
faites en commun par des membres de la Section. Quelques 
jours à l'avance, l'un d'eux indiquait, par une affiche posée 
dans la salle des séances, l'intention d'explorer, le dimanche 
suivant, telle localité qu'il désignait ; jamais il ne partait 
seul. 

N'eussent-elles servi qu'à resserrer les bonnes relations 
entre les collègues qui y prenaient part, assurément ces 
promenades n'eussent été ni sans attrait ni sans profit, 
mais la science aussi devait y trouver son compte, et plus 
d'une découverte est due à ces explorations pleines de 
charme. 

Forcé de m'abstenir ici de toute expression technique, 
je mentionnerai seulement quelques-uns des travaux de la 
Section d'Histoire naturelle. 

M. Viaud-Grand-Marais a proposé une nouvelle classifi- 
cation de l'innombrable variété des fougères ; les plantes 
cryptogames du département, jusqu'à ce jour étudiées 
d'une manière insuffisante, ont été cette année l'objet de 
recherches qui ont été fructueuses. Plusieurs oiseaux, rares 
dans nos contrées, ont été aperçus et décrits. M. de Laleu 
nous a dit le mode d'alimentation des sangsues dans la 
période qui suit immédiatement leur éclosion. Un insecte 
d'autant plus dangereux que ses ravages n'apparaissent 
que lorsqu'aueun remède n'y peut être opposé, a été lon- 

15 



/t 



_ 224 - 

guemenl observé. C'est une sorte de termite qui dévore, 
entièrement Tintérieur des poutres et des bois de cons- 
truclion sans attaquer leur enveloppe extérieure. Nos col- 
lègues l'ont vu à l'œuvre : espérons que la science 
parviendra à lui enlever ses moyens de travail et éloignera 
de nos demeures ce malfaisant parasite ! 

Depuis l'année dernière, nos naturalistes ont vu grossir 
leurs rangs ; animés d'un louable esprit de prosélytisme, 
ils se promettent de les augmenter encore et d'attirer 
parmi nous les amis, nombreux à Nantes, d'une science 
qu'ils cultivent avec tant de succès. 

Section des Lettres. 

11 ne me reste que peu d'instants, Messieurs, pour vous 
entretenir, comme je le devrais, de l'œuvre de votre Sec- 
tion de littérature; je vous demande donc pardon d'avance 
des oublis volontaires que je me vois obligé de commettre. 

Dans un récit qui est en même temps une étude soi- 
gneusement travaillée, M. Merland nous a donné la bio- 
graphie de deux Vendéens dont la vie a été mêlée aux 
gloires et aux vicissitudes de Port-Royal. 

Charles de Hillerin naquit au commencement du XVII*' 
siècle, dans les environs de Fontenay-le-Comle. Après avoir 
fait ses études à Paris, il Tut pourvu, pour moitié, de la 
cure de Saint-Méry. Très-répandu dans la société où ses 
talents et sa fortune lui permettaient de faire figure, le curé 
de Saint-Méry, touché des exhortations de son directeur, 
le célèbre abbé deSaint-Cyran, prit un jour la résolution 
de rompre avec ses liaisons profanes. Il crut devoir résigner 
d'abord sa cure, puis il se retira en province, au prieuré 
de Saint-André , oii il se livra avec ardeur à la pénitence 



- 225 ~ 

el au travail, partageant sa vie entre ces pieux devoirs et 
l'éducation d'un jeune orphelin nommé Fontaine, qu'il avait 
recueilli, puis amené avec lui dans sa nouvelle résidence. 

Le désir d'achever l'éducation de son protégé conduisit 
de Hillerin à Paris. Il confia le jeune Fontaine aux religieux 
de Port-Royal , avec qui il noua , à cette occasion , des 
relations qui durèrent jusqu'à sa mort. 

Dans le voisinage du prieuré de Saint-André résidait 
une famille puissante et riche, celle des Baudry d'Asson. 
Lié d'une vive amitié avec l'un de ses membres, Antoine 
Baudry de Saint-Gilles d'Asson, de Hillerin acquit bientôt 
sur lui une grande influence. Tout-à-coup , nous voyons 
Baudry frapper à la porte de Port-Royal. Admis dans cette 
retraite, il y occupa d'abord les plus humbles charges, 
mais il était destiné à jouer plus tard un rôle très-accentué, 
à cumuler les fonctions les plus élevées et les plus diflB- 
ciles, et à participer d'une manière directe et fort active 
à la publication des fameuses Lettres Provinciales. 

Ce n'est pas ici le lieu de retracer les phases de la 
querelle des Molinistes et des Jansénistes. Ces discussions, 
personne ne l'ignore, ont donné naissance à un livre qui 
est un des chefs-d'œuvre de notre langue, virulent pam- 
phlet élevé à la hauteur d'un monument littéraire. Quant 
à l'œuvre en elle-même , abstraction faite de la perfection 
de la forme , je ne puis m'empêcher de transcrire ici le 
jugement qu'en a porté Voltaire, juge peu suspect, juge- 
ment que M. Merland cite et s'approprie : 

tr Ce livre portait sur un fondement faux : on attribuait 
adroitement à la société des opinions extravagantes de 
quelques jésuites espagnols et flamands. On tâchait , dans 
ces lettres, de prouver qu'ils avaient un dessein formé de 
corrompre les mœurs des hommes , desseins qu'aucune 
secte, aucune société n'a jamais eu ni pu avoir. Mais il 



— 226 - 

ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de divertir le 
public. » 

M. Merland rapporte les précautions infinies qu'il fallut 
prendre pour inoprimer , publier et répandre les Lettres 
Provinciales. Baudry d'Asson s'employa à cette besogne 
avec un savoir-faire et une habileté remarquables. Bientôt 
il fut appelé à recueillir sa part des vicissitudes de Port- 
Royal, et il ne survécut que peu de jours à la dispersion 
de ses défenseurs ; il a laissé quelques ouvrages composés 
en collaboration et des mémoires que l'historien de la 
célèbre abbaye, M. Sainte-Beuve, a largement utilisés. 

M. Merland a eu le bonheur et aussi l'habileté de pou- 
voir donner pour cadre à son récit l'histoire de ces grandes 
disputes théologiques, mêlées de beaucoup de petitesses, qui, 
durant quarante années, ont passionné les esprits, et qui, 
transportées sur le terrain de la politique , n'ont pas été 
étrangères aux causes de la Révolution française. 

Avec M. Robinot-Bertrand, nous restons sur le terrain 
de nos illustrations locales. Dans une étude qui est une 
preuve nouvelle de son aptitude à juger les choses de la 
poésie et à formuler les arrêts du bon goût, H. Robinot- 
Bertrand nous a donné une brillante analyse de l'œuvre 
de trois poètes bretons : épopée , poème féerique, poésie 
légère. 

Quelques critiques d'humeur sombre, dit l'auteur, 
avaient condamné à mort le poème épique ; mais com- 
ment un art, qui a exprimé un des côtés les plus grands 
de l'humanité, pourrait-il périr? Est-ce qu'elles ont vieilli, 
ces magiqueb visions du monde antique, l'Iliade, l'Odyssée, 
l'Enéide ? Non, parce que le sentiment qui les a fait naitre, 
leur âme, ^st immortelle. Si les conditions de l'épopée ont 
changé, cela ne veut pas dire qu'aujourd'hui l'épopée soit 



— 227 — 

impossible. Qu'on nous fasse des chefs-d'œuvre, et les 
chefs-d'œuvre ne manquerout pas d'admirateurs. 

M. Emile Péhant a cru, lui aussi, que la poésie héroïque 
n'est pas condananée à mourir ; il l'a cru et il l'a prouvé. 
Ce que, dans sa modestie, il nommait une tentative, est 
aussitôt devenu un succès, et les encouragements sympa- 
thiques n'ont pas fait défaut au poète. L'épopée de M. 
Péhant embrasse l'époque la plus glorieuse de l'hisloire de 
Bretagne ; elle nous transporte aux grands jours des 
Duguesclin, des Olivier de Glisson. C'est une chanson de 
geste qui, dans le plan de l'auteur, doit être composée 
de sept parties. Le second de ces poèmes a paru cette 
année ; il a pour titre : Jeanne la Flamme et pour sujet 
ce que les historiens ont appelé la Guerre des deux Jeanne: 
la lutte entre Jeanne de Penthièvre et Jeanne de Montfort. 

Bien que mon cadre ne comporte point une analyse du 
poème de M. Péhant, je ne puis pourtant me dispenser 
d'en extraire quelques citations prises h peu près au 
hasard. 

Ecoulez cette fière description : 

Us sont tous éouyers, bannerets ou barons, 

Et marchent trois par trois, à grand bruit de clairons. 

C'est merveille de voir les riches banderolles. 

Les flammes des pennons peints ûe divers symboles, 

Les robes de satin, les draps d'or et d'argent. 

Les colliers, les joyaux au feu vif et changeant, 

Et les grands destriers, dont les têtes ardentes 

Balancent leurs freins d'or sur les housses pendantes ; 

Le clairon hâte en vain les pas retentissants ; 

Long est le défilé, car ils sont quatre* cents. . . . 

C'est le duc de Bretagne et sa chevalerie. 

Voulez-vous entendre en quels termes Jean de Montfort 
rend son hommage au roi ? 



— 228 — 

Et dëponillant son gant d'an geste de colère : 
— Mon très-redottté sire, et tous qui m'entourez, 
CheTaliers et barons, pairs laïcs et mitres, 
Econtez ma parole et gardez-en bon compte. 
Moi, comte de Montfort, de Limoges yicomte. 
Je suis, de par les lois des hommes et de Dien, 
Le vrai duc de Bretagne, et j'en offire TaTen, 
Dans les termes réglés par Fantiqoe coutume 
Par laquelle le glaive a tenu lieu de plume. 
Or, sans chercher mon droit au fond d'un encrier, 
J'ai conquis de mon bras mon duché tout entier ; 
On m'a partout ouvert villes et places fortes ; 
Celles qui résistaient, j'en ai rompu les portes. 
Et de Nantes à Brest ma volonté fait loi. 

• 

Après avoir rendu uo légitime hommage à Tœuvre de 
M. Emile Péhant, M. Robinot-Bertrand, des régions héroï- 
ques, nous transporte dans le monde du merveilleux. 
M. le comte de Saint-Jean vient de publier un poème dont 
le sujet est emprunté à la fameuse légende du Cycle 
d'Arthur ; c'est le récit des amours de renchanteur Merlin 
et de la fée Viviane. Le critique nous a permis d'entrevoir 
les qualités de cette poésie au caractère tantôt grandiose 
et tantôt fantastique ; dans ce temps-là, pour vaincre les 
héros, l'amour devait recourir à la magie, et le héros vaincu 
maudissait sa faiblesse. 

La mort m'a repoussé sur les champs des batailles , 
Je cherche le repos au pied du buisson vert ; 
Dans les brises, j'entends des chants de funérailles , 
Et mon cœur sans limite est un sombre désert. 

Tout me devient chagrin, crainte , dégoût, tristesse. 
A tout bruit du dehors je sens un vague effroi. 
Ton regard , ton sourire , ou m'irrite , ou me blesse , 
Ta vue est elle-même un supplice pour moi. 

 côté de la poésie aux lignes et aux figures sévères, 



— 229 — 

à côté de la poésie aux ingénieuses et fantastiques Gelions, 
il y a, dit M. Robinof-Bertrand, une poésie plus familière 
qui sait avoir tour à tour Taccent de la gaieté, de la tris- 
tesse, de rironie, de la colère, et dont le visage a toutes 
les expressions. A ce genre appartiennent les poésies de 
Catulle que M. Gœuret s'est appliqué, avec un soin infini, 
à faire passer dans notre langue. Ce n'était pas, d'ailleurs, 
un ouvrage facile que de conserver dans une traduction la 
physionomie mobile , les tourâ ingénieux , la subtilité 
d'expressions et de sentiments qui distinguent le poète latin, 
et la difiSculté était d'autant plus grande que Catulle doit 
être traduit en vers. M. Robinot-Berlrand a fait ressortir, 
par quelques citations, combien le traducteur a su lutter 
de précision et d'élégance avec un modèle dont l'élégance 
et la précision sont les. qualités principales ; ajoutons ici 
que M. Cœuret, écrivant pour des lecteurs qui veulent être 
respectés , a éliminé des passages et même des pièces 
entières d'un caractère licencieux. 

Mais notre Société a aussi ses poètes aimés et applaudis : 
M. Bourgault-Ducoudray vous a lu quelques poésies d'une 
composition remarquable et d'un sentiment à la fois exquis 
et profond ; dans une poésie intitulée : Les suites de la 
Force, et qui cache une allégorie transparente, M. Biou 
nous a raconté la mort funeste de l'athlète Milon, victime de 
son orgueil et de son impudence. M. Limon a chanté les 
joies paisibles du foyer domestique, et, dans ses Conseils à 
une jeune Fille, il a fait ressortir combien les vertus mo- 
destes sont préférables aux joies mondaines et exemples des 
déboires que celles-ci entraînent après elles. Enfin, un de 
nos fidèles correspondants, M. Lambert, nous a donné lec 
ture de strophes enflammées de l'amour de la patrie et d'une 
haine implacable contre nos envahisseurs 



— 230 — 

Qui pourra pardonner à rAllemand farouche, 

A cet astucieux vainqueur 
D'avoir fait arriver Tinjure à notre bouche 

Comme la haine à notre cœur! 

Notre gloire passée était un livre immense ; 

Ce livre, — un seul jour le ternit 
Sur chaque page, haine est le mot qui commence , 

Vengeance, — le mot qui finit. 

Je sens bien, Messieurs, combien est froide et incomplète 
cette analyse rapide ; mais à tout prix il faut que je me hâte. 
Cependant, les études de M. Démangeât sur Falpbabet de 
la langue française mériteraient mieux qu'une simple men- 
tion. Ce travail, je n'bésite pas à le dire, peut être placé 
au premier rang parmi les éludes relatives aux origines de 
notre langue, et Fauteur a été assez beureux pour rencon- 
trer parmi nous un critique possédant l'autorité nécessaire 
pour confirmer ses aperçus ou pour les discuter. Le résumé 
clair et méthodique qu'il nous a donné de l'ouvrage de M. 
Démangeât témoigne des études profondes auxquelles M. 
Doucin a consacré sa vie. 

Enfin, Messieurs, un conteur charmant a bien voulu sou- 
mettre à l'appréciation de notre Société deux volumes par-* 
ticuliërement destinés à la jeunesse. L'auteur s'abrite sous 
le pseudonyme de Gabrielle d'Estampes : son nom véritable 
m'est inconnu. Je n'en serai que plus à l'aise pour lui adresser 
ici des félicitations méritées et pour joindre les éloges de 
la Société académique aux hautes approbations qu'il a déjà 
obtenues. L'un des volumes de W^ Gabrielle d'Estampes 
est intitulé : Fleurs de Bretagne, légendes historiques. 
Ainsi que l'annonce le titre, l'auteur s'est attaché à popu- 
lariser le souvenir de nos traditions et de nos gloires locales, 
et vraiment il s'est acquitté de cette noble tâche de la 
manière la plus heureuse. Pour ma part, je n'ai pu lire sans 



— 231 — 

émotion celle histoire si simple et si touchante qui ouvre 
le volume en nous représentant Donatien et Rogatien unis 
dans la vie, unis dans le martyre, unis à travers les siècles 
dans la vénération de tout cœur nantais. 

Le deuxième ouvrage de M"« Gabrielle d'Estampes a pour 
titre : L'héritage du Croisé. Sous une forme romanesque 
Fauteur nous convie à la pratique des devoirs et des vertus 
dont ses héros nous présentent le type. Cependant je me 
permettrai une légère critique qui peut d'ailleurs être 
acceptée comme un éloge : la perfection des personnages 
qui tiennent la scène est peut-être un peu trop universelle ; 
dans ce roman où nous voyons tant de gens si aimables 
et qui se termine par trois mariages, Fa/freux mot d'amour 
n'est pas une seule fois prononcé. 

Et maintenant, Messieurs, permettez-moi de finir par un 
mot sur l'utilité de notre institution. Dans les temps agités 
où nous vivons, n'oÉfrcnt-elles donc pas d€ grands avan- 
tages, ces réunions paisibles où toutes les opinions se 
trouvent à l'aise, d'où sont exclus les questions irritantes, 
les débats stériles et passionnés ? Au sein de notre Société, 
la discussion est toujours courtoise, car jamais elle n'a 
pour objectif une vaine satisfaction des amours-propres , 
mais la seule recherche de la vérité. 



RAPPORT 



DB 



LA COMMISSION DES PRIX 



SUR LE CONCOURS DE 1872 



Par le Dr LAPEYRE, secrétaire adjoint. 



Messieurs , 

L'usage impose à votre Secrélaire adjoint la délicate 
mission de vous rendre compte des résultats du concours 
que vous ouvrez périodiquement. 

Jamais cette tâche n'a été plus ingrate qu'aujourd'hui ; 
jamais votre programme qui s'adresse cependant à tous les 
genres de talent n'a rencontré plus d'indifférence. Bien des 
fois mes prédécesseurs ont signalé devant vous cel état de 
choses attristant ; à mon tour, permettez-moi d'en recher- 
cher les causes. 

Une Société savante n'est pas seulement une réunion 
d'hommes studieux, désireux d'associer leurs efforts et 
leurs aptitudes pour contribuer par des recherches faites 
en commun au progrès et à la diffusion des sciences ; elle 
se propose encore de donner l'exemple, de susciter autour 
d'elle des travaux utiles, de les faire connaître, de les 
consacrer par son autorité. 



" 233 - 

C'est pour atteindre ce double résultat, qu'indépendam* 
ment de vos travaux et de vos publications, vous cherchez, 
par des concours périodiques, à exciter rémulalion autour 
de vous, à inspirer l'amour de l'étude et le goût des 
recherches utiles. 

Mais il faut bien l'avouer, les concours sont d'autant 
plus sérieux que les prix offerts sont plus importants ; 
l'espoir d'être loué sufBt rarement à attirer les concurrents 
et à leur faire braver la critique, si bienveillante qu'on soit 
d'ailleurs assuré de la rencontrer chez vous. 

Gomment s'étonner alors que les travaux afQuent surtout 
là ou des prix relativement considérables sont proposés ? 
En ce qui vous concerne, vous décernez des récompenses 
si modestes qu'elles sont loin d'être en rapport avec les 
sacrifices que les concurrents devraient s'imposer pour 
répondre à certaines questions du programme ; il est vrai 
que, pour obvier h cet inconvénient, à côté des questions 
que vous proposez , vous laissez à chacun la liberté de 
choisir un sujet à sa convenance; mais c'est encore un mal, 
car vous abandonnez ainsi la direction des idées et des 
recherches. 

Pour remédier à cet état de choses, il faudrait pouvoir 
donner des récompenses plus rémunératrices; mais alors 
vous auriez besoin de secours qui vous font défaut. L'initia- 
tive privée n'est guère capable en effet, dans notre pays, 
de fournir aux Académies de province les moyens de vivre 
de leurs propres ressources , en remplissant les devoirs que 
leur but et leurs traditions le^ir imposent. Il n'en est pas de 
même en Angleterre, où il existe depuis 1831 une compagnie 
célèbre, l'Association britannique, qui a réuni en quelques 
années plusieurs milliers d'adhérents et peut consacrer 
annuellement 50,000 fr. de son revenu au progrès des 



— 234 — 

sciences. Grâce à elle, une partie de la population a été 
transformée. Le succès de TÂssociation britannique a été 
si grand) que pour doter notre pays d'une institution sem- 
blable, quelques hommes illustres, poussés par le désir 
patriotique de rendre à la France sa supériorité intellectuelle, 
ont fait un appel chaleureux non-seulement à tous les grands 
noms de la science française, mais encore à tous les 
hommes d'intelligence et d'énergie qui veulent contribuer 
à relever «olre pays. Cet appel a été entendu, et je suis heu- 
reux de le dire ici , de tou^ps les Académies de province , 
votre Société a été la première à y répondre. En peu de 
temps, grâce â Tiniliative d'un groupe de Français d'Alsace 
réunis autour de M. Combes , directeur de l'Ecole des Mines 
de Paris, grâce au concours empressé d'un grand nombre de 
savants qui ne désespéraient pas de l'avenir, l'Association 
française pour Tavancement des sciences a été créée : elle 
a tenu sa première session à Bordeaux , il y a deux mois 
à peine. Son but, c'est de vulgariser les résultats les plus 
utiles ou les plus intéressants de la science, d'encourager 
les jeunes travailleurs, les chercheurs de toute sorte, de 
les aider, de les soutenir; son influence, elle la trouve dans 
ses promoteurs , qui sont l'honneur de la science française ; 
ses moyens d'action, de nombreux souscripteurs les lui 
fournissent : l'association , à peine fondée, disposait au 31 
août de 140,000 fr. de capital et d'un revenu annuel de 
16,000 fr. ^^ 

Voilà certes un brillant résultat de l'initiative privée. 
Mais que les Académies de province sont loin de rencontrer 
autour d'elles de semblables ressources ! Aussi leur rôle 
serait bien près d'être compromis si les intérêts de la 
science, qu'elles représentent, n'avaient établi entre elles et 
les administrations locales une sorte de pacte libéral : les 
Sociétés savantes s'engageant à entretenir par tous les 



- 235 — 

uioyens en leur pouvoir, le culle des sciences, des lettres 
et des arts; les administrations locales se faisant un devoir, 
de leur côté, de les aider de leurs encouragements et de 
leurs subventions. 

Ce n'est pas à un moment où la France a plus que 
jamais besoin d'être régénérée par le travail qu'un si noble 
patronage pourrait manquer à des institutions qui sont plus 
que tout le reste capables de développer le goût des recher- 
ches utiles et l'amour de l'étude. 

D'ailleurs la prospérité des Sociétés savantes est liée 
étroitement au développement de l'enseignement supérieur; 
ces Sociétés auront leur place marquée à côté des nouveaux 
centres scientifiques que les circonstances font une néces- 
sité de créer. « Les Académies, dit Voltaire, sont aux univer- 
sites ce que l'âge mûr est h l'enfance, ce que l'art de 
» bien parler est à la grammaire, ce que la politesse 
o est aux premières leçons de la civilité. » Gomment ne 
pas accorder dès-lors une protection plus large et plus 
efficace que jamais à ces divers foyers scientifiques, destinés 
à exercer une immense influence sur ce mouvement de 
régénération et de décentralisation qui préoccupe à si juste 
titre l'opinion publique. 

Tous les esprits élevés reconnaissent aujourd'hui la 
nécessité de développer et de rendre accessible à tous l'en- 
seignement primaire ; certes, aucun devoir plus sacré ne 
s'impose à nos gouvernants et aux mandataires du pays ; 
mais il faut en même temps étendre et élever l'enseigne- 
ment supérieur ; ce sont-là deux sources de progrès intel- 
lectuel et moral qui concourent également à fixer le rang 
d'un peuple parmi les nations. 

C'est donc par le perfectionnement du haut enseigne- 
ment, aussi bien que par la diffusion de l'instruction pri- 



— 236 — 

maire, que doit être commencée l'œuvre de régénération 
du pays ; or, les Sociétés savantes sont un élément 
incontestable de civilisation et de progrès : a Elles ont 
» produit dans les provinces, disait Voltaire, bon juge à 
» cet égard, des avantages signalés. Elles ont fait naître 
rémulation, forcé au travail, accoutumé les jeunes gens 
» à de bonnes lectures, dissipé l'ignorance et les préjugés 
» de quelques villes, inspiré la politesse et chassé autant 
» qu'on peut le pédantisme. » 

Ce qui était vrai du temps de Voltaire Test encore plus 
aujourd'hui que le besoin d'une sage décentralisation est 
universellement reconnu. 

La vie intellectuelle s'est trop longtemps concentrée à 
Paris ; que cette capitale incomparable conserve sa supré- 
matie, mais qu'autour d'elle il soit créé d'autres centres 
de lumière capables aussi de rayonner, quoique d'un 
moindre éclat. C'est là qu'est le salut. 

La fortune des armes peut trahir une grande nation ; 
mais, quoi qu'en disent certains savants d'outre-Rbin, si 
notre gloire militaire a subi une éclipse passagère, la 
France gardera son rang dans le monde de l'intelligence. 
« Tête contre tête, comme l'a si bien dit M. de Quatre- 
• fages au Congrès de Bordeaux, nous ne craignons la com- 
» paraison avec aucun autre pays. » Si le niveau scienti- 
fique général est plus élevé chez quelques peuples que 
chez nous, c'est que les qualités natives qui nous ont fait 
reconnaître si longtemps pour le peuple le plus intelligent 
de la terre, n'ont pas été assez cultivées, ni assez sérieu- 
sement, dans la masse de la nation. 

On ne saurait donc trop le répéter : c'est le niveau 
intellectuel qu'il faut élever en multipliant les écoles, 
en fortifiant les grands établissements scientifiques et 



— 237 — 

littéraires ; en créant de nouveaux centres universitaires 
partout où le besoin s'en fait sentir, c'est Tâme même de 
la patrie qu'il faut régénérer ; c'est là qu'il faut d'abord 
aller chercher la revanche, en attendant l'avenir. 

Pardonnez-moi , Messieurs , celte longue digression ; Je 
reviens à l'objet spécial de ce rapport. 

Messieurs, deux compositions seulement ont été présen- 
tées à votre commission des prix ; l'une d'elles, une pièce 
de vers qui a pour titre : Les deux bancs, et pour épigraphe : 
Acceptons notre lot, n'a pas paru se recommander suflB- 
sammenl à l'attention de votre commission, soit par le 
choix des idées, soit par le style ; aussi vous me permet- 
trez de me borner à ce simple exposé. 

Il n'en est pas de même d'un autre travail, intitulé : 
Études complémentaires sur la Faune du département, 
et portant pour épigraphe : Sic vos non vobis. L'auteur, 
qui est évidemment un ornithologiste fort distingué, a 
signalé à votre attention plusieurs espèces d'oiseaux non 
encore inscrites au catalogue de la Loire-Inférieure et qui 
doivent y figurer, entre autres la bergeronnette lugubre, 
la fauvette babillarde, le pipit rupestre, deux nouvelles 
espèces d'alouettes ; de plus , il vous a fait part de ses 
recherches au sujet des pouillots et des traquets motteux 
dont il existe deux races différentes, dont une seule est 
notée dans le catalogue du docteur Blandin, que vous avez 
couronné en 1863. 

Quant aux mammifères , l'auteur aurait voulu , nous 
dit-il lui-même, dresser le catalogue de ceux qui habitent 
la Loire*Inférieure ; mais le temps lui a manqué, et il s'est 
borné à signaler la présence du vison dans notre départe- 
ment, fait qui n'avait pas encore été publié, du moins à 
notre connaissance. 



— 238 — 

Indépendamment de la découverte de ces nouveaux 
hôtes qui sont, pour la faune de notre département, une 
précieuse acquisition, l'auteur nous a entretenus des opi^ 
nions qu'il professe relativement au bruit strident que 
produisent les pics, et à certaines particularités des mœurs 
des martinets, opinions qui sont complètement en contra- 
diction avec les idées généralement admises. 

En ce qui concerne les pics, on sait que ces oiseaui 
font entendre un bruit strident que Ton croit être le 
résultat de coups forts et vivement répétés de leur bec 
sur les branches des arbres ; ces coups redoublés auraient 
pour but de faire sortir les insectes dont Toiseau fait sa 
nourriture. Noire auteur invoque certaines raisons assez 
plausibles pour combattre cette manière de voir, et son 
observation personnelle le porte à croire que ce bruit est 
un chaut d'amour, triste chant d'ailleurs, comme il le 
reconnaît lui-même. Mais cette opinion ne. repose que sur 
un fait isolé, imparfaitement observé, et elle a contre elle 
des idées généralement acceptées des naturalistes. 

Quant aux mœurs des martinets, je doute fort que cer- 
taine théorie émise par notre auteur trouve quelque 
crédit. 

Messieurs, votre commission a rencontré dans ce tra- 
vail des qualités sérieuses ; il porte la marque de connais- 
sances étendues en histoire naturelle ; il enrichit la faune 
de notre département de quelques espèces nouvelles. On 
voit facilement que l'auteur est un naturaliste distingué ; 
mais on peut lui reprocher de généraliser trop vite, de 
manquer de rigueur scientifique dans la recherche des 
faits, dans les déductions qu'il en tire ; des observations 
incomplètes, des conclusions prématurées n'entraînent 
point la conviction dans les esprits, et la science n'y trouve 
pas tout le profit désirable. 



- 239 — 

Votre Commission, je le répète, est cependant unanime 
h reconnaître la valeur réelle de ce mémoire, et elle vous 
propose d'accorder une mention honorable à Fauteur, en 
émettant le vœu de lui voir continuer des recherches qu'il 
est si capable de rendre complètement dignes de vos 
suffrages. 



16 



PROGRAMME DES PRIX 



PBOPOSéS 



9 9 



PAR LA SOCIETE ACADEMIQUE DE NANTES 



POUR L'ANNÉE 1873. 



tre 9iTB0TMif • — Étoëe fetographl^ae mwt mm. %m plv^lenrs 

Bret^iM eélèlire«. 

•* %vmfmmn. — Étoëes arehéol»gl%ae» 0ar Xtrn départoateato 

de l'Oae»t. 

{Bretagne et Poitou.) 

Les monuments antiques et particulièrement les vestiges 
de nos premiers âges tendent à disparaître. L'Académie 
accueillerait avec empressement les mémoires destinés à en 
conserver le souvenir. 

Sfl ^inMTioif. — Étude» himtori^^em «or l'aae de» InstltaUoB* 

de llaaieft. 

4* 9VB0Tioif • — Études eeMpléateataire^ «or la ffaaae e( la flere 

d« dé^rtemeat. 

Nous possédons déjà les catalogues des oiseaux, des 
mollusques et des coléoptères de notre région , ainsi que 
la flore pbanérogamique et un catalogue des cryptogames. 

l(« %%mmvipif. — Topegraphle atédleale d« départeateat. 



- 241 — 

La Société Académique ne voulant pas limiter son 
concours à des questions purement spéciales, décernera 
une récompense au meilleur ouvrage 
De morale , 
De littérature. 
D'histoire , 
D'économie politique , 
De législation , 
De sciences. 
Les mémoires manuscrits devront être adressés, avant 
le 20 août 1878, à M. le Secrétaire général, rue Suffren, 1. 
Chaque mémoire portera une devise reproduite sur un 
paquet cacheté mentionnant le nom de son auteur. 

Tout candidat qui se sera fait connaître sera de plein 
droit hors de concours. 

Néanmoins une récompense pourra être accordée, par 
exception, aux ouvrages imprimés, traitant de travaux 
intéressant le département de la Loire-Inférieure. 

Les prix consisteront en médailles de bronze, d'argent 
et d'or, s'il y a lieu. Us seront décernés dans la séance 
publique de novembre 1873. 

La Société Académique jugera s'il y a lieu d'insérer 
dans ses Annales iin ou plusieurs des mémoires couronnés. 
Les manuscrits ne sont pas rendus, mais les auteurs 
peuvent en prendre copie, sur leur demande. 
Nantes, octobre 1872. 

Le Président, Le Secrétaire général, 

D^ Laënnec. a. Foulon. 



EXTRAITS 



DES 



PROCES-VERBAUX DES SEANCES 



1871-1872. 



Séance du 20 novembre 1871. 

ÉLECTIONS. 

M. le docteur Laënoec, vice-président, est nommé pré- 
sident. 

M. Robinot-Bertrand est élu vice-président. 

M. Auguste Foulon est élu secrétaire général. 

H. le docteur Lapeyre est élu secrétaire adjoint. 

Sont maintenus : 

M. Delamarre, bibliothécaire, et M. Gautier, trésorier. 

Le comité central est composé comme suit : 

Section d'Agriculture, Commerce, etc. —MM. Bobierre, 
Goupilleau et GouUin. 

Section de Médecine. — MM. Andouard, Rouxeau, Le 
Houx. 

Section des Lettres. ~ MM. Merland père , Biou et 
Fontaine. 

Section des Sciences naturelles. — MM. Bourgault- 
Ducoudray, Thomas, Dufour. 



Séance du 6 décembre 1871. 

Allocution de M. Doucin, président sortant. 

Installation du bureau nouvellement élu. 

Nomination de M. Léon Maître aux fonctions de biblio- 
thécaire-adjoint, par suite de la démission de M. Grolleau, 
élu à la séance du 21 novembre et non-acceptant. 

Allocution de M. Laënnec, président. 

M. Merland lit un rapport sur la candidature de M. Mer- 
tineau, notaire à Nantes, au titre de membre résidant. 
Les conclusions de ce rapport tendent à l'admission du 
candidat; elles sont adoptées. 

M. Jehan donne lecture de la 1" partie d'un travail sur 
YImpôt des cotons filés. 

Séance du 9 janvier 1872. 

Démissions de MM. Renoul fils, Padioleau fils, Van 
Iseghem. 

M. Jehan termine la lecture qu'il a commencée à la 
dernière séance générale. 

Séance du 7 février 1872. 

M. Merland fils lit un rapport sur la candidature de H. 
Viaud-Graiid-Marais , frère de notre collègue, au litre de 
membre résidant. Les conclusions de ce rapport, tendant à 
l'admission du candidat, sont adoptées. 

M. Démangeai commence la lecture à'une Etude sur 
Valphabet des sons de la langue française. 

Séance du 6 mars 1872. 

M. le Président lit une lettre de M. le Ministre de l'ins- 
truction publique invitant la Société Académique à se faire 
représenter à la 10® réunion des délégués des Sociétés 
savantes, qui se tiendra à la Sorbonne le 1®' avril et les 



— III — 

jours suivants. Cette réunion ne concerne que les personnes 
qui s'occupent de travaux scientifiques. 

M. Abadie donne lecture d'un travail intitulé: De Vin- 
/licence des courses sur l'amélioration des races cheva- 
lines. 

M. Denoangeat continue la lecture conomencée à la pré- 
cédente séance. 

Séance du 3 avril 1872. 

Sur le rapport de M. le docteur Rouxeau, M. Tabbé 
Gaborit est admis comme membre résidant. 

M. Biou lit deux pièces de vers intitulées : Promenade 
et les suites de la force. 

M. de Laleu donne lecture d'un travail sur le Mode 
d'alimentation des jeunes sangsues. 

Continuation de la lecture de M. Démangeât sur V Alpha- 
bet des sons de la langue française. 

Séance du !«' mai 1872. 

M. le Bibliothécaire de la bibliothèque publique de Saintes 
récemment incendiée , fait appel à la Société Académique 
pour la reconstruction de sa bibliothèque. M. le Bibliothé- 
caire est chargé d'examiner la suite dont cette demande 
peut être susceptible de la part de notre Société. 

M. Doucin est élu trésorier. 

M. le docteur Laënnec fait un rapport sur la candida- 
ture de M. l'abbé Coquet. Les conclusions de ce rapport 
sont adoptées. M. Coquet est admis en qualité de membre 
résidant. 

« 

M. Poirier lit un travail ayant pour titre : Exposé d'une 
question relative à l'industrie minérale et à l'agriculture 
dans l'Ouest de la France. 



— IV — 

Séance du 5 juin 1872. 

M. Jules Migault, naturaliste, est admis en qualité de 
membre résidant, et M. Weir Milchell de Philadelphie en 
qualité de membre correspondant, sur le rapport de M. le 
docteur Viaud-Grand-Marais. 

M. Robinot*Bertrand lit une étude intitulée : Trois poètes 
bretons. 

Séance du i juillet 1872. 

M. Bobierre lit un travail intitulé : Des horizons de la 
science en Allemagne. 

M. Démangeât continue la lecture de ses études sur la 
langue française. 

M. Poirier communique un travail accompagné de plan- 
ches explicatives ayant pour titre : Considérations sur le 
traitement des minerais de fer. 

Séance du 7 août 1872. 

M. le Président propose à la Société Académk(U£ de se 
faire affilier h la Société récemment créée k Paris en roe 
de l'avancement des sciences. La Société dont H s'agit a 
pour but de pousser à la décentralisation de la science et 
d'appeler la province k prendre une part plus active que 
par le passé à sa diffusion. La Société Académique décide 
qu'elle demandera à être affiliée à titre de membre corres- 
pondant. 

M. Merland père donne lecture d'un travail historique 
sur le rôle joué par le général Hoche dans les guerres de 
la Vendée. 

M. Robinot-Bertrand lit une poésie intitulée : D'après un 
tableau de Lawrence. 



Séance du 4 septembre 1872. 

Lecture par M. Lambert, conseiller à la Cour de Rennes 
et membre correspondant de noire Société, d'une pièce de 
vers ayant pour titre : Les Allemands. 

Séance du 2 octobre 1872. 

Lecture d'un travail de M. le docteur Sagot : Du climat 
de la Guyane. 

M. Démangeât fait une communication verbale relative 
aux envahissements des Russes dans l'Asie centrale et à leur 
marche vers les Indes. 

Séance du 6 novembre 1872. 

M. Biou donne lecture d'un rapport sur deux ouvrages 
communiqués par M^^^ Gabrielle d'Estampes et ayant pour 
titre, l'un : Fleurs de Bretagne, légendes historiques, 
2 vol. ; l'autre : L'héritage du Croisé. 

L'ordre du jour appelle la lecture des rapports sur les 
travaux des différentes sections. Le rapport sur la Section 
des Lettres est lu par M. Léon Maître ; celui sur la Section 
de Médecine par M. Lapeyre ; celui sur la Section des 
Sciences naturelles par M. Genevier. 

M. Doucin lit ensuite une Étude critique sur le travail 
de M. Démangeât relatif à V Alphabet des sons de la langue 
française. 

Séance publique du dimanche 24 novembre 1872. 

Cette séance a lieu dans la salle des Beaux-Arts, en 
présence de M. le Général de division, de M. le Préfet, de 
M*"" rÉvêque de Nantes, de M. le général de brigade 
Merle, de M. l'Intendant militaire, de M. Lauriol, repré- 
sentant l'Administration municipale; de H. Gautté, pro- 
cureur de la République , et d'une assistance nombreuse. 



— VI — 

Elle est ouverte, à une heure, par le discours de 
H. le président Laënnec. 

M. le Secrétaire général donne ensuite lecture d'un 
Rapport sur les travaux de la Société, en 1872; puis 
M. le Secrétaire adjoint lit son rapport sur le concours des 
prix. 

Dans l'intervalle des discours, M. Strozzi, M""«» Ecarlat- 
Geismar et Maréchal , les Chœurs de l'Orphéon , MM. 
Barthet, Weingaerlner frères, Bernard, Berhier et Hallez 
font entendre des morceaux de musique vocale et instru- 
mentale qui sont fort applaudis. Une quête faite au profit 
des Alsaciens-Lorrains, par M"»«» Laënnec, Cardon, Blan- 
chet et Rouxeau, donne un produit de 800 fr. environ. 

Séance d'élections du 25 novembre 1872. 
Ont été nommés : 

BUREAU. 

Président MM. Ch. Robinot-Bertrand. 

Vice-président le docteur Le Houx. 

Secrétaire général le docteur Lapeyre. 

Secrétaire adjoint Merland fils. 

Trésorier Doucin, 

Bibliothécaire archiviste . . le docteur Delamarc. 

Bibliothécaire adjoint . . . Maître. 

COMITÉ CENTRAL. 

Section d'agriculture, commerce, industrie et sciences 

économiques. 

MM. Bobierre, Goupilleau, GouUin. 

Section de médecine. 

MM. Andouard, Rouxeau , Abadie. 



— VII — 

Section des lettres, sciences et arts. 
MM. Biou , Merland père , Fontaine. 

Section des sciences naturelles. 
MM. Bourgault-Ducoudray , Dufour (Ed.) , Thomas. 



Nota. — Sur les refus de MM. Lapeyre, Maître, Andouard 
et Ed. Dufour, M. le D»" Bertin a été nonamé secrétaire 
général, M. Prevel (ils, bibliothécaire adjoint, M. le D»" 
Lefeuvre, membre du comité pour la Section de médecine, 
et M. Genevier pour la Section d'histoire naturelle. 



TABLE ALPHABÉTIQUE. 



Pages. 

Abadie. — De l'influence des courses sur Taméliora- 

lion des races chevalines ...... 13 

Biou. — Promenade- • 100 

— Les suites de la force 101 

— Notice sur deux ouvrages de M"« Gabrielle 

d'Eslampes 170 

Coquet (Abbé), élu membre résidant m 

Delamare (D0% élu bibliothécaire i 

DouciN, élu trésorier in 

— Allocution 6 

Foulon (Auguste) , élu secrétaire général i 

— Rapport sur les travaux de la Société 

académique en 1872 218 

Gaborit (Abbé), élu membre résidant m 

Genevier. — Rapport sur les travaux de la Section 

d'Histoire naturelle 191 

Lambert, conseiller à la Cour de Rennes. — Les 

Allemands 163 

Laënneg (DO) élu président i 

— Allocution 9 

— Discours en séance publique .... 195 



Pages. 

Lapeyrb (D^ , élu secrétaire adjoint i 

— Rapport sur les travaux de la Section 

de Médecine 175 

— Rapport sur le concours des prix . . 232 
Laleu (de). — De Talimentation des jeunes sang- 
sues 96 

Merland. — Charles de Hillerin et Baujlry de Saint- 
Gilles d'Asson , religieux de Port- 
Royal 25 

MAiTRE(L.)i élu bibliothécaire adjoint ii 

— Rapport sur les travaux de la Section 

des Lettres 187 

Martineau, élu membre résidant ii 

MiGAULT (Jules), élu membre résidant . iv 

Poirier. — Four pour la calcination de la pierre 

calcaire 182 

— Appareil pour le traitement complet des 

minerais de fer 143 

Robiihot-Bertr AND , élu vice-président i 

— Trois poètes bretons, étude. . . 104 
RouxEAU (D^^). — Rapport sur la présentation de 

M. l'abbé Gaborit 128 

Viaud-Grand-Marais, élu membre résidant ii 

Weir Mitchell (D'), de Philadelphie, élu membre 

correspondant iv 



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